La poussée créatrice entre mélancolie et deuil. Un essai de Michel Godefroy

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La poussée créatrice
Michel Godefroy
L’Harmattan
Collection Eidos
ISBN 978-2-3366-1562-2
19 euros
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Michel Godefroy est psychiatre et psychanalyste, membre de RETiiNA International. Il a déjà publié dans la collection EIDOS dirigée par François Soulages « Du vandalisme à l’art contemporain » et « Esthétique de l’art médical ». Son essai « La poussée créatrice » tente de réfléchir sur les rapports intimes entre l’art et la mort à partir d’Aristote et Freud, en prenant en compte des artistes d’époques, de disciplines et d’esthétiques différentes. La grande ouverture de son corpus fait l’intérêt de ses propositions.

Pour analyser les différentes formes de cette « poussée créatrice », l’auteur s’appuie sur le Freud de « Deuil et mélancolie » mais aussi sur la pensée de Didier Anzieu à partir de son livre « Le corps de l’œuvre », qui, dans son analyse des différentes phases de la création, montre comment le créateur surmonte son chaos intérieur. Il dégage ainsi la valeur énergétique du rapport à la mort tout en l’analysant à l’œuvre dans la vie des artistes. L’auteur cite à ce sujet Paul Ardenne : « La création naît du corps traumatisé, du corps malade du monde et de lui-même, soucieux d’en réformer la nature et d’y ajouter la part de l’œuvre. »

Il commence son approche par les artistes qui se sont suicidés. Pour chacun d’eux, il cerne la biographie en un ou deux paragraphes aux vertus pédagogiques. Il approche ainsi les destins d’Unica Zürn (1915-1970), Mark Rothko (1903-1970) ou de Bernard Buffet qui s’enferme pendant six mois dans le Var et peint 25 tableaux de personnages entre écorchés vifs et squelettes en habits Renaissance avant de s’asphyxier. L’essayiste étudie ensuite Nicolas de Staël et plus longuement Van Gogh. Il complète cet inventaire avec les tenants des autres arts où l’on retrouve Henri de Montherlant (1895-1972) et Klaus Mann (1906-1949), lui aussi écrivain, le poète radical Paul Celan (1920-1970) mais aussi le théoricien Guy Debord (1931-1994). On trouve encore des singuliers de l’art, comme Arthur Cravan (1887-1918), Jacques Vaché (1895-1919) et Raymond Roussel (1877-1933). Les philosophes ne sont pas oubliés avec Walter Benjamin (1892-1940) et Gilles Deleuze (1925-1995).

Parmi les suicidés les plus célèbres, il rappelle le seppuku de Yukio Mishima (1925-1970). Les femmes ne sont pas écartées avec la poétesse Sylvia Plath et l’écrivaine Virginia Woolf. En Europe il rappelle le sort des écrivains Césare Pavese (1908-1950) et du portugais Mario de Sà-Carneiro (1890-1916). Dans cette grande ouverture, je suis heureux de la voir citer notre ami Édouard Levé, photographe de mises en scène au quotidien, qui écrivit son dernier roman « Suicide » quelques jours avant son passage à l’acte.

La littérature est décidément très représentée avec Romain Gary et Jack London. Son étonnant panorama rapproche Ben, du styliste Alexander Mc Queen, puis de Pierre Molinier et dans cet esprit de l’escalier des photographes Francesca Woodman et Diane Arbus, avant d’évoquer le plasticien Mike Kelley. Côté culture populaire il n’hésite pas à citer les chanteurs Mike Brant et Nino Ferrer, accompagnés de Kurt Cobain et du compositeur de musiques de films Michel Magne. Les femmes les plus célèbres sont logiquement convoquées avec Marylin Monroe, Dalida mais également Jean Seberg. Pour être exhaustif, l’humour dessiné est illustré par Chaval et Bosc.

Dans un second temps il approche avec la même volonté pédagogique ceux qui ont ressenti dans leur vie l’incessante présence de la mort. Il ouvre ce chapitre avec Picabia et Duchamp, Munch, Rothko, Soutine, Gauguin et Garouste. Les femmes artistes sont représentées par la photographe Dora Maar, la grande Louise Bourgeois, Nikki de Saint Phalle et Camille Claudel qu’il confronte avec Joseph Beuys. Son étude passe par le couturier Yves Saint Laurent suivi étrangement de Pierre Dac, Michel Delpech et du pianiste Wladimir Horowitz. Leur succèdent Stromae et Nietzsche, avant Malraux et Kafka suivi d’Artaud et des philosophes Michel Foucault et Louis Althusser.

Un troisième groupe est réuni autour du suicide lent ou différé. Lautrec et Goya ouvrent cette catégorie, suivis de Giacometti et Proust, tandis que Boris Vian côtoie le poète Tristan Corbière.

D’autres artistes sont influencés dans leur pratique par des héritages mortifères : Picabia, Magritte, Dali, Picasso, Klimt et Egon Schiele, mais aussi Lautréamont et Debord. Certains jouent ces rapports dans la provocation. La liste comporte Tzara, Paul Mc Carty, Piero Manzoni ou Pipilotti Rist, mais encore Wim Delvoye, Michel Journiac, Erik Dietman et bien entendu Jeff Koons et Maurizio Cattelan. On est moins convaincu d’y trouver Gerhard Richter.

L’art performance clôt ce chapitre avec les actionnistes Günter Brus, Otto Muehl, Hermann Nitsch ou Rudolf Swarzkogler et plus proches de nous Bruce Nauman, Marina Abramovic et ORLAN.

Le dernier chapitre analyse le processus mélancolique en reprenant les concepts historiques de la philosophie et de la psychanalyse. La question des pulsions de vie et de mort est reposée dans ces pratiques. Des variations apportées à ces liens mélancolie et deuil sont étudiées par des auteurs comme Michel Thevoz ou Julia Kristeva. Il conclut sa réflexion sur le concept de sublimation dans un déplacement des forces de l’Eros s’opposant mieux ainsi au Thanathos.