Entretien avec Laurentine Perilhou

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Les œuvres de Laurentine Perilhou ont pour origine son attention aux plantes qu’elle prend plaisir à observer, face auxquelles elle apprécie les capacités de résilience. Elle a fait sienne la technique du macramé qu’elle a appris lors d’un voyage en Amérique du Sud en 2009. Installée dans son atelier en Ariège, l’artiste revient dans cet entretien sur les origines de son travail artistique.

Pauline Lisowski : Peux-tu me livrer ton regard sur les plantes, leur finesse et leur délicatesse ?

Laurentine Perilhou : J’ai démarré le travail sur le végétal en étant fascinée par sa capacité de résilience. Les plantes ont cette force et cette capacité de pousser dans des endroits improbables. De plus, je pense que chaque lieu dans lequel je me suis rendue a marqué des étapes de mon travail. Par exemple, le fait d’avoir passé le confinement en Ariège m’a permis de me dire qu’il s’agit de l’endroit dans lequel je me sentais le mieux, alors que la vie y est tout de même un peu rude.

Mon travail artistique passe beaucoup par l’observation du végétal et ensuite par la réinterprétation. Face aux plantes, je peux observer l’infiniment petit. Il y a ce qui apparaît en premier et après, tous les petits détails, les petites nervures. Tout est fascinant. J’aimerais aller beaucoup plus dans le détail. Parfois, je trouve qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit partout, seulement à sa juste place, là où la couleur d’un fil vient s’insérer à un endroit, comme s’il y avait un rayon de lumière qui viendrait se poser sur la plante.

PL : Pourrais-tu revenir sur ta relation aux matières précieuses ?

LP : J’ai commencé par créer des bijoux, une période constituant de mon parcours, qui me semble très loin aujourd’hui, dans la pratique, dans le savoir-faire, dans l’objet qu’il représente. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de beaucoup moins prétentieux dans ce que je fais aujourd’hui que dans le bijou en tant qu’objet. J’ai toujours été attirée par ce qui n’était pas à portée de main ici, en Ariège. Une de mes grand-mères avait un rapport à l’esthétique extrêmement fine, elle avait énormément de goût. C’est je pense ce qui m’a permis de constituer une partie de ma personnalité, en lien avec l’esthétique.

PL : Comment la relation au bijou permet-il d’activer en nous l’expérience de l’émerveillement ?

LP : Le bijou est pour moi un objet que je transmets dans le temps. Je peux le dater, lui donner une période à laquelle il a été créé, etc., ses influences. Malgré tout, c’est un objet que je transmets de génération en génération, qui a une valeur symbolique forte, une valeur émotionnelle. Créer des bijoux m’a obligé et permis de développer le macramé de façon très fine, minutieuse et différemment de ce qui peut exister en macramé aujourd’hui. Je pense que ce fut ma force de me concentrer sur le très fin.

PL : Quelles autres pièces as-tu réalisé pour cette exposition ?

LP : J’ai réalisé cinq sculptures sur des pierres locales, qui viennent de gisements d’une ancienne carrière de talc, juste à côté de mon atelier. D’autres œuvres ont été créées à partir de pierres achetées, dont une tourmaline, qui a la spécificité de partir du vert et d’aller jusqu’au rosé, qui se prête à la thématique végétale car elle a à la fois quelque chose de très neutre et à la fois, elle est très marquée. Je m’attache au côté des pierres et non au fait qu’elles brillent de partout. Pour celles-ci, j’ai plus envie de travailler à partir de fils beaucoup plus classiques car la pierre parle déjà d’elle-même, c’est un peu comme un corps que je viens habiller, dont je respecte sa forme et sa nature. J’aime bien l’idée de pouvoir assimiler le végétal à de la roche. Il est question de poids, de tension de la pièce, jusqu’à l’élévation du floral.

De plus, quand je suis partie à Tokyo, au Japon en septembre, je me suis sentie envahie par le béton. Toutes les photos que j’ai prises étaient des photos de végétaux qui poussaient à travers de tous petits espaces de verdure, à travers le béton et j’étais obnubilée par cette capacité des plantes à pousser, ce qui me permettait de me sentir mieux. J’observais ces échappées du bitume.

PL : L’Herbier Sauvage est une œuvre fondatrice de ta pratique artistique. Pourrais-tu revenir sur son origine ?

LP : Le fait de vivre en Ariège m’a autorisé à développer ma partie artistique et de travailler sur le floral. Cet herbier a été réalisé en référence à ma grand-mère qui vivait régulièrement dehors, peu importe le temps. Mon père lui était éleveur de brebis et de moutons. J’ai grandi en donnant, petite, le biberon aux agneaux. La bergerie était collée à la maison. C’est désormais le lieu dans lequel j’aimerais créer mon atelier. Ma mère a adopté ce mode de vie très facilement. Avec elle, j’ai passé mes printemps et mes automnes dehors à ramasser des fleurs. Elle avait toujours un livre sur des fleurs de montagne et des fleurs comestibles, je pense que cela m’a énormément nourri.

L’herbier Sauvage découle de mon observation d’une fleur que ma grand-mère avait brodée sur un grand tableau qui ornait le mur de ma chambre quand j’étais enfant. J’ai toujours connu ce tableau floral et je trouvais très intéressant d’arriver à recréer un univers avec autant de finesse et de couleurs, que cet herbier-là. Cette œuvre révèle la nature généreuse qui se déploie. On chemine de végétaux en végétaux, et puis tout d’un coup, on s’arrête face à une plante qui nous attire. Ce cheminement à travers l’univers végétal m’amène à penser au fait de m’arrêter effectivement sur certaines plantes et pas sur d’autres, sur ce qu’elles ont à raconter et comment les retranscrire.

PL : Comment dépasses-tu le clivage entre art et artisanat d’art dans ta pratique artistique ?

LP : Cela fait dix-sept ans que je fais ce métier. Le fait de ne pas avoir fait d’école, d’être autodidacte, de ne pas avoir eu de formation en lien avec l’art textile tel que je le pratiquais, pratique encore aujourd’hui, n’est plus un problème aujourd’hui. En effet, pour pouvoir me sentir légitime dans ce savoir-faire-là, il fallait que je prouve absolument qu’on pouvait en faire quelque chose d’autre que ce que les gens imaginaient. Ce qui m’a obligé à être rigoureuse et à prouver ma maîtrise technique. C’était mon passeport pour être validée par mes pairs, les personnes que j’estimais dans le milieu des métiers d’art. Aujourd’hui, je m’en détache beaucoup du côté métiers d’art, parce que j’ai la sensation de ne plus rien à avoir à prouver là-dessus. Je me sens beaucoup plus sereine dans le fait de pouvoir assumer de créer des œuvres en macramé en Ariège.

PL : Pourrais-tu revenir sur l’œuvre La Floraison des souffles réalisée en collaboration avec Thibaut Nussbaumer ?

LP : Cette collaboration fut une évidence. J’ai vu le verre que réalisait Thibault, j’ai dessiné les formes, j’ai dessiné les plantes dessus. Je lui ai montré, il m’a dit : « Ok, c’est parti ». C’était tellement fluide. En travaillant actuellement sur les pierres, je reviens à mes premiers amours parce que le travail que je faisais avec le bijou et la marque de bijoux que j’avais créée avait pour titre pierre fine et macramé. Des pierres étaient travaillées par un lapidaire. Je choisissais, je lui dessinais la taille, la forme, la taille, l’épaisseur, etc. Et lui travaillait par rapport à mes croquis. Je choisissais les types de pierres que je voulais par rapport aux collections, etc. Les pierres ont toujours fait partie de mon quotidien. D’ailleurs, je me rappelle que ma mère adorait collectionner les minéraux.

PL : Comment la technique du macramé te permet-elle d’affiner ton regard sur le végétal ?

LP : De tout ce que j’ai pu voir en art textile, en macramé particulièrement, même sous forme d’œuvre, ce sont des créations en grosses cordes, des propositions beaucoup plus en lien avec ce qu’on peut imaginer du macramé. Je pense que mon esthétique, mon approche se trouve dans le côté minutieux, fin, justement. Une de mes grand-mères a eu un rôle assez important dans ma vie. Elle faisait des travaux d’aiguille assez fous, elle aurait pu être artiste. Elle cousait extrêmement bien, brodait, faisait du point de croix, tricotait des pulls à la perfection. Elle a tenté plusieurs fois de me montrer comment tricoter, coudre, broder. Je pense que le macramé était la seule technique textile qui ne nécessitait pas d’outils et qu’elle ne maîtrisait pas. J’ai ainsi persévéré dans cette technique.

PL : Les œuvres Les Trèfles, Les Violettes et Les Marguerites Sauvages reprennent le principe des herbiers du 19e siècle. Comment les as-tu créés ?

LP : Ces herbiers découlent de L’herbier sauvage.

PL : Dans quelle attitude artistique es-tu lorsque tu crées ?

LP : Je suis en permanence en train d’observer ce qui nous entoure autre que l’humain, la vie au jardin, les papillons, les libellules, les fleurs.

PL : Comment penses-tu cette expérience du temps suspendu ?

LP : Créer un univers nœud à nœud prend un temps considérable. Chaque geste m’amène à être dans un instant de méditation. Je suis passée par toute une période où j’ai voulu légitimer ce savoir-faire, cette pratique, où je suis allée dans une diversité de directions techniques. J’ai poussé les choses très loin, à des endroits où d’autres personnes n’étaient jamais allées encore. J’ai l’impression de revenir à quelque chose d’extrêmement basique qui est un nœud, un fil, aller à l’essentiel. J’ai juste envie de profiter de que ce nœud et ce fil ont à me proposer.

Les Coquelicots II, 2026, Rubans de tactel, Macramé sur structure en laiton
29,7 x 21 cm