Sumud – Tenir bon, persévérer
Aseel Aldeek – Faïza Al Affifi – Reem Alnatsheh
Exposition de technique mixte à la LGalerie
Curatrice Manon Bachelard – Du mercredi 8 juillet au 14 juillet 2026.
L. Galerie 18 rue Chevreau 75020 Paris
Souvent la découverte d’une œuvre d’art est un éblouissement, mais il peut aussi en être tout autrement. Certaines œuvres attestent d’une souffrance, d’une oppression qui ne peut pas être ignorée ou ne veut pas l’être. En ce sens, elles ont leur propre nécessité, car ici l’esthétique rejoint la question de la justice, d’une volonté de justice qui est en droit d’être entendue parce qu’elle en appelle universellement à la justice. À l’exigence de justice. Or, cela a été souvent soutenu, l’art n’est pas en lui-même directement une action politique. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il soit exempt de contenus politiques, que la sensibilité et le cœur soient détachés de tout contenu politique, de toute revendication. Dès que la destinée individuelle d’un artiste rencontre la souffrance collective de ceux qui sont les siens, mêlée à la sienne propre, l’art ne peut pas ne pas en attester. On se souvient du Guernica de Pablo Picasso qui en est une expression emblématique ou bien les scènes peintes par un Goya des guerres françaises en Espagne au début du 19e siècle. Le titre de l’exposition, Sumud, est un terme de la langue arabe qui désigne une manière de porter la cause palestinienne dans la vie quotidienne. Selon Lara et Stephen Sheehi, il désigne une pratique organique et un engagement, situé au croisement des notions d’endurance, d’indéfectibilité et de résilience. Une notion portée par le poète palestinien Sliman Mansour.
On ne choisit pas sa naissance, ni le lieu ni l’époque dans laquelle on aura à vivre. Certains peuples ont des destinées violentes et malheureuses dont leurs membres ou descendants se trouvent héritiers et aussi victimes. Quelles que soient les circonstances de sa propre naissance, on peut difficilement ne pas être solidaire des siens, y compris parfois pour le pire. Cela d’autant plus quand l’histoire collective d’une population s’avère marquée par la tragédie, par la tragédie de l’histoire humaine. Dans l’histoire humaine générale, des peuples ont pu être à la fois victimes et agresseurs, dominants et dominés. Et la violence quand elle atteint intégralement une population, touchant indistinctement les enfants, les femmes, les vieillards, et occasionne la destruction de ses lieux d’existence, n’est plus seulement politique, mais relève d’une atteinte aux droits humains les plus universels. Elle atteint alors les corps, les cœurs et les esprits forgeant à même la chair un mélange diffus et brûlant de détresse, de rage et de colère.
Ainsi, une artiste peut vouloir inscrire sur sa chair même des phrases comme : Là où tout est violence brûlante contre les nôtres, un poème doit être comme une arme. Cependant, les œuvres d’art, les poèmes, ne sont jamais en eux-mêmes des actes de violence. La plupart du temps, s’ils procèdent d’une violence, c’est de celle que leurs auteurs ont pu avoir eu à vivre ou à subir et dont ils attestent. Inscrire une violence dans l’art n’est ni la commettre ni la reconduire, c’est plutôt la dénoncer et attester de son existence et du malheur qu’elle comporte.
L’histoire est souvent ingrate avec les peuples et les livre à la violence. À celle qu’ils subissent de leurs oppresseurs et adversaires, à celle qu’ils commettent à leur tour contre ceux qui sont devenus pour eux peu à peu des ennemis. Dire le droit des peuples, le droit international, n’est pas aisé dès que des conflits majeurs, territoriaux, ethniques, culturels et religieux se déploient et détruisent des vies et des habitats et provoquent l’exil. Le philosophe W. Benjamin a illustré sa vision de l’histoire humaine par une allégorie de portée dramatique. L’ange de l’histoire regarde derrière lui et ne voit que ruines et désolation, mais un vent l’emporte sans relâche vers l’avant lui interdisant de replier ses ailes et de s’arrêter pour remédier. Inexorablement, il est entraîné sans rien pouvoir réparer. Il ne peut plus rien sauver de la destruction et du malheur, ni les peuples, ni les nations, ni les États, ni les personnes. Or les vainqueurs ne sont pas nécessairement toujours des figures de justice.
Les territoires du Moyen-Orient sont le théâtre d’une histoire infiniment tragique qui semble ne pas avoir de fin. Guerres, invasions, déportations, destructions, massacres, persécutions y ont trouvé leur place depuis très longtemps. Ici peut-être plus qu’ailleurs. De nombreux peuples s’y sont mêlés et combattus : Égyptiens, Moabites, Nabatéens, Philistins, Assyriens, Hittites, Phéniciens, Babyloniens, Hébreux, Perses, Grecs, Romains, Francs, Arabes, Turcs, Anglais, Français. Les trois religions du Livre et du monothéisme y ont déployé leur volonté et s’y sont affrontées sans merci depuis des temps immémoriaux. Ici les trois temporalités de l’historicité, la longue, la moyenne et la courte, se superposent et se confondent. Les temps abrahamiques avoisinent ceux de Saladin et de l’Empire Ottoman, Staline, De Gaulle et Nasser rencontrent Moïse, saint Paul, Arafat et Godefroid de Bouillon, Hammourabi avoisine le roi David, Salomon retrouve Lord Balfour, Darius voit Hérode, Philon fait face à Ponce Pilate, Mohamed rencontre Napoléon, Osiris se confond avec Zoroastre et Nabuchodonosor. La sonnerie du Shofar vient recouvrir le chant du muezzin, le clairon et les canons la prière du soir, l’odeur de l’encens se mêle aux fumées des grenades lacrymogènes quand ce n’est pas au sifflement des balles. Des figures ailées accompagnent des rois guerriers juchés sur des chars à chevaux et poursuivant des lions. Le Dieu unique, après les dieux multiples, semble s’accommoder de sacrifices infinis, de terres ensanglantées au nom de l’absolu du sacré, de la loi, de la foi, du révélé, de la sainteté et du salut. Les chants et les prières les plus sublimes viennent s’accorder avec les cris de haine et l’appel au massacre. Un océan de nuit et de ténèbres vient se confondre avec les formes solaires et les figures d’immortalité, avec la résurrection et l’apocalypse. L’Orient s’embrase de se vouloir le lieu de la sainteté et le théâtre de la révélation du Dieu unique, celui de Moïse, du Christ et de Mohamed. Comme l’ange de l’histoire, on voudrait pouvoir faire cesser ce régime de catastrophes, réconcilier les vivants et les morts, mais cela s’avère impossible. L’ouragan de l’histoire et la folie des hommes emportent tout en cette terre promise que tous disputent pour l’éternel.
L’art vient ici se faire entendre. À la fois chant et complainte, amour et fureur, espérance et détresse. L’art proteste, insiste, clame et réclame. Il atteste du mal et voudrait le défaire, l’empêcher, protéger et restaurer l’existence maltraitée, humiliée. Il se doit aussi de crier, panser les blessures, de les figurer, de témoigner. « Depuis l’abime nous crions vers toi Seigneur », comme il est écrit dans le psaume biblique attribué à David, extrait des Ketouvim. L’art doit aussi préserver la joie, exprimer le sensible, rendre possible l’activité, pacifier, endurer et magnifier la vie, exorciser les souffrances, affirmer un horizon de vie et d’amour. Malgré tout. C’est là aussi la tâche de l’art, des artistes. C’est la tâche de l’art, d’exprimer joies et peines, visions sublimes et débris du réel, cicatrices morales et corporelles, mais c’est encore un dire du politique qu’il soutient à sa façon. L’art n’est pas une politique. Il peut faire sens politique par le moyen de l’art, tout de même.
Trois jeunes artistes palestiniennes exilées racontent et représentent leur colère, leur détresse et tentent de trouver une voie pour exister, protestant de la condition faite aux Palestiniens arabes en terre d’Israël. Une terre nommée ainsi Palestinepar les Romains et qui appartient légitimement tout autant aux juifs israéliens qu’aux arabes palestiniens et qui tous sont en droit d’y résider à leur façon, ou d’en revendiquer la possession. Ces artistes attestent d’une violence qui traverse à la fois intimement leurs corps et leurs esprits. Pourquoi faudrait-il que l’émancipation et la sauvegarde des uns se fassent aux dépens d’autres qui désormais souffrent d’être relégués et violentés, assaillis par une violence qui répond tout autant à leur violence qu’elle la suscite en les privant de droits. Fallait-il que l’injustice subie de la condition juive en regard des nations, celle de l’épouvantable antisémitisme, interrompue par l’affirmation nationale d’Israël, donne lieu cette fois à une autre injustice dont souffrent les populations palestiniennes arabes.
Elles sont trois. Trois jeunes femmes Trois œuvres et expressions différentes nous sont présentées. Sous la houlette de Manon Bachelard, la curatrice, elles sont accueillies par Sacha Vichnevski et Dimitri Dolinski à la L Galerie comme figures et expérience d’un exil, de l’exil, cela parmi beaucoup d’autres artistes exilés avant elles et venus de tous les mondes. Tous deux se sont attachés à rendre compte d’une position d’exil dans l’art et dans le monde. L’exil, à la fois errance et liberté, condamnation et choix, perte du lieu d’habitation et installation ailleurs, sur la multiplicité du territoire de la Terre, en défaut d’identité unique, de patrie définitive. Mais l’exil aussi comme une douleur et parfois aussi dépossession brutale. En latin, exsilium signifie « bannissement », formé à partir de ex, « hors de » et de solum, « le sol ». Littéralement, être en exil, c’est être « hors du sol ». Autrement dit en défaut de territoire, de lieu d’habitation, déterritorialisé donc. L’exil c’est encore aussi l’exode, la fuite de l’esclavage hors d’Égypte, ou la perte du sol de sa patrie, mais aussi l’absence de droit de cité, de reconnaissance et de statut légal. Ainsi les apatrides. Les juifs de l’antiquité et aussi après ont vécu l’exode plusieurs fois. Plusieurs fois pour la liberté, vers le pays de Canaan, vers la Palestine en 1400 BC et entre 1880 et 1945, fuyant persécutions, pogromes et extermination. Plusieurs fois aussi pour devoir le quitter du fait d’une déportation par les Assyriens en 722 BC, puis par les babyloniens en 586, ensuite dans la diaspora ou dispersion après la victoire militaire de Titus en 70 et les guerres d’Hadrien en 132. Les Palestiniens arabes eux aussi ont vécu l’exil en 1948, sept mille d’entre eux environ auront fui les territoires sur lesquels se formera l’État d’Israël. Ce fut pour eux une catastrophe, une expulsion dite nakba, et ils furent victimes d’un nettoyage ethnique et d’une spoliation de leurs biens. Leurs descendants sont aujourd’hui près de 6 millions. Le sens du mot exil oscille donc entre le drame affreux d’une perte, déportation ou fuite, et l’avènement d’une condition nouvelle, entre chance et fatalité. L’humanité tout entière est ainsi faite d’errance, de migrations, de départs, mais aussi de conquêtes brutales et d’expulsions subies. Autant de peuples qui se combattent, s’allient, autant de peuples qui proviennent pourtant d’une seule et même humanité dispersée sur la surface de la terre et des continents. Une humanité cosmopolite.
Trois jeunes femmes donc, trois artistes venues de Palestine à Paris, par souci de sauvegarde et de liberté. Aseel Aldeek est née à Ramallah en 1999. Fayza Alafifi est née à Gaza en 2000. Reem Alnatsheh est née à Hébron en 1993. Elles ont en commun de vouloir porter l’identité culturelle palestinienne.
La première, Aseel Aldek compose des sortes de tableaux symboliques et narratifs faits avec des techniques de broderie, marqués de couleurs vives et chatoyantes. Il s’agit littéralement de tramer et de tisser une histoire. Une histoire de soi et de ce qui est arrivé aux Palestiniens face à Israël. Ce sont des ensembles narratifs et symboliques faits de pictogrammes et composés sous forme de broderies. Ils évoquent les comics, la bande dessinée ou les tapisseries médiévales. Ils évoquent encore les vêtements traditionnels des femmes porteurs de broderies ancestrales qu’on appelle le tatreez et faites de motifs colorés géométriques. On sait combien pour bien des peuples la trame des tissus et leurs motifs sont des supports communs pour figurer des représentations du monde tout entier, des cosmogrammes.



On peut y reconnaitre de nombreux événements violents récents, des lieux, des symboles, des slogans écrits en arabe, des ornements géométriques, des appels à la révolution, une dénonciation des médias, des signes symboliques berbères, le nom d’un village du Maroc, la carte d’une Palestine souhaitée sans Israël. Le message est explicite et tout autant indéchiffrable, d’autant plus que ce sont aussi des récits de soi qui sont représentés par l’artiste. L’une de celles-ci est nommé comme tel, Self portrait sans fond.

On pourra chercher à y déchiffrer l’histoire personnelle de l’artiste, la pluralité de ses identités, personnalités ou visages. Sa vie semble à la fois prise dans les limites d’un territoire clôturé et faite d’errance vers Paris et le Maroc, sur la piste des amours. C’est ce qu’elle nous en dit, si on l’interroge elle-même directement.
La seconde d’entre elles, Fayza Alafifi, semble, elle aussi, peindre le tracé au fusain de l’histoire d’une occupation, de l’envahissement d’un territoire par une violence sombre aux accents aigus et dissimulés. Mais celui-ci suggère aussi une amplitude intime, un envahissement du corps en son secret, à même la chair de l’âme et dans l’intérieur plissé de soi. Le paysage représenté est celui de villages entourés par des murs, comme en Cisjordanie. Une impression confuse s’impose, presque fantastique, celle d’une indistinction entre le dedans et le dehors du corps propre, d’un corps-territoire qui serait aussi celui d’une chair de femme mêlée à sa mémoire, assiégé par l’obscur. Le récit relaté apparaît diffus, suggéré à demi-mot. On hésite entre une réalité schématisée par l’opposition du blanc et du noir et un monde étrange dans lequel les paysages, l’esprit et l’âme, se modifient simultanément, parce qu’ils sont une seule et même réalité intrinsèquement mêlée. On avoisine la région des cauchemars, là où se dessinent des parcours graphiques presque illisibles, faits d’empreintes et de visions, d’affects explosifs et de silence. Dans les plis secrets du corps, dans la peau graphique des encres, dans la griffure des ongles, nichent à la fois la terre vécue et une réalité devenue spectrale, un monde fait de vibrations et d’envoutements, d’entrelacements obscurs, de tourments. Le propos politique ici semble lointain. Pourtant, il s’agit bien d’une terre habitée violentée qui recouvre le dedans d’un corps et qui se voit déchirée et enclose, faite de montagnes et de gouffres, de fractures, d’entrailles et de sang noir. Quel est donc ce pays accidenté, ainsi fait de la substance des chairs, du tissu du dedans, des filaments noirs d’un froid soleil d’hiver ? On pense à l’illustrateur Druillet et au peintre Max Ernst, à un surréalisme de l’obscurité, où à James Ensor. Il s’agit d’un réel fait de convulsions, de plissures traumatiques et d’angoisses oniriques.

La Palestine apparaît ici comme une terre révulsée, brûlée par ses drames, sous l’emprise de la souffrance et du malheur, dépourvue d’espérance.
La troisième est Reem Alnatsheh. Peintre, elle s’inspire des anciennes mythologies du Moyen-Orient, des dieux des Phéniciens, de la déesse Anat et du dieu Baal. Baal est le dieu de l’orage et de la foudre, identifié ensuite à Jupiter. Baal est aussi le dieu dont les prêtres seront combattus par le prophète juif Elie sur le Mont Carmel, dieu également des Carthaginois. Anat est la divinité féminine prédominante des peuples du Proche-Orient. Elle est à la fois cananéenne et égyptienne sous le nom de Anta et fille du dieu Dagan. Anat s’est rendu aux Enfers, royaume du dieu Mot pour délivrer son frère qui en était prisonnier. Baal aura vaincu les monstres de la mer et leur dieu, Yam. Il est le victorieux, celui qui chevauche les cieux, le seigneur des dieux. Ces dieux, Baal et Anat ont été longtemps célébrés, y compris autrefois dans les royaumes hébreux antiques d’Israël et de Juda et la doctrine hébraïque du Dieu unique a dû s’imposer contre son culte y compris parmi les premiers israélites. On trouvera curieux de les retrouver dans l’art actuel d’une peintre palestinienne, sans doute, elle, de culture arabe. Que signifie de les convoquer aujourd’hui ?

Ce sont là des figures à la limite de la figuration, des personnages grotesques ou fantastiques, provenant d’un univers archaïque, encore peu dessiné. Dieux ou monstres, on ne sait trop comment les caractériser ? Effigies plus que figures. On discerne bien leur caractère sexué, mais ces dieux n’ont pas de bras ni de mains, pas de pieds non plus. Ce sont des corps tronqués ou bien des apparitions qu’il faut situer entre la tendresse et l’effroi. Ils paraissent démunis, en défaut d’attributs. Ont-ils vraiment vaincu les monstres marins et les puissances chtoniennes ? On pense ici à la peinture d’un Goya montrant Ouranos dévorant ses enfants. Pourtant ils ne sont pas des dieux archaïques dans les mythologies antiques, mais plutôt proches des Olympiens, des dieux de la mesure et de l’équilibre qui ont vaincu les puissances infernales du chaos originel. Ont-ils été défigurés par un nouveau chaos moderne cette fois ? On ne les perçoit pas tout puissant, mais fragiles et vulnérables. Comment savoir ce qu’ils représentent ? On pense à la puissance défigurante du peintre De Kooning.
Dans la seconde des peintures relatives à Anat et Baal, les figures se sont démultipliées, le couple des dieux est devenu une famille, un groupe de personnages. Ils sont surplombés d’oiseaux, mais leurs visages restent difformes, fantastiques, un peu effrayants et ils nous font aussi penser à ces peintures tragiques des détenus des camps de concentration où les morts sont comme des vivants. Ainsi celles du peintre Zoran Music. Pour autant ces figures de génies ou de revenants semblent bien être des vivants. Que veut nous dire Reem Alnatsheh ? Pour l’Occident moderne, les dieux se sont retirés depuis longtemps et le dieu unique a pu être déclaré lui-même mort. Il n’y a plus de dieu vivant. L’artiste, sans croire à un quelconque retour de dieux, veut-elle évoquer un temps où la Palestine était moins divisée et où des peuples différents partageaient parfois un même Panthéon ? C’est là une hypothèse. Veut-elle nous dire qu’il est possible d’aller contre d’actuelles divisions ? Qu’il n’y a qu’un seul peuple d’humains ? On peut le soutenir, mais il sera difficile d’aller contre l’histoire, même si la paix et la justice sont désirables, elles devront se faire en acceptant le réel des séparations culturelles, nationales, morales, et l’absence d’une unique culture commune.

L’artiste veut-elle tout autrement invoquer une culture archaïque antécédente qui serait le socle ancien de la culture la plus commune en Palestine ? Mais ce n’étaient pas tout à fait les mêmes peuples alors et les divisions entre Phéniciens, Philistins, Égyptiens, Araméens, Hébreux, n’étaient pas moindres. Il n’y avait pas la Palestine, mais plusieurs peuples déjà antagoniques. Depuis, les trois religions monothéistes auront renversé chacune à leur tour le festin des dieux, pour n’en retenir qu’un seul, solitaire et unique, invisible au regard. Anat et Baal symbolisent-t-ils alors la persistance de dieux archaïques et féroces qui feraient toujours loi et auxquels on sacrifierait toujours et encore des êtres humains pour les honorer ? Ou bien ces figures étranges sont-elles l’évocation des nombreuses victimes justement oubliées et tombées dans les violences et les guerres qui se sont produites en Palestine, ou avec Israël ? Nous parlent-elles d’une humanité encore à faire mais restée en gestation, en souffrance, comme si nous n’avions pas quitté les temps préhistoriques ? Ou bien encore, ne sont-elles pas une nouvelle illustration de ces nombreuses figures grotesques apparues à toutes les époques de la peinture et plus ou moins surnaturelles, depuis les diables et les démons d’un Jérôme Bosch, jusqu’à celles défigurées et défigurantes, par exemple de Georges Rouault, Jean Rustin et bien d’autres. On s’aventure ici sur ces terres où l’inhumain et l’innommable en viennent à faire loi et où la déshumanisation fait entendre ses cris, comme un réel plus réel que l’histoire du progrès et des libertés.
En ce sens, cette exposition Sumud est un cri à la fois de détresse et de colère contre les violences d’Israël et une demande de reconnaissance et de justice pour les Palestiniens. Les victimes des violences politiques de l’histoire, quelles qu’elles soient, revenues des Enfers ou en attente d’humanité, nous réclament et en appellent à la justice. Notre devoir est de les entendre parce que l’exil est notre demeure.
Emmanuel Brassat