
C’est extra
Imaginaires et Réalisme extraterrestre
Éditions Les plis du ciel
Chrystelle Desbordes, Christophe Bruno et Pierre Tectin
ISBN 978-2-492-56409-3
24 euros
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—FA : Le livre C’est extra, imaginaires et Réalisme extraterrestre, que vous avez réalisé avec Christophe Bruno et Pierre Tectin, fait écho à l’exposition du même titre qui s’est tenue à Paris, à la Villa Belleville en février 2025. Dans le livre, figure une conversation entre vous trois. Je vois dans le choix de cette forme un lien profond avec votre sujet. Vous faites aussi le choix de proposer le livre à distance de l’exposition, il est donc autre chose qu’un catalogue au sens de l’archive d’un événement. Comment s’est construit ce projet multiforme ?

—CD : Le livre relaie notre réflexion curatoriale à la fois en amont et en aval de l’événement que représente l’exposition. Les temporalités sont très différentes. Oui, un catalogue d’expo s’inscrit généralement dans la durée de l’événement, devenant très vite son « archive ». Dans la construction de notre projet éditorial, il y a un avant, un pendant et un après l’exposition qui se nourrissent. L’ouvrage suit cette trame. On y trouve un texte analytique sur ce que nous avons appelé « une poétique de la faille », et qui a guidé le choix des œuvres pour l’expo ; le manifeste du Réalisme extraterrestre, que nous avons rédigé dans le style des premières avant-gardes dites « radicales » du début du XXe siècle ; une discussion spontanée entre les commissaires autour de la question extraterrestre, entre réalisme et fantasmes, avec une « iconographie spatiale » qui va de Vinci à la photo imaginaire d’un objet stellaire, en passant par Courbet et Sun Ra ; des textes sur les artistes et l’image de chacune des œuvres présentes lors de l’événement, ainsi que des images de l’expo à la fin (« l’espace-archive », dans le livre). Nous avons souhaité faire à la fois état d’une réflexion politico-esthétique contemporaine et raconter une aventure collective, un récit qui s’inscrit dans un héritage, comme dans notre présent, et « imagine demain ».
— FA : Dans un présent très sombre, vous cherchez une brèche. L’apparition de l’extraterrestre dans notre imaginaire serait-il celui qui signale la dystopie, comme le désir vivant d’y échapper ? Vous inventez un concept passionnant, le Réalisme extraterrestre, auquel vous donnez une histoire, un contexte, un paysage, tout au long du livre, de quoi s’agit-il ?
—CD : Nous sommes parti.es du constat qu’en temps de crises – lesquelles s’enchaînent, se diversifient, augmentent sous le joug d’un capitalisme qui s’auto-proclame comme le seul modèle possible depuis la chute du mur –, et bien en ces temps très troublés, l’intérêt pour la SF, les ovni et même pour un « ET sauveur » augmentent tout autant, mais la dystopie n’est jamais très loin. Pour nous, il est clair que les artistes offrent des alternatives à un modèle qui n’en a pas, notamment en puisant dans l’imaginaire de la SF et dans un réel qui dépasse non plus la fiction, mais la science-fiction ! Dans ce contexte, les artistes proposent des « visions inspirées » qui ne relèvent même plus de l’opposition utopie/dystopie, échappant au cliché de l’artiste désaxé ou rêveur. Elles et ils rêvent les yeux ouverts, si on tient absolument à les faire rêver plus que la moyenne ! Rien à voir avec les cauchemars en œillères des politiques, donc. C’est cela le « réalisme extraterrestre », il est programmatique en ce sens qu’il se veut bien plus réaliste que le « réalisme capitaliste », pour reprendre le titre de l’essai du philosophe punk Mark Fisher, qui a également été à la base de notre réflexion.
—FA : En exergue, vous citez Léo Ferré, Ursula Le Guin et Michelangelo Antonioni, en quoi ces frictions donnent-elles le ton et disent quelque chose de votre processus de création, qu’il s’agisse d’écriture, d’édition ou de commissariat d’exposition ? Je pense aussi à ce passage où l’on passe de l’astéroïde Oumuamua à L’Asperge de Manet. Il y a toujours une mise en tension qui structure vos projets. Le Réalisme extraterrestre étant vaste, comment avez-vous choisi les œuvres que vous présentez ?
—CD : Les choses sont reliées en constellations de sens et de formes. Ces trois citations traversent le Réalisme extraterrestre comme des petites ondes, et s’originent au tournant des années 1960-1970, en pleine conquête spatiale et batailles de fusées (– ou de phallus géants ?) entre les deux blocs. Il y a l’écho à la musique lascive du désir fantasmatique qui s’intitule C’est extra (Léo Ferré), il y a la SF d’une formidable autrice (restée longtemps dans l’ombre) qui aborde le genre sous l’angle de l’utopie (ce qui est absolument nouveau à l’époque), et le cinéaste qui doute sans cesse de ce que l’on voit, qui interroge l’invisible – ce qui est « à l’intérieur du visible » –, qui cherche à traverser la surface lisse des textures, l’au-delà des apparences trompeuses. L’astéroïde et Manet, c’est encore la question de ce qui est ou non visible, de ce qui est réel ou ne l’est pas, et donc de ce qui nourrit nos croyances et nos représentations. Quand on saisit que la foi, chez certain.es personne, a muté dans un « Dieu ET » (il est quelque part dans le ciel, certes…), ou dans le transhumanisme qui nous promet l’éternité (mais en veut-on, de cette éternité… ?), c’est fascinant. Le Réalisme extraterrestre met en tension cette question : qu’est-ce que l’on voit lorsque l’on ouvre les yeux et qu’est-ce qu’on fait avec ça ? C’est pour la même raison que nous avons exposé le fac-similé d’une fameuse lettre de Rimbaud qui écrit « je veux être poète et je travaille à être voyant » (il souligne d’un trait ce mot). Les artistes de l’expo proposent des mondes autres où l’imaginaire s’impose comme la véritable alternative aujourd’hui car on imagine toujours avant de construire, nous avons besoin de projections, et c’est en partie pourquoi (je crois !), les machines volantes de Vinci ont toujours une belle actualité… Elles flottent sur ses carnets de dessin, ce sont des projets fantasmatiques qui parlent du rêve universel d’un artiste, d’un homme ; cela me fait penser à l’installation de Kabakov qui est à Beaubourg : L’homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement (1985), et qui aurait eu parfaitement sa place dans l’expo. En ce moment, j’ai remarqué que pas mal de projets curatoriaux parlent de « joie » pour contrer le mortifère ambiant, ce n’est pas notre propos bien qu’il puisse être relié à la nécessité du souffle vital, de la respiration qui libère le corps et l’esprit. Notre livre raconte une petite épopée où les 23 artistes invité.es sont un peu comme les furtifs de Damasio puisqu’ils s’immiscent dans les failles du néolibéralisme et ouvrent des horizons poétiques, sans angélisme.