La monographie d’André Cervera, intitulée Carambolages et présentée du 29 avril au 7 juin 2026 au musée Paul Valéry à Sète, débute par des représentations de port ; en l’occurrence, il s’agit du port de Sète, comme le peintre l’a connu dans sa jeunesse, ouvert sur la ville, lieu de passage, de vie et de transit. Mais en peignant le port de sa ville natale, ce sont in finetous les ports qu’il représente, ces lieux à la fois de départ et d’arrivée, de voyage et de retour chez soi. Se définissant comme un « peintre voyageur »¹, il reconnaît dans les ports du monde entier des échos à son propre ancrage. Sa peinture, riche de formes, de figures et de couleurs, se construit ainsi dans un va-et-vient constant entre l’intime et l’ailleurs, mêlant regard introspectif et cultures multiples.

Dans chaque toile, André Cervera orchestre des circulations visuelles et symboliques : figures, époques, lieux et matériaux s’y entremêlent, composant une sorte de cartographie sensible. Les identités, les sujets et les expressions se multiplient et fusionnent à la fois, au sein de peintures prolifiques et mouvementées. Cette profusion visuelle renvoie à ce que l’artiste nomme un « quotidien extraordinaire » : une manière de révéler, dans la banalité apparente du réel, une densité d’expériences et de sensations. Les œuvres fonctionnent ainsi par strates de citations et de souvenirs, à l’image des tissus qu’il utilise pour essuyer ses pinceaux et qu’il intègre dans certaines de ses pièces, une manière pour lui de « figer dans la toile la mémoire de plusieurs peintures ». Chaque toile devient le lieu d’un « carambolage » d’images, issues aussi bien de l’histoire de l’art, de la culture populaire que de ses propres expériences et voyages.

Parmi les motifs récurrents, les masques occupent une place centrale, empruntant à différentes traditions : masques de carnaval, liés notamment aux figures animales et totémiques dans les fêtes des villages de l’Hérault ; masques de la Commedia dell’arte, désignant des personnages et des émotions ; ou encore des masques issus des Arts dits primitifs, notamment des masques africains et anciens, aux connotations symboliques et sacrées, initialement destinés à des rites et que l’artiste collectionne par ailleurs.

L’œuvre d’André Cervera développe en effet une forte dimension spirituelle, comme, notamment, dans la série des toiles enterrées, débutée en 2014 : des peintures que l’artiste offre « aux forces du vent, de la terre, de la pluie, au monde organique » en les enterrant de manière instinctive, à des lieux et des temporalités qui varient. L’artiste opère alors d’un véritable rituel : il s’en remet à la nature et au hasard, convoquant ce qui lui échappe. Des toiles déterrées, il accepte qu’une part de ce qu’il a créé s’échappe, tandis que d’autres éléments, au contraire, se révèlent : c’est le cas des étoffes prises dans la lumière, du regard, d’instruments de musique, de poissons et des motifs de fleurs dans La Belle persane(2024). Parfois, le voile de terre qui orne les peintures déterrées accentue un aspect sombre et plus grave, non sans évoquer les morts, comme avec La Gloire de mon père (2025), hommage à l’exil paternel lors de la guerre civile espagnole. Les peintures qui voyagent dans les profondeurs de la terre n’en reviennent pas indemnes, et c’est justement ce changement que la terre opère, que cherche l’artiste.

Inspiré par des visions animistes du monde, qui considèrent que tous les éléments ont une âme, André Cervera propose ses propres rituels de « Célébration du vivant », performances dans lesquelles il ritualise l’acte de peindre, qui devient une transe partagée, un geste festif, à l’inverse de l’artiste solitaire dans son atelier. Pour André Cervera, la peinture est comme les rituels, comme la musique, comme la vie : un tout mouvant dans lequel les formes, les figures et les matières se mêlent ; un port où plusieurs navires se rencontrent, où les gens pêchent, se baignent, flânent, arrivent et partent.

Cette recherche du mouvement se fait au sein même de la peinture, dans les scènes, qui pourraient être tirées de films comme de la vie quotidienne, par l’utilisation de tissus chatoyants qui sortent — et ce de plus en plus — des toiles, explorant le cadre puis les murs… L’artiste s’intéresse également aux marionnettes chinoises et au théâtre d’ombres, qui lui permettent d’activer des figures issues de sa peinture, comme celles du Sabbat, qu’on retrouve à la fois dans des marionnettes flottantes et dans une toile monumentale (Le Sabbat, 2025) présentée à la fin de l’exposition ; ou encore, le mapping et l’image animée, comme dans le film projeté, réalisé en collaboration avec le vidéaste Thomas Martin Visuels.

L’œuvre d’André Cervera fait l’effet d’un tourbillon d’images, issues de voyages et de la vie quotidienne, du passé et du présent, de l’histoire de l’art et de la culture populaire, donnant vie à des bribes de mémoire qui s’emmêlent au sein d’une peinture fournie et généreuse.
¹ Toutes les citations sont issues d’une visite de l’exposition par et avec André Cervera, le vendredi 3 avril au musée Paul Valéry à Sète.