Albert Ayme – Rétrospective très attendue à la galerie Zemma, Marseille

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Du 13 février au 28 mars 2026, la galerie Zemma à Marseille consacrera une rétrospective majeure à Albert Ayme (1920-2012), intitulée « L’artiste au paradigme ». Sous le commissariat de Giney Ayme, fils de l’artiste, cet événement très attendu devrait replacer l’œuvre de cet artiste trop peu exposé au cœur de l’actualité artistique régionale.

Pensée comme un prolongement direct de la monumentale rétrospective organisée en 1992 à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, cette exposition entend replacer le travail d’Albert Ayme « dans l’aura vivace » de cet événement fondateur.

La galerie Zemma affirme l’ambition de redonner toute sa lisibilité à une œuvre d’une cohérence rare, qui s’est déployée en 27 séquences plastiques sur plus d’un demi-siècle.

Albert Ayme dans son atelier à Six-Fours les plages en 1962 – Crédits Photo Mic Lobry

De la Grande frise inaugurale de 1960, première œuvre abstraite, aux Dessins & Incisions de 2011-2012, en passant par ses Paradigmes développés à partir de 1974, Albert Ayme a développé une œuvre profondément pensée, écrite et construite. Sa quête du temps en peinture trouve selon le galeriste « sa solution dans la conception d’un langage “transductible” pictural et musical (le bruit du temps dans l’œuvre pourrait-on dire) ». Son Paradigme, principe d’œuvre à croissance illimitée développé dès 1974, constitue le cœur d’une théorie plastique fondée sur la recherche d’une temporalité picturale.

Albert Ayme – Homage à Malevich, blanc sur blanc, 1965. Moulage. 30 x 30 cm. Crédit Giney Ayme

Cette radicalité formelle et conceptuelle inscrit Ayme dans une modernité exigeante dont l’ambition renvoie à Malévitch, auquel il rend hommage dès la fin des années 1960, mais aussi à Van Gogh, figure tutélaire à laquelle il consacre plusieurs séquences, célébrant notamment la « haute note jaune » évoquée par le peintre hollandais.

Albert Ayme – Suite 3 à la gloire de Van Gogh, 1988. 120 x 160. Crédit Giney Ayme

L’exposition soulignera également combien l’œuvre d’Albert Ayme est inséparable d’une vie intellectuelle fertile. Ami de Francis Ponge – qui saluait chez lui « un artiste assez sûr de ses ressources pour s’occuper exclusivement de mettre au point le langage qui lui permette de les écouler toutes, sans manque, sans faute, sans la moindre compromission » – Ayme a dialogué avec Roland Barthes, Michel Butor, Jean-François Lyotard, Catherine Millet ou encore Denis Brihat.
Auteur de dix-huit ouvrages, il a multiplié les échanges avec Beckett, Max Bill, Boulez, Camus, Char, Malraux ou encore Sollers, faisant de son œuvre un lieu d’échanges entre peinture, poésie, musique et théorie.

Albert Ayme – Paradigme du bleu et jaune, 1967. Toile libre.
Albert Ayme – Paradigme du bleu jaune rouge, Années 70. Arches 1080 gr. 75 x 105 cm. Crédit Giney Ayme

Pourtant, malgré une présence significative dans les collections publiques et de nombreuses commandes institutionnelles, Albert Ayme a souffert comme le souligne le dossier de presse d’une « asymétrie durable entre reconnaissance institutionnelle et visibilité sur le marché ». Cette situation tient autant à l’isolement volontaire de l’artiste qu’à un contexte peu favorable à une œuvre exigeante, étrangère aux logiques du marché, mais aussi à la dimension de certaines œuvres. Ainsi la présentation de La triple suite en jaune en hommage à Van Gogh conservée par le Musée Réattu est un réel défi. Les 27 toiles de grand format (environ 160 x 120 cm) exigent en effet de leur consacrer deux à trois grandes salles pour les déployer en entier.

Albert Ayme – Relief soustractif monochrome blanc,1963. Moulage. 80 x 80 cm.

Marc Ragouilliaux, galeriste qui accueillera ce projet, évoque une « grande espérance de re-liaison avec le marché et les collectionneurs », afin que l’œuvre d’Ayme retrouve « une reconnaissance justifiée pour sa place en avant-poste du mouvement Supports/Surfaces », dès les premières toiles libres de 1962, mais aussi pour « son apport théorique » et sa pensée proche du structuralisme. Le galeriste n’hésite pas à établir des rapprochements audacieux avec la poésie formaliste mallarméenne et la poésie phonétique Zaoume de l’avant-garde russe des années 1920. Pour lui, l’œuvre d’Albert Ayme constitue une proposition unique dans l’art contemporain, appelant à « réconcilier l’entendement et la vision, l’éthique et l’esthétique par une métaphysique concrète de l’œuvre construite toute une vie ».

Albert Ayme – Chant de ténèbres, 1990. Papier torchon Arches. 105 x 75 cm.
Albert Ayme – Chant de ténèbres, 1990. Pigment pur sur toile libre. 120 x 160 cm. Crédit Giney Ayme

Rappelons que, malgré leur rareté, plusieurs expositions institutionnelles ont déjà permis dans la région de mesurer l’importance de ce travail. En 2007, le Musée Réattu à Arles avait consacré une exposition à deux moments clés de son œuvre : le relief soustractif et la Triple Suite en jaune à la gloire de Van Gogh.
En 2012, quelques mois après la mort de l’artiste, ce même musée lui rendait un hommage.

Musée Réattu, exposition Albert Ayme – Crédit photo Alain Longuet © 2007

Plus récemment, en 2015, le Musée Fabre présentait un accrochage significatif de ses œuvres, rappelant l’importance de cet artiste né à Saint-Geniès-des-Mourgues dans l’Hérault.

Hommage à Albert Ayme au Musée Fabre, 2014

Depuis, le silence relatif entourant l’œuvre d’Albert Ayme rend ce projet marseillais d’autant plus précieux. Cette rétrospective à la galerie Zemma apparaît ainsi comme une étape essentielle, que l’on espère décisive, pour une redécouverte durable de l’œuvre. Souhaitons que les institutions s’en saisissent à nouveau et remettent pleinement en lumière un artiste dont la radicalité, la cohérence et l’ambition théorique méritent d’être reconnues.

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