« Clair-Obscur », des éclats de corps dans l’ombre de l’Histoire

L’exposition actuelle de la Pinault Collection à la Bourse de Commerce réunit 27 exposants, dont 7 fameux artistes de l’époque moderne, l’ensemble présentant plus d’une centaine d’œuvres dans un commissariat d’Emma Lavigne. La formulation avec un tiret renvoie au célèbre concept pictural, alors que la sculpture et la vidéo y sont tout aussi présentes. Un slash marquant une opposition entre les deux termes eut été préférable, comme le prouve l’intitulé des différents chapitres : Nocturne, Ombres, Brouillard, Incandescence. 

Si l’on se réfère à la stricte définition picturale du clair-obscur, la révélation de cette manifestation est sans conteste le peintre roumain Victor Man, né en 1974 à Cluj, où il vit et travaille. N’en déplaise à Philippe Dagen, qui lui reproche sa très haute technicité, cette peinture inspirée de l’histoire de l’art, est particulièrement attachante. C’est ainsi que la reproduction d’une de ses œuvres sert à la communication de l’exposition. Ses rendus très sombres sont obtenus par une multiplication de couches qui cernent des fragments corporels et d’autres plus intègres en lien à des crânes qui en font des memento mori

Victor Man

L’autre grand choc esthétique est dû aux neuf panneaux de peinture sur tissu du cycle Axial Age produits par Sigmar Polke (1941-2010) grâce à un subtil mélange de techniques. Il réactive des pratiques de la peinture ancienne : grisaille, feuille d’or, pigments précieux, mêlés à des composantes modernes : acrylique, argile, résine artificielle. Chaque toile joue de la transparence du tissu laissant apercevoir le châssis. Des figures historiques fragmentées subsistent dans de tons bleuâtres évoquant un âge d’or perdu de l’humanité. 

Sigmar Polke

Des techniques multiples sont aussi à l’œuvre pour le peintre anglais Frank Bowling (né en 1934), la surface saturée de multiples couches rend compte d’un sentiment atmosphérique que l’on retrouve dans la galerie consacrée aux Brouillards. Il y côtoie le seul photographe de la sélection, l’allemand Wolfgang Tillmans (né en 1968). Ses paysages grand format laissent une silhouette humaine ressurgir de ces territoires désertés. 

Wolfgang Tillmans

Deux galeries consacrées à la thématique des Ombres convoquent peintres et sculpteurs, grandes figures de la modernité. Les troubles de la Seconde Guerre mondiale ont modifié la représentation corporelle. Cela se ressent avec des différences de traitement autant chez Dubuffet que chez Giacometti. Deux sculptrices leur répondent Germaine Richioer et la Brésilienne Maria Martins (1894-1973), à découvrir. Un autre dialogue genré est mis en place toujours sur le même thème avec la Polonaise Alina Szapocznikow (1926-1973). Ses corps morcelés témoignent du mélange entre érotisme et trauma de la situation historique. Le musée de Grenoble lui a consacré une importante monographie qui s’est close début janvier de cette année. Elle est ici en dialogue avec l’américain Robert Gober (né en 1954), qui organise des accumulations de corps référent aux victimes du sida. 

Robert Gober

Une autre figure de la scène américaine, James Lee Byars. (1932-1997), influencé par la philosophie et la mystique orientale, est présent ici par une installation réalisée dans sa couleur-matière fétiche, l’or, qui dresse une sorte de mausolée lumineux, sa dernière œuvre Byars Is Elephant. En contrepoint, une sphère de 3333 roses rouges nous donne à réfléchir sur l’impermanence et la mort. 

La sculpture en tant qu’accumulation d’éléments hétérogènes est pratiquée par Laura Lamiel (née en 1943), qui occupe les 24 vitrines du passage autour de la rotonde. Deux pièces installées dans la salle des machines résument les principales directions de recherche de l’artiste dans cet ensemble. On y retrouve de grandes surfaces transparentes avec leurs éclairages, des briques émaillées et des tissus compressés structurés en vêtements qui, avec des chaussures d’enfants, évoquent l’humain.

Laura Lamiel

La vidéo est magistralement représentée, notamment avec l’impressionnante œuvre de Bill Viola (1951-2024) Fire Woman qui avait trouvé en France un de ses premiers cadres architecturaux d’exception dans une des immenses salles du Palais des papes en Avignon. La pièce majeure de cette exposition est sans conteste projetée sur l’immense écran installé au centre de la rotonde Camata de Pierre Huyghe (né en 1962). Dans le désert d’Acamata au Chili, lieu d’implantation de plusieurs observatoires astronomiques, l’artiste dispose une pièce robotique composée de bras mécaniques. Activée par des panneaux solaires, ces dispositifs manipulent des sphères, des amulettes et des pierres, fragments de météores ou d’azurites bleues autour d’un squelette. Celui-ci peut nous rappeler que, dans ce site, Pinochet avait instauré un camp de concentration. La chorégraphie mécanique lui compose une cérémonie funèbre le montage du film autogénéré par des algorithmes est en constante mutation tout au long des variations de lumière du jour et de la nuit. 

Pierre Huyghe