Le collectif Fetart et ses sept curatrices organisent la seizième édition de Circulation(s) au 104 jusqu’au 17 mai 2026. Toujours consacrée aux créateurs et créatrices émergent-e-s européen-nes, 26 d’entre eux de 15 nationalités sont présenté-e-s. Le focus annuel est dédié à l’Irlande. En soutien à la jeune création, des lectures de portfolios et des masterclasses sont organisées autour des résidences d’artistes, de la scénographie et des livres de photographie.
Plusieurs artistes aux productions très incarnées approchent des mythologies personnelles. Manon TAGAND, née en France en 1997, et formée à l’École Boulle et aux Beaux-Arts de Bruxelles ouvre sa Boite Noire. À la mort de son père, elle récupère plusieurs milliers de tirages, négatifs et bobines de film. Elle commence alors une quête documentaire en recherche des péripéties de son père au Cameroun et de l’identification du reste de sa famille. Elle recompose ainsi un arbre généalogique illustré dans une démarche décoloniale.
Matevz CEBASEK, né en Slovénie en 1995, est diplômé de l’Académie royale des Arts de La Haye. Le titre neutre de son accrochage In the Mountains the Sun is Shining détone avec la gravité du sujet familial étudié. Deux personnes de son entourage proche, à commencer par son grand-père, ont ressenti d’importants troubles mentaux. Il a vécu ses dernières années avec sa grand-mère, elle aussi atteinte de démence. Depuis plus de deux ans, il essaie de rendre compte par l’image de cette maladie en intégrant cette narration visuelle dans d’autres archives de la grande histoire de son pays.

Joanna SZPROCH née en 1979 en Pologne, se revendique mère, artiste visuelle et militante féministe, elle vit et travaille à Berlin. Sa série Alltagsfantasie développe avec toutes sortes de techniques, photographie, graphisme, texte et performance un univers imaginaire totalement dédié à l’enfance au féminin. Ce cycle commencé en 2010 a trouvé une première traduction éditoriale en 2023 grâce à un livre d’artiste publié par André Dimanche. Pour Circulation(s), elle crée une tonique installation ludique qui incite le spectateur à se promener dans ces différentes manifestations de haute fantaisie. Comme la Luxembourgeoise Cristina Dias de Magalhaes, elle intègre des dessins de ses filles à ses propres créations imagées.
Davide DEGANO, né en Sicile en 1990, agrandit avec sa série Do-li-na son champ d’études du cercle familial à sa région le Frioul-Vénétie. En se fondant sur la culture slovène de sa grand-mère aux traditions bouleversées par les politiques fascistes, il associe photo, vidéo et archives pour témoigner des subsistances de mythes et traditions locales. Ses images s’attachant à des détails quotidiens concernent paysages, gestes religieux et présences animales.
Deux artistes renouvellent la matérialité de la surface photographique en y faisant intervenir des techniques artisanales d’expression féminine. Alzbeta DRCMANKOVA, née en 2001 en République tchèque, choisit un titre de série After The Decay of Memory, Only a Glassy Echo Remains qui montre sa motivation à contrer les défauts de la mémoire. Pratiquement elle part d’une image numérique qu’elle transforme à l’aide de broderies faites de perles de rocaille brillantes qu’elle substitue ainsi aux pixels. Ce faisant elle obtient une surface miroitante dont ne subsiste qu’une trame formelle d’une fascinante présence.

Nina PACHEROVA, née en 1988 en Slovaquie, annonce aussi un programme ambitieux en titrant sa série The Reality Check. Elle revient sur son expérience du jeu vidéo de simulation de vie Les Sims. Elle questionne le rôle qu’y joue la femme et les rapports amoureux. Elle déconstruit ces images d’archive numérique en les réinterprétant avec l’artiste Karolina Tomasewska à l’aide d’un tissage de fils de tapisserie. Suspendues, ces toiles sont visibles des deux côtés, la trame jouant soit de la figure, soit de son négatif.

Plusieurs exposants explorent les rapports sociaux conflictuels qui proviennent des divers antagonismes entre corps et pouvoir.
Né en 1995 en Irlande, Clodagh O’LEARY dans sa série Who Fears To Speak témoigne du rôle des jeunes dans le comté de Derry durant les conflits nord-irlandais de 1968 à 1998. Sa pratique documentaire en couleurs se concentre sur ces communautés marginales prises entre traditions et engagements politiques.
Konstantin ZHUKOV, né en 1990 en Lettonie, tente de compenser avec Black Carnation, Part Three le peu de documentation sur les personnes queers dans son pays. Il pratique de grands agrandissements noir et blanc de fragments corporels montés en tableau sur du papier journal jauni. Ces immenses tirages sont opposés à de petites impressions de corps plus complets sur des papiers de tickets de train naturellement décolorés.
Le spectateur est obligé d’accommoder par un mouvement de zoom avant ou arrière situant son propre corps par rapport à ceux ainsi scénographiés.
Marcel TOP, né en 1997 en Belgique, examine les technologies de surveillance et montre la collecte des données comme résistance humaine à un son asservissement. Sa série Poison Data, Kill Algorithms s’appuie sur l’observation méticuleuse de bases de données en ligne, sur ce modèle il construit la sienne. Il reprend l’idée des assistants post-humains portant de multiples déguisements pour une meilleure reconnaissance durant la surveillance. Pour montrer les failles de ce type de système, il crée son propre empoisonnement des data corporelles avec un motif rouge qui en dénonce le caractère faussement utilitaire.
Rafael RONCATO, né au Brésil en 1989, a reçu une triple formation en photographie, arts visuels et journalisme. Son installation Tropical Trauma Misery Tour constitue une fiction documentaire qui scénarise l’agression au couteau de Jair Bolsonaro. Elle dénonce le mythe fondateur pour le dictateur de cet évènement qui a suscité de nombreuses images et interprétations truquées par le pouvoir populiste. Elle ressemble à un immense stand de foire où l’artiste performe la situation politique la rendant dérisoire.

Deux autres propositions parmi les plus singulièrement intéressantes utilisent aussi des installations complexes, fondées sur la mise en œuvre du grand nombre.
Olia KOVAL est née en Ukraine en 2001, elle est diplômée l’école de photographie conceptuelle MYPH et de l’Université KNUTKIT (théâtre et cinéma) à Kiev. Son installation d’un cadre intime Eruption prouve sa capacité à mêler photo, performée, objets fabriqués du quotidien et documents attestant la réalité de sa fiction. Elle crée 40 000 punaises qui colonisent le salon et la chambre de l’artiste qu’elle interprète, envahissant jusqu’à son visage et son propre corps. Appelées aussi punaises soldats, elles constituent une métaphore très sensible de l’invasion de son pays par les armées de Poutine.

Le duo Sadie COOK (1997, USA) et Jo PAWLOWSKA (1990, Pologne) basé en Islande, pratique photographie et nouveaux médias pour interroger archives et images du genre, du soi et de la non-linéarité. Leur installation monumentale réunit plus de 3000 images de très différents formats, composées de captures d’écrans, de tirages photo et de fragments vidéo. Elle s’articule et trouve sa dynamique sur des oppositions binaires : stabilité/précarité, dedans/dehors, flotter/chuter… Organisée à la fois dans un angle mural occupé jusqu’au plafond et sur une cimaise détachée, elle oblige le visiteur à créer sa propre chorégraphie dans une lecture adaptée à la multiplicité des images.
