Les œuvres d’Alaïs Raslain nous amènent à contempler les différents états de l’eau, à plonger dans un état suspendu, à prendre le temps d’aiguiser notre perception pour saisir les infimes nuances colorées du paysage du Groenland, où elle s’est rendu en août 2024 avec l’association Maremotrice. Face à ses travaux à l’encre, crayons et pastels à l’huile sur calque polyester, mon regard est profondément touché par les couleurs qu’elle choisit avec soin, par son art du dessin qui exprime son désir de saisir au plus près les détails perçus dans la nature.
Pauline Lisowski : La question de l’eau irrigue tes œuvres. Quelles réflexions mènes-tu en travaillant sur la place que l’eau a dans nos imaginaires ?
Alaïs Raslin : J’aime bien avoir tous les états de l’eau dans l’œuvre que je crée. En effet, en tant que surface, l’eau me permet de dessiner une fenêtre, une couleur, une transparence. Et puis quand elle coule, celle-ci nous raconte le temps. Je m’attache également à ce qu’on ne voit pas tout de suite. De fait, j’ai besoin de me rassurer et de me surprendre dans la création. Il m’intéresse de travailler sur la pluie, les phénomènes d’écoulement, ce que nous n’avons pas envie de prendre en carte postale. Je cherche à les traduire avec une diversité de couleurs pour créer une atmosphère plus enveloppante. Une magie dans l’image se crée alors.
PL : Comment ton voyage au Groenland a-t-il été vecteur de transformation dans ta pratique artistique ?
AR : Cette résidence au Groenland pendant trois semaines m’a permis d’être dans une disponibilité d’esprit précieuse car tout est fait pour que la seule chose à faire soit de regarder, de photographier, de rêver. J’ai expérimenté le temps, la lenteur, il faisait jour jusqu’à 23h30, au moins. J’éprouvais vraiment une sensation d’infini puisque le paysage est extrêmement désertique, presque inhabité. Le temps ne semble pas s’écouler. Je me souviens que sur le bateau, je me posais déjà beaucoup la question de ce que j’allais faire de chaque élément observé et sentir qu’il fallait que je prenne un maximum d’informations. Mon intention première fut de travailler sur les micro-mouvements de l’eau que je suis allée chercher. Ce paysage a en effet la particularité d’être tellement fort, qu’il faut parfois détourner le regard de l’évidence. J’ai d’ailleurs toujours eu un rapport un peu méfiant à la représentation du paysage parce que nous consommons beaucoup d’images et nous pensons connaître les choses car nous croyons les avoir déjà vues. Il est interdit de les répéter. Mon rôle d’artiste consiste alors à montrer le glacier hors cadre et à nous inviter à réfléchir à notre place dans le monde, aux à-côtés.
PL : De quelle manière considères-tu que tes travaux sur calque puissent-ils susciter chez le spectateur une impression de pouvoir cheminer, s’approcher et en même temps ressentir la beauté de la nature à préserver ?
AR : Je n’ai pas un rapport frontal au paysage. J’ai pris plein de photographies à côté du glacier, mais qui ne le montrent pas, qui nous incitent à envisager notre position dans le paysage. Dans mon travail artistique, je cherche en effet le bon point de vue.
PL : N’y-a-t-il pas en toi le désir de nous proposer des instants de contemplation, des variations de couleurs et de lumière sur l’eau ?
AR : Je cherche à aiguiser le regard chez le spectateur, à ce qu’il ait une surprise, qu’il puisse regarder, fouiller l’image, qu’il ne sache pas très bien ce qu’il regarde. Je crée un phénomène un peu captivant avec des effets de flottement et de flous. Le travail sur calque me permet de jouer assez bien sur une diversité de finesse dans le dessin avec un micro pinceau et des couleurs très saturées. Ce support a en effet une surface très lisse, mon trait est donc net et en même temps je peux avoir des effets très mouillés… Je peux également avoir une grande latitude de dessin et rendre une grande puissance aux couleurs. C’est ce que je nomme le petit plaisir coupable de la copie. Le fait de reproduire simplement ce que je vois me procure une très grande satisfaction. Il y a en effet beaucoup de choses à regarder et plus je m’attarde sur une image, plus il y a d’informations, telle une infinité de possibles. L’acte de création consiste à faire des choix, à choisir ce que je garde à transposer. Une image pourrait me permettre d’en créer dix différentes… D’ailleurs dans mes dernières séries, la pluie est présente et met en mouvement le paysage.
PL : L’expérience du temps long est à l’œuvre dans ta pratique artistique. Comment celle-ci te permet-elle de choisir finement les couleurs, les textures, les lumières ? Vois-tu une manière de te replonger dans les paysages que tu as perçus ?
AR : Je travaille d’après photographie, je les regarde à l’écran, ainsi je peux zoomer dans l’image, chercher très précisément, choisir quelque chose de net… L’image me permet de donner beaucoup plus d’informations que l’œil nu. Celle-ci m’amène à observer finement. Je sais ce que je vois, je reprends le temps de me remettre dans ce paysage et me souviens des émotions du moment. Pour certaines œuvres, je me suis forcée à reprendre les couleurs que j’avais déjà dans mon petit carnet de voyage, pour être au plus proche de l’émotion première.
PL : Vois-tu au travers de ta pratique artistique un désir de nous emmener à être dans un état de méditation ?
AR : Je souhaite que le spectateur ait envie d’être dans l’image, que ce soit pour lui un monde possible. J’ai l’impression que mon œuvre me permet une plongée dans la couleur, celle qui rend joyeux. J’aimerais ainsi que cette contemplation soit une invitation à l’action.
PL : La force de la couleur dans ton travail artistique. Comment te positionnes-tu face à tes images pour restituer au mieux le paysage tout autant que nous emmener ailleurs ?
AR : C’est un peu un devoir pictural car mon dessin est déjà là. Mon travail d’artiste avec la couleur me permet de transposer le registre réaliste vers une proposition plus sensible. C’est aussi comme si je révélais l’image. J’ai l’impression qu’on a tendance à voir les choses de manière assez neutre enfin chromatiquement alors que des fois il y a des choses qui nous appellent. Il est nécessaire de rechercher les événements, les micro-phénomènes. Tout est un peu là en potentiel. L’art doit condenser le réel. J’essaie de travailler des paysages qui ne sont pas séduisants à la base.
PL : Quelle posture face au paysage souhaites-tu que nous prenions en contemplant tes œuvres ?
AR : Je pense que la beauté dans l’art est ambigüe. Elle permet de nous affecter et de nous rendre conscient du moment présent. Mon travail se situe dans le besoin de montrer ce qui est autour de nous, de redonner de la qualité aux éléments perçus, proches et lointains.
PL : L’expérience de l’émerveillement face au paysage permet-il selon toi de nous amener à mieux le comprendre, à en prendre soin ?
AR : L’émerveillement est pour moi un acte de création du monde.




