L’INVISIBLE galerie, présente à Marseille jusqu’au 4 avril 2026 une exposition de Bernard Boyer ayant pour titre FIGURES ; IMAGES. Depuis de nombreuses années, les œuvres de Bernard Boyer montrent l’épanouissement de ses recherches picturales avec la mise en place d’un style singulier. On reconnaît une de ses œuvres parmi celles de ses contemporains. Elles présentent des caractéristiques communes sans avoir recours à la répétition d’une même forme ou l’usage d’un processus créatif unique.
Une mise au plan
Bernard Boyer travaille non seulement sur le plan du tableau, comme la plupart des peintres, mais il met au centre de son travail d’artiste cet espace à la fois réel et fictif que l’on appelle le plan du tableau. Cette étendue plane se divise en deux espaces dès l’inscription de la première forme, même dès le premier tracé ou la première touche. L’un donne l’impression de venir en avant de l’autre : l’un fait figure, l’autre fond. La plupart de ces effets de profondeur sont produits sans usage de la perspective linéaire.
L’artiste possède plusieurs manières de matérialiser le plan du tableau par une couleur ou une figure quadrangulaire qui reprend le rectangle du châssis. Il peut aussi choisir d’installer un ou deux tracés colorés en parallèle aux bords de la toile, comme dans Sans titre, 2024 33×41 cm.

Dans certaines peintures, des coups de pinceau colorés peuvent suggérer la présence d’un travail antérieur, comme dans Sans titre, 2025, 35×27 cm ou Sans titre, 2025, 27×35 cm.


L’espace topologique est travaillé non seulement en arrière du plan du tableau, ce qui se fait usuellement, mais parvient à faire venir en avant de celui-ci des figures nouvelles. Bernard Boyer ne colle pas de surface ready-made sur ses créations. Il les matérialise durant la genèse de celles-ci. Cela est déjà perceptible sur ses nombreuses recherches sur papier présentes dans l’exposition, notamment par une astucieuse disposition de ces papiers en ligne horizontale sous les toiles du grand mur de la galerie. Ces recherches sont souvent très abouties, d’autres peuvent donner lieu par la suite à des œuvres sur toile. Pour la création sur papier Sans titre, 2025, 21×14,85 cm, la montée à partir du subjectile papier est explicite. Il y a d’abord eu sur le fond une grande tache vert-kaki, partiellement recouverte ensuite par une étendue plus petite presque noire. Alors seulement, l’artiste installe l’étonnant motif pseudo-figuratif, avec au centre deux taches grises à la figuration incertaine et autour deux bras-main à quatre doigts tout à fait étonnants. On entend bien que l’effet spatial est une perspective inversée. Cette figure surprenante vient en avant vers le spectateur sans doute pour mieux l’attirer.

Parfois, des tracés linéaires contournent les figures à l’iconicité problématique, ils aident à matérialiser le plan de l’œuvre par un dessin de contour qui débute en parallèle à celui-ci avant de devenir tout à fait ambigu. C’est là une des originalités des créations, dessins ou peintures, de Bernard Boyer ; il nous balade en avant et en arrière des espaces différents qu’il installe dans ses œuvres.
Le diptyque vertical Sans titre 2024, 90×50 cm est à ce titre tout à fait étonnant avec ses pseudo-effets de perspective linéaire qui installe une stèle pour un curieux animal sans tête et sur la toile du bas, les sinuosités vertes cernées deviennent des volumes tubulaires lorsqu’elles traversent l’image figurant un parallélépipède volumique.

Ce dialogue entre des surfaces planes et des représentations de volumes se retrouve aussi dans une des plus marquantes pièces de l’exposition Sans titre 2025, 130×162 cm, où sur un fond jaune et une silhouette brune cernée de vert sont installés des pseudos volumes blancs qui chevauchent la figure centrale.

D’autres peintures sont également tout à fait étonnantes dans leurs capacités spatiales à troubler le regard : il y a les chevauchements clairs, sur une figure ambiguë qui se développe sur un fond sombre dans Sans Titre, 2025, 180×160 cm, ou cet autre Sans Titre, 2024, 41 x 33 cm où une figure de cyclope dont la langue traverse le plan inférieur.


Simplement pour lire ces formes, même pas pour les comprendre, le spectateur doit lui aussi traverser le plan. En avant de celui-ci, il se sent attiré par quelque sensuelle protubérance, il découvre le tableau en suivant une ligne de contour. Sans l’avoir quitté des yeux, ce trait se retrouve dans l’arrière-plan et la poursuite de ce même chemin le ramène insensiblement vers l’avant du tableau, non loin de son point de départ. Tout au long de ce trajet, il ne s’est pas contenté de filer le tracé linéaire, il a aussi, chemin faisant, fait l’expérience de diverses transparences et de multiples espaces ambigus.
Bernard Boyer travaille à la recherche de l’essentiel, de l’essentiel de la peinture, non pas en cherchant à la réduire, mais en montrant comment des jeux de formes autour du plan du tableau parviennent, par le seul acte de peindre, à installer un espace visuel singulier spécifiquement destiné à « l’objet regard » et de fait irréductible aux tentatives d’interprétation par le langage. Les objets qu’il nous propose ne correspondent à aucun concept préétabli, ils sont insaisissables par le discours et pourtant ils opèrent. Alors que souvent, dans les galeries et les centres d’art, sont proposées à notre appréciation des créations fortement narratives ou à consonances littéraires, sachons ici apprécier la différence : ne cachons pas notre plaisir d’être face à des œuvres qui relancent notre désir de voir.
Figures ; Images
Les formes ne sont ni figuratives ni abstraites, même si certaines ne sont pas sans rappeler les rotondités de quelques corps ou les pointes acérées d’objets connus. Les figures produites par Bernard Boyer, ne cherchent pas à donner des images ressemblantes de quelque morceau de réel. Ses créations picturales donnent à voir un nouveau réel, celui de la peinture. Le terme figure qui débute le titre de cette exposition peut vouloir signaler une forme arrêtée dans un mouvement de picturalisation de quelques éléments du réel en marche vers un devenir image possible par delà de banales réalités.
La peinture « figurologique » serait donc une opération de pensée par laquelle l’élan d’un esprit et la dynamique d’un travail pictural confluent, de sorte que la chose à voir, le discours et la pensée ne soient plus en résonance avec un objet du réel, mais coulée dans une forme plastique proposant une autre manière de donner à voir et à penser.
La peinture pratiquée par Bernard Boyer s’énonce dans la complexité et l’inattendu. Elle s’ingénie même à intégrer parfois des parodies de signification du système de représentation. Les contacts partiels des formes bulbeuses avec leurs opposés, les figures rectilignes ou pointues, déclenchent immanquablement une légère contraction des muscles zygomatiques des regardeurs. Cette peinture qui fait légèrement sourire, est aussi conçue comme un objet de pensée. Elle est élaborée pour servir doublement à la réflexion : elle sert à celui créé ces images à projeter sur de futures avancées et oblige celui qui regarde à élaborer sa propre réflexion. Ces œuvres ne livrent aucune certitude, aucun message, elles obligent cependant les spectateurs à se poser des questions qui vont bien au-delà de la contemplation des images installées face à leurs yeux voraces.