Transparences liquides, avec Anne-Camille Allueva, Matan Mittwoch, Laure Tiberghien et Emmanuel Van der Auwera

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Transparences liquides, avec Anne-Camille Allueva, Matan Mittwoch, Laure Tiberghien et Emmanuel Van der Auwera, Commissariat Francesco Biasi et Nathalie Giraudeau
Exposition du 25 janvier au 22 mai 2026, Centre photographique d’Île-de-France, Cour de la ferme Briarde, 107 avenue de la République, 77340 Pontault-Combault.

Au travers des images qu’ils diffusent, les écrans participent-ils d’une construction de notre rapport au monde et de la configuration de notre regard ou, dans un jeu métaphorique de la perception à travers la surface liquide, quelle est la consistance sensible de l’illusion de transparence du réel ? Bousculant tout supposé d’immédiateté perceptive, Transparences liquides ouvre les possibilités d’une pensée des filtres de la perception en action. L’exposition oppose au régime de croyance de la transparence des images une expérience critique de l’opacité médiale et des modalités du voir contemporain. Problématisant les liens entre l’attention et l’inattention aux images feuilletées, filtrées et diffractées, des écrans, les commissaires et les artistes invitent ainsi, dans un choix d’œuvres énigmatiques, à prendre le temps – et l’espace – de dénouer l’acte d’observer. 

Anne-Camille Allueva, pour en révéler la fonction et les effets, isole le filtre polarisant, une des strates du système d’interfaces des images rétro-éclairées, qui contribue à leur formation. Au sol ou accrochés au mur, les Screen viewassocient écrans de diffraction, verres anti-UV et source lumineuse. Par ses déplacements, sa recherche d’angles de vue, le spectateur fait ainsi l’expérience optique et spatiale d’images en constante modulation de perspective et de contraste, d’images mouvantes où le corps et l’attente visuelle révèlent la médiation qu’opèrent les écrans et mettent ainsi en jeu et en question la posture face au régime de représentation et de normalité qu’ils installent.

Vue de l’exposition Transparences liquides : Anne-Camille Allueva, Screen view (floor piece), aluminium, Valchromat, plxiglass, écran de diffraction, verres anti-UV, 2026, © DR — Cpif, Pontault-Combault, 2026.

Par l’absurde, Matan Mittwoch confronte le regard à l’impossibilité d’une vision objective du réel. Entre ready-made, sculptures et objets improbables, les dispositifs optiques détournés (Tube 2026 ; Photosynthesis, 2014/2016) frustrent le regard. La construction politique – et ironique – de leur inopérabilité bouscule le régime perceptif d’une possible vision à prétention objective. Le factice en leurre de la représentation (And the stars look very different today) pose le réel à la distance de l’imaginaire. La succession de quinze tirages (Step-13) de la dalle LED d’un écran, photographiée, affichée puis re-photographiée, démonte, en une boucle du blanc au blanc, la profondeur et la visibilité illusoires des images lumineuses dans leur artefact des filtres colorés rouge, vert, bleu et du film polarisant. Avec TELE, Matan Mittwoch met en image la métaphore de la vision-tunnel, paradoxe de la lumière de l’écran, support de communication et facteur d’aveuglement, soit en surcharge d’informations, soit lorsque l’attention, concentrée sur une perspective unique, soustrait à la conscience les points de vue alternatifs ou critiques.

Vue de l'exposition "Transparences liquides" au CPIF
Vue de l’exposition Transparences liquides : Matan Mittwoch, Tube, dispositif optique détourné dans une boite pour arme à feu, 2026 ; Laure Tiberghien, Gradations, tirages chromogènes uniques, 2023, © DR — Cpif, Pontault-Combault, 2026.

Les trois tirages chromogènes grand format Moon#1Moon#2Moon#3 de Laure Tiberghien ouvrent un imaginaire de l’épaisseur du temps perceptif. L’expérience adaptative du regard révèle les strates, les nuances et les démarcations d’une construction chorégraphique des profondeurs lumineuses dans la chambre noire. Le geste, les objets filtrants ou diffractant la lumière, et le hasard attendu et travaillé, capturent la matérialisation du frôlement des invisibilités, du contact du papier sensible et de l’atmosphère. Les variations sensibles de Sans titre – trois tirages issus de la manipulation d’un même dessin – deviennent autant de micro-événements perceptifs. Avec Gradations, le temps se fait image dans l’oxydation du papier photographique périmé, porte ouverte peut-être sur une poésie de l’imperceptible.

Vue de l’exposition Transparences liquides : Matan Mittwoch, Photosynthesis, dispositif optique détourné sur une sacoche pour appareil photo, 2014/2016 ; Laure Tiberghien, Moon #1, Moon #2, Moon #3, tirages chromogènes uniques, 2025, © DR — Cpif, Pontault-Combault, 2026.

Les dispositifs d’Emmanuel Van der Auwera interrogent la fabrication et la circulation de l’information. En intervenant sur les supports de production et de diffusion médiatiques, ils opposent la lenteur du regard critique à la consommation dictée par l’opinion et l’émotion, à l’infox d’un narratif de pseudovérité accréditée par la massivité et la rapidité des partages et des relais. Sur les plaques offset d’impression des journaux – Memento 59 (Capitol Black) –, dans une sculpture d’écrans LCD dont les filtres polarisants ont été arrachés – Videosculpture XXVIII (January 6th) –, l’image de l’événement est mise à distance d’observation, extirpée de sa volatilité et de sa viralité médiatiques. Elle ne se donne plus à voir dans l’immédiateté d’une transparence fictive, mais à observer dans sa construction, dans les potentialités de sa manipulation. Medusa, une sculpture d’écrans LCD, de filtres polarisants et d’une vidéo, met en tension les propos du père d’une des victimes de l’attaque armée de l’école de Sandy Hook (2012, Connecticut, États-Unis) et des images et discours de milieux conspirationnistes ; elle prolonge le questionnement sur les régimes de vérité et le rapport de l’image et du son au réel. X (A picture is worth a thousand words) – cinq tirages sur plaques offset – questionne les critères de crédibilité de l’information dans les tensions entre le photojournalisme et les images générées par intelligence artificielle, entre la diffusion de faits et rumeurs opérée par les réseaux sociaux et la vérification par ceux et celles qui en traquent les incohérences et les manipulations.

Vue de l’exposition Transparences liquides : Emmanuel Van der Auwera, Memento 59 (Capitol Black), 2025, tirage sur plaques offset ayant servi à l’impression de journaux, courtesy de l’artiste et de la galerie Harlan Levey Projects (Bruxelles), © DR — Cpif, Pontault-Combault, 2026.
Vue de l’exposition Transparences liquides : Emmanuel Van der Auwera, Videosculpture XXVIII (January 6th), écrans LCD, filtres polarisants, Raspberry Pi, métal, câbles, vidéo HD, 2023, © DR — Cpif, Pontault-Combault, 2026

L’accrochage invite à se déplacer, à s’approcher et à reculer, à s’arrêter, le temps de regards différents, à observer les œuvres sous différents angles dans leurs connexions et leurs interférences. Dans le jeu métonymique des filtres configurant le regard, il convoque une pensée complexe de la production et de la diffusion des images, des impensés et des modalités politiques de la perception en acte à travers la fiction de la représentation du réel.