Claire Denis inaugure la nouvelle chaire Cinéma du Collège de France

Pour la première fois, au Collège de France, une chaire est dédiée au Cinéma notamment à ses coulisses, avec une série de cinq cours, de l’écriture à la photographie. Claire Denis est une réalisatrice qui se considère à part. C’est avec humilité mais une personnalité affirmée qu’elle a proposé une Leçon inaugurale intitulée Faire mieux. « J’ai toujours tenté de faire mieux, de me dépasser », a-t-elle confié à une assemblée venue nombreuses. Dans son œuvre cinématographique, Claire Denis qui a passé son enfance en Afrique interroge les héritages coloniaux, les troubles de l’identité, la complexité des relations humaines. 

Claire Denis, Leçon inaugurale chaire Cinéma au Collège de France (c) Patrick Imbert, Collège de France

Rendre accessible l’altérité

Hésitante, Claire Denis a fait part de sa surprise de cette nomination à cette nouvelle chaire du Collège de France consacrée au cinéma, et a dit son impression de ne pas être à sa place. Comme à ses débuts au cinéma, la célèbre réalisatrice ne se sent pas légitime.

Née en 1946 à Paris, Claire Denis de son vrai nom Claire Leboucq passe son enfance au Cameroun et dans d’autres pays d’Afrique : « Le fait d’avoir la peau blanche, d’avoir grandi dans un pays où la majorité des habitants avaient la peau noire, a joué un rôle fondamental dans ma vie. » C’est sa mère et son grand-père qui lui transmettent l’amour du cinéma. Sa mère lui raconte des histoires de films. 

Elle revient en France à l’âge de douze ans pour soigner la poliomyélite, et s’installe avec ses parents, sa petite sœur également malade, et son frère, dans la maison de ses grands-parents en banlieue parisienne. Quand sa famille accède à un logement social dans une Cité HLM qui se construit à Marly-le-Roi, Claire Denis découvre le cinéma par le ciné-club du lycée de Saint-Germain-en-Laye. Sa professeure de géographie, militante communiste, propose des films de l’URSS dont La Grève (1925) de Sergueï Eisenstein qui l’émeut encore. Claire Denis suit à l’Université des études de lettres et encouragée par son mari qui est photographe, elle s’inscrit au concours d’entrée de l’IDHEC (Institut des Hautes Études cinématographiques). À son grand étonnement, elle est retenue. Elle a alors vingt-six ans, et l’école est dirigée par le réalisateur et technicien Louis Daquin (1908-1980). En cette période post-1968, il n’y a pas de théories, mais des scénarios, des montages, des stages en plateaux. Soutenue par Louis Daquin, Claire Denis est stagiaire dans un film où joue Brigitte Bardot (1934-2025), mais elle reste convaincue que le cinéma n’est pas son monde. 

Elle admire un temps Peter Brook (1925-1922) et pense au théâtre, et finalement elle rentre progressivement dans le cinéma par de belles rencontres et des expériences fondatrices. Elle devient assistante-réalisatrice d’importants cinéastes : Wim Wenders (1945), Costa-Gavras (1933)… Claire Denis tourne son premier film Chocolat en 1988, sélectionné en compétition pour la Palme d’or au Festival de Cannes, et nommé aux César du meilleur premier film. La réalisatrice ressent le besoin de lier ses films à l’Afrique, de rendre accessible l’altérité, de se rapprocher d’attaches perdues. En 2000, son film Beau Travail présenté en 1999 à la Mostra de Venise et dans d’autres Festivals où il est primé, est salué par la critique : dans la Légion étrangère, les corps et le refoulé trahissent sensualité et « danse » macabre.

Claire Denis, Leçon inaugurale chaire Cinéma au Collège de France et Thomas Römer (c) Fatma Alilate

« Il y a tout un trajet à faire, sinueux, obscur. »

La confiance est au cœur de son travail avec une équipe et des comédiens fidèles, et aussi cette façon d’avancer par petits pas sans jamais y croire vraiment, mais en se lançant quand même dans des projets. Claire Denis par une trentaine de films et documentaires révèle un univers intimiste, sensible, et beaucoup d’humanité. L’image, l’importance de la scène et du cadrage, les aspects poétiques, les non-dits caractérisent sa pratique artistique. 

Cour du Collège de France, Jean-François Champollion par Auguste Bartholdi (c) Fatma Alilate

Pendant la conférence, elle décrit son processus créatif comme celui d’une « taupe qui creuse sans savoir si elle approche du but ». Elle illustre cette démarche par la découverte fortuite de l’œuvre de Jean-Michel Basquiat (1960-1988) dans une Galerie parisienne, à l’origine du film S’en fout la mort (1990) tourné en Martinique autour de combats de coqs : « Ce que j’avais ressenti devant ses toiles m’avait envahie, terrassée. J’étais dans une période où le scénario ne vient pas, où rien ne vient. » Une autre rencontre inspirante est celle avec le pianiste et compositeur sud-africain Abdullah Ibrahim (1934-2026), Dollar Brand de son autre nom de scène. Sa musique a été un enrichissement pour S’en fout la mort, et son premier long-métrage Chocolat – l’album Mindif. À propos de sa collaboration avec le musicien pour Chocolat qu’elle considère comme une tentative d’autobiographie, elle précise : « Sans lui, il n’y aurait pas eu de musique dans le film. Je n’aurais pas cru au film. Et encore aujourd’hui, quand je repense au Nord Cameroun, au tournage, la musique d’Ibrahim est toujours présente, je l’entends. »

Pour créer, Claire Denis a besoin de moments de flottements, et elle accepte l’incertitude. Le film Stalker (1979) d’Andreï Tarkovski (1932-1986) est une de ses références, notamment la séquence de la draisine, ce petit wagon conduit par le Stalker qui emmène l’Écrivain et le Professeur dans la « Zone », un endroit mystérieux. « Faire un film, c’est s’exposer. Mais avant de s’exposer, il y a tout un trajet à faire, sinueux, obscur », commente la réalisatrice. Le septième art au-delà de ses cheminements et aspirations, c’est sa vie, son œuvre.

Leçon inaugurale « Faire mieux » de Claire Denis
Collège de France, Paris, 29 octobre 2026
Cycle de cours Sortir de cette chambre à moi, chanceler, chavirer du 2 novembre 2026 au 4 janvier 2027.