« Coup Fatal » de Platel et consort, une transe congolaise jazzy mêlée de baroque

Le chorégraphe belge Alain Platel s’est fait connaitre avec la compagnie des Ballets C. de la B. qui a arrêté ses activités en 2022, il poursuit son action avec laGeste. En collaboration avec Fabrizio Cassol, son compatriote compositeur et saxophoniste, et Rodriguez Vangama, guitariste congolais originaire de Kinshasa, il créé en 2014 « Coup Fatal », qui continue de tourner. Parmi ses 13 interprètes, dont une seule femme à la fois musiciens, chanteurs et danseurs, on distingue le contre-ténor Coco Diaz.

Dans les grands succès de Platel, on se rappelle son goût pour le baroque qu’il a manifesté avec un grand respect dans « Iets op Bach », où il a réuni neuf musiciens jouant sur des instruments anciens et trois chanteurs baroques. Pour « La Tristeza Complice » de Purcell, il commence la première fusion musicale en l’adaptant à l’accordéon. Plus audacieux encore dans « Vsprs », la musique de Monteverdi se combine, dans un registre qui s’ouvre au jazz et aux consonances tziganes, accentuant le sens de la transe.

Une nouvelle forme de transe se met en place avec « Coup Fatal ». Des mélodies de Bach, Haendel, Monteverdi interprétées par le contre-ténor se mêlent aux rythmes extrêmes du continent africain, dont la musique traditionnelle congolaise croise rock et jazz. La rumba aux mouvements lents et sensuels et le soukouss avec ses changements de rythmes soutiennent une danse verticale chaloupée. Le décor est relativement dépouillé, pour évoquer la situation dramatique qui a agité le Congo avec les deux guerres de 1996-1997 et de 1998-2003 et les différents conflits jusqu’à 2024, un long rideau fait de douilles de munitions collectées sur les lieux des combats sépare l’espace des musiciens d’un long podium entre scène et défilé de mode.

Pour toute la première partie, les interprètes portent le même costume bleu-gris avec une bande décorative sur le côté de la jambe, ils jouent sur des chaises bleues avec lesquelles ils jonglent et sur lesquelles ils grimpent pour chanter ou danser. La seule danseuse Stella Yamba Mackeye, joue aussi un moment du xylophone avant de mener un duo intense, puis un solo frénétique performé dos au public. Un des musiciens de plus petite taille portant le bouc et jouant du likembe, ce modeste instrument à lamelles, assume un rôle comique, en parodiant, par exemple le chanteur baroque. De beaux moments communs réunissent les protagonistes pour des formes de chœur et des moments dansés investissant tout le plateau.

Coup Fatal Alain Platel © Zoé Aubry
Coup Fatal Alain Platel © Zoé Aubry

Les différents intervenants quittent un à un la scène, laissant la dernière note à la guitare de Rodriguez Vangama, ainsi se clôt la première partie. On est surpris de voir derrière le rideau apparaitre sur le podium l’un des danseurs dans un costume et une chemise de couleur avec deux couvre-chefs. Les autres suivent pareillement habillés dans des tenues les plus étonnantes, dont un kilt à carreaux. Ainsi commence la seconde partie avec son hommage flamboyant à la S.A.P.E. mouvement congolais. Cette Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes serait née en 1920, elle est liée à Kinshasa et a connu une démocratisation avec Papa Wemba. Se réclamant des dandys du XIXe siècle, on a appelé ses pratiquants les sapeurs ou black dandys. À travers les diasporas congolaises, elle a gagné la France et la Belgique, elle est apparue comme un outil de décolonisation.

Coup Fatal Alain Platel © Zoé Aubry

Toute la troupe ainsi costumée avec une élégance exubérante reprend sa danse endiablée, dont l’énergie partagée répond aux fractures de l’Histoire douloureuse du pays. La force de ce spectacle réside dans sa nature mixte entre concert chorégraphié et opéra contemporain à recomposer.