Arles 2026, une édition un peu décevante sauvée par les pays émergents

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Le thème général « des mondes à relire » laissait espérer une grande ouverture que l’on trouve à la Fondation Luma et dans le Off (lire articles en cours) mais qui n’est pas opérante dans le In. Comme on le dit dans la presse, cette édition présente de nombreux « marronniers », comme les fleurs, les animaux ou les extra-terrestres, sujet pour les décérébrés MAGA, la photographie ustensilaire que dénonçait notre cher Bernard Lamarche-Vadel. Heureusement cette 57e édition réunit sur Arles près de 30 expositions, sans compter la dizaine de propositions du Grand Arles Express en Région.

Le programme fait une large part à des photographes classiques, tels Martine Barrat ou William Klein et ceux de Nos rêves lointains, relecture de la collection de la FNAC qui vaut surtout par l’approche poétique de l’écrivaine Nathacha Appanah. Le seul qui s’en sort vraiment avec les honneurs d’une vision qui reste contemporaine est Harry Gruyaert, la ville mondiale avec ses habitants en filigrane exaltée par ses couleurs chaudes et ses géométries ombrées.

Les organisateurs nous présentent l’Américaine Ming Smith comme une figure majeure alors qu’elle n’est qu’une bonne professionnelle capable d’illustrer la danse, un concert performé de Sun Ra, des nus masculins et des villes européennes, de quoi faire une carrière pas une œuvre.

La jeune création française reste estampillée ENSP, principalement avec l’hommage à notre regretté ami Olivier Mezger décédé en 2025 et dont Actes Sud publie Somewhere et Somehow. L’écrivain Éric Reinhardt a construit son exposition à la Croisière comme une fiction puissante. Les femmes y sont nombreuses, connues ou non comme Tilda Swinton, principales héroïnes, elles évoluent dans des décors évoquant souvent des chambres d’hôtel. Le travail de sculpture de la lumière sert d’unité de ton à ce récit intimiste inspiré du cinéma.

Olivier Mezger

Aurélia Marcadier présente les trois diplômés 2026 de l’ENSP qui mènent un remarquable travail singulier. Denis Valery Ndayishimiye explore les transformations des identités masculines avec sa série Can I Come to Your Place? En photographiant ces hommes chez eux, l’artiste contourne les stéréotypes associés à la masculinité noire en proposant une lecture plus nuancée et intime. Avec son projet Quando torneremo a guardare le stelle, Susanna De Vido la couture répare et recompose avec des fragments d’images et de tissus, de nouvelles alliances entre humains et non-humains, en ouvrant de nouveaux espaces d’attention. Guillaume Chevalier Fustec tente dans Swift and Swallow une série de résilience en réponse à la disparition de deux femmes qui lui étaient très proches. Son travail subtil mêle fragmentation et altération d’images pour traduire la manière dont l’absence imprègne les lieux, les objets et les souvenirs. Il témoigne d’une traversée mémorielle où rêve et réalité se mêlent pour continuer à vivre.

Ce qui fait la force de cette édition est sans conteste tous ces photographes qui explorent les pays émergents dont ils sont le plus souvent originaires, tous ceux issus des pays africains, les ex-colonies mais aussi le Liban, l’Afrique du Sud et l’Inde. Dans la lutte sans merci des récits que nous devons opposer aux idéologies impérialistes, populistes et d’extrême droite, ce sont des atouts précieux quand on se rappelle que le RN en France est soutenu à la fois par Elon Musk et Trump mais aussi par Poutine. La diversité de ces récits singuliers est riche d’autres traditions, d’autres formes mémorielles, d’autres rapports aux racines, à la famille, à l’identité.

Contre les menées impérialistes de Trump envers le Groenland, on peut opposer les paisibles panoramiques silencieux de Pentti Sammalathi habités par des figues évanescentes et des animaux hiératiques. Les animaux jouent un rôle de témoin des drames humains vécus par les membres de la famille du créateur indien Aman Alam atteints d’alzheimer et soignés à domicile dont il illustre la déchéance.

Dans ce conflit de récits, Omar Victor Diop utilise des images de The Anonymous Project prises dans l’Amérique du Nord des années 1950 et 1960 pour révéler l’absence de personnages noirs dans le cadre, efficace et drôle ! L’Ivoirien Paul Kodjo intervient à Abidjan dans les années 1970 pour scénariser avec Photoromance des intrigues sentimentales et des nuits festives qui deviennent des romans-photos qui seront publiés dans les doubles pages dominicales du journal local. Des installations de plusieurs tirages complètent des ensembles sériels pour des récits d’un quotidien insouciant.

Le prix Découverte de la Fondation Louis Roederer présente un ensemble d’artistes d’origines diverses qui exercent pour beaucoup une vision décoloniale. Magali Paulin diplômée de l’ENSP travaille de façon rigoureuse à la chambre grand format en noir et blanc avec pour sujet le jardin d’agronomie tropicale de Paris. Mallory Lowe Apoka est une artiste belgo-camerounaise vivant au Canada, avec Cosmologie des héritières elle produit des œuvres mixtes où interviennent perles et broderies. Le Martiniquais Jordan Beal utilise l’IA dans Lineaments pour réinterpréter les paysages de son pays. Amira Lamti est tunisienne, elle explore les rites nuptiaux, où elle fait poser son frère avec des attributs féminins. Phan Quang est vietnamien dans Re/Cover il refonde le portrait collectif d’intérieur en recouvrant ses modèles enveloppées d’un voile traditionnel de mariée. Bachir Diaw est sénégalais sa série Sutura a un double sens la pudeur en wolof et l’idée de suture qu’il utilise pour démontrer le rôle du modèle patriarcal dans les images de famille.

Phan Quang
Phan Quang

Orianne Ciantar Olive, artiste maltaise franco-suisse, reprend à Borgès le titre Les ruines circulaires pour montrer en couleurs puissantes la géographie bouleversée par la guerre au Liban qu’elle reformule comme Nabil, pays inversé. Thato Toeba né au Lesotho vit à Amsterdam, plasticien et chercheur en sciences sociales, il utilise le collage hérité des dadaïstes pour créer d’immenses scènes avec de multiples figurants dans des tableaux mêlant des sources archiviales différentes établies en des sortes de dioramas d’une grande puissance évocatrice.

Thato Toeba
Thato Toeba

Le franco-algérien Bruno Boudjelal propose un road trip haut en couleur dans toute l’Afrique, marquant son itinéraire sous le titre Goudron Tanger Le Cap, il sature l’espace de la Commanderie Sainte-Luce de tirages réalisés avec toutes sortes d’appareils dont un portable, pour témoigner au plus près de ses rencontres humaines dont il capte l’énergie au fil de la route. L’une des expositions les plus intéressantes parce que la plus problématique dans sa construction complexe est Paysage prisme : une traversée katangaise de Sammy Baloji. Il fait coexister un ancien hôtel ayant appartenu à sa famille et réquisitionné, les termitières balisant le territoire, des témoignages de dignitaires katangais, des pages de Match sur l’horreur à Kolwezi et des autoportraits en groupe des rebelles Simba actifs en République du Congo dans les années 1960. Au visiteur de recomposer ce puzzle historique entre petite et grande Histoire.

Bruno Boudjelal
Sammy Baloji

L’autre proposition d’une très grande force documentaire est due à Damarice Amao Ghana, Rêver lindépendance 1957-1976 suite à la Bourse curatoriale reçue pour établir l’histoire du pays dont elle est originaire. Les documents y sont nombreux et parlant, dont le drapeau de l’indépendance, des cartes postales, des livres, dont ceux de Paul Stand. Deux artistes contemporains complètent cet ensemble, les tableaux couleur de Carlos Idun-Tawiah scénarisent les lendemains de l’indépendance, tandis que Denyse Gawu-Mensah crée une immense tapisserie à partir de plus de six cents petits tirages de famille, cousus ensemble pour faire une sorte d’arbre généalogique au féminin.

Denyse Gawu Mensah

L’œuvre la plus forte, Memory Palace de Clément Cogitore, une sombre dystopie, semble annoncer métaphoriquement la mainmise sur le pouvoir dans différents pays, dont le notre par l’extrême droite. La question qui motive cette œuvre mixte est la suivante : quelles images persistent dans la mémoire collective d’un peuple ? Il assemble un corpus d’images amateurs, home movies puisés dans des archives publiques et privées en Europe et aux États-Unis datant des Trente Glorieuses. Un lien affectif réunit les protagonistes. S’y ajoutent de courtes séquences créées à partir de l’IA générative, nourries des éléments d’archives. Ces images comblent les lacunes des archives humaines et contaminent subtilement le récit. Ainsi, beaucoup des protagonistes restent les yeux clos dans un refus de voir la réalité. Remontant le temps, le récit de la violence se reproduit encore et encore. Les anges de l’oubli ne réussissent pas toujours à faire disparaitre ces séquences dramatiques, annonçant une catastrophe mondiale jusqu’à un possible revival de la Shoah. 

Clément Cogitore
Clément Cogitore