La 4e édition d’un Represented, un creuset irremplaçable pour la création photographique

Emilia Genuardi a réuni de nouveau 15 plasticiens de la scène française actuelle dans les deux bâtiments du Molière, 40 rue de Richelieu à Paris. Parmi eux, la seconde lauréate de la bourse de soutien à la création caribéenne et amazonienne. L’originalité de cette foire à taille humaine est de mettre en relation des artistes sans galerie avec des mécènes qui soutiennent leur participation à cette manifestation.

Malgré des qualités techniques certaines, je reste indifférent aux approches de photographie abstraite dont on a un peu trop fait le tour depuis les premières tentatives de l’école d’Helsinki il y a déjà plus de vingt ans.

Il est regrettable que les superpositions de couleurs de La part du silence de Carline Bourdelais renvoient aussi à trop d’œuvres des années 1980. La seule pièce unique vraiment convaincante de l’ensemble est produite sur un ensemble de tissus transparents superposés qui flottent au moindre souffle.

Tania Arancia, lauréate de la bourse française caribéenne et amazonienne pour ses Tentatives de résurgences, s’appuie elle aussi sur le travail du textile qu’elle lie à la réinterprétation d’archives familiales en cyanotype. Ce tissage mémoriel permet de redonner corps aux émotions comme aux gestes de partage au sein du cercle familial.

Tania Arancia

À l’opposé, en titrant ses séries Hypermondes et Micromondes, Sandrine Elberg nous entraîne bien loin du quotidien dans des paysages extrêmes aux confins du cosmos. Ses constellations constituent des pièces uniques résultant de diverses manipulations chimiques qui rendent la surface intrigante et même fascinante.

Sandrine Elberg

Retour à l’intimité avec la série Au seuil du miroir d’Auriane Kolodziej, qui transforme certains autoportraits anciens réalisés nue en noir et blanc en œuvres mixtes pouvant aller jusqu’à la forme de mini-sculptures. L’artiste intègre dans ses réalisations des fragments de miroir qu’elle insère avec ses nus dans des résines agrémentées de vernis. Au sein de ces agrégats, le miroir ainsi détourné devient support de mémoire.

Quatre exposants ont retenu plus encore mon attention et méritent un focus approfondi. Deux plasticiens mènent une recherche sur la surface du support. Jeremy Appert intervient pour Nexus dans des salles de musculation ; son image réalisée, il pousse les dispositifs photographiques dans leurs limites, appareils, imprimantes et logiciels sont utilisés successivement pour obtenir un rendu tout à fait singulier, proche de la grisaille en peinture, qui accentue l’étrangeté du rapport entre corps et machine supposée le transformer. Il obtient ainsi une impression quasi métallique entre positif et négatif, d’une matité remarquable.

Jeremy Appert

Bien que les présupposés d’Elie Monferier pour sa série Journal des mines soient différents, on retrouve dans ses réalisations, elles aussi de grand format, un rendu très personnel. Son fonds iconographique est composé d’images d’archives de mines impossibles à visiter de nos jours. Ces clichés anciens où subsistent des présences humaines sont reproduits sur des plaques d’acier. Dans un second temps, il intervient chimiquement sur le support comme pour peindre avec la rouille. Cela donne des couleurs très chaudes avec des aplats intenses, dont les personnages anciens émergent avec difficulté, nous obligeant à scruter le tableau pour mieux en comprendre l’organisation générale.

Elie Monferier

Les deux autres plasticiennes entrent en dialogue, l’une avec l’histoire du médium, l’autre avec l’histoire de l’art. Catherine Rebois est connue dans le métier pour ses activités de commissaire, notamment pour l’espace parisien Topographie de l’art. Docteure en esthétique, en sciences et technologies des arts, elle fait partie de ces rares tenants en France de la double pratique de critique et d’artiste. Elle interroge ici en trois séries complémentaires l’histoire de la photographie à l’ère de l’IA. La première occurrence reste en 2D, elle modifie des icônes argentiques, comme celles de Bill Brandt, Dorothea Lange ou Lisette Model. La seconde opère une mise en volume de ce même type d’images contemporaines célèbres comme celles de Mapplethorpe. Elles sont repliées sur elles-mêmes, laissant cependant la figure principale lisible, tandis que des fils électriques munis d’une prise s’en échappent… La troisième série installe ces mêmes types d’images froissées dans des boîtes d’emballage Amazon pour rappeler un circuit économique des tirages et produits culturels.

Catherine Rebois

Hélène Bellenger est diplômée de l’ENSP d’Arles, sa série Carta Venere (Vénus de papier) fait suite à son livre d’artiste Blanco Ordinario publié par The Light Observer avec une préface de Michel Poivert. Elle correspond à sa découverte et sa fascination pour le marbre de Carrare. Prenant conscience que l’on retrouve le carbonate de calcium qui le constitue dans un grand nombre d’emballages, elle décide de reproduire ses images statuaires sur des cartons du commerce. Elle opère ainsi une segmentation d’œuvres sculpturales classiques en marbre, nous en redonnant une lecture plus dynamique. L’opposition entre le registre noble du marbre et celui plus populaire du carton industriel nous interroge sur les productions culturelles contemporaines.

Hélène Bellenger