Les photographies d’Alexis Pichot reflètent son humilité face au paysage, où il se sent particulièrement imprégné de sensations qui le touchent profondément. Ses jeux de lumière lui permettent de créer des atmosphères mystérieuses, propices au rêve et à un sentiment d’harmonie avec la nature.
Pauline Lisowski : Comment considères-tu ta pratique de photographe en immersion dans des paysages ?
Alexis Pichot : J’ai besoin d’être dans la nature, de l’entendre pour vivre des émotions, de ressentir la beauté qui me nourrit et éprouver de la joie, un alignement, un équilibre.
PL : Comment composes-tu des photographies nocturnes, pour lesquelles la lumière vient subtilement dessiner des halos lumineux ?
AP : Ma photographie est principalement nocturne car c’est un espace où je peux m’éloigner des humains et devenir un témoin privilégié des paysages. Dans le noir, grâce au temps de pose long, j’interviens avec mes lumières pour modeler, composer ces paysages photographiés. Ce processus m’apporte un plaisir profond de liberté. Ma première série en nature, Marche céleste, est née d’un besoin de quitter la ville, de sortir du gris et d’aller me relier au vert. Ainsi, j’ai réalisé une cinquantaine d’immersions nocturnes à photographier la forêt de Fontainebleau. Des sons, des odeurs ressentis m’ont guidé vers une nouvelle forme d’imaginaire. J’y ai pris conscience de la pleine lune et du bien-être à la contempler. Dans cette série, j’ai réalisé des compositions lumineuses telles des installations représentant les visions architecturales qui naissaient en moi face à ces paysages.
PL : De quelle manière tes voyages ont-ils été vecteurs d’un apprentissage ?
AP : Mes voyages se font principalement en France. J’aime montrer les paysages qui nous entourent sous un autre angle, une nouvelle perspective. Ainsi, les nuits d’exploration à côté de chez soi peuvent donner lieu à un sentiment de voyage lointain. Le fait de ralentir, de prendre le temps de regarder autour de moi, m’amène à voir plus finement ce qui m’entoure. Tout est là, dès que l’on éclaire différemment, que l’on s’émerveille, cela génère de la créativité et l’envie d’explorer.
PL : Comment te positionnes-tu en tant que photographe dans des paysages d’eau ?
AP : L’eau a toujours été un élément présent dans mon expérience. C’est à la fois un lieu de bien-être et de peur.
PL : Avec la série Les gisants et notamment dans la vidéo, tu tends à transmettre un message fort, une prise de conscience sur l’abattage des arbres. Quel message souhaites-tu faire passer et comment vois-tu ton rôle en tant qu’artiste photographe face aux enjeux actuels ?
AP : La série Les gisants m’a donné l’envie de réaliser une photographie plus engagée, qui m’amène à être acteur. Cette série révèle des arbres abattus par l’homme et transmet un acte violent. La composition de l’image m’anime particulièrement. Lorsque j’ai vu ces arbres coupés, une très grande violence se tenait « debout » face à moi. Par la composition et le cadrage zénithale, j’ai voulu donner l’impression que ces arbres n’étaient pas abattus, pour un moment, un moment seulement. J’avais une forte envie d’humaniser ces arbres, tels des fusillés sur le champ de l’artificialisation des sols.
PL : En 2023, tu as réalisé la série Résurgence… Comment cette expérience de rencontres avec ces militant.es que l’on surnomme les «écureuil.les» ont-ils nourri ta pratique de photographe ?
Durant cette période, je me suis engagé sans me poser des questions et j’ai vécu des rencontres exceptionnelles. Je dirai que je photographie ce que je vis et réagis à des moments précis. Pour cette série, je cherche à lier la photographie de reportage et la photographie plus artistique.
PL : Tu accompagnes tes projets photographiques d’un film. Quelle est l’importance de celui-ci au regard de la série d’images ?
AP : Le besoin de filmer a démarré avec la série Marche céleste car je voulais rendre compte du mouvement ressenti de l’éclairage de la lune. J’ai commencé à utiliser un drone équipé de lumière pour recréer un éclairage qui vient du ciel. L’image en mouvement permet de compléter sous une autre forme émotionnelle l’image fixe.
PL : Comment as-tu conçu le projet de la série Rêve primaire et quel engagement portes-tu en la proposant au regard ?
AP : J’ai senti le besoin de continuer de proposer une série photographique sur la protection des arbres et de la forêt mais, cette fois-ci je voulais une série qui soit colorée et qui fasse rêver. Je fus touché par le projet de Francis Hallé de faire revivre une forêt primaire en Europe de l’ouest. Étant donné qu’il faudra attendre 700 ans pour que la forêt redevienne primaire, j’en ai conclu que je ne la connaitrais pas de mon vivant. Alors j’ai pris la décision de la rêver en proposant une interprétation de la vision des abeilles et des papillons qui voient au-delà de notre cercle chromatique, dans les ondes ultra-violettes. Celles-ci viennent exciter les molécules des végétaux et des minéraux et font apparaître de nouvelles couleurs voire même de la fluorescence. Un univers féérique apparaît sous mes yeux.
Lors de mes promenades en forêt vosgienne, j’ai besoin de ressentir l’équilibre, le bon éclairage, pour saisir des volumes. La lumière me permet de percevoir les éléments. Le temps de pose long me permet de créer des images très picturales. A chaque fois que je démarre un projet photographique, je m’investis sur le long terme et retourne plusieurs fois sur le même site.





