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Images dialectiques ? La 56e biennale d’art de Venise entre passé, présent et futur.

Pavillon du Luxembourg vue de l'installation
Pavillon du Luxembourg vue de l’installation
Images dialectiques ? La 56e biennale d’art de Venise entre passé, présent et futur.
Comme l’a souligné le président de la biennale, Paolo Barrata, la 56e édition de la biennale de Venise orchestrée par Okwui Enwezor est une manifestation artistique qui s’inscrit dans l’histoire (1ière édition créée il y a 120 ans) et qui se projette dans le futur. Pour le commissaire nigérian, c’est l’occasion comme il le dit dans son introduction au catalogue de « réfléchir à la fois à l’état actuel des choses qu’à l’apparaître des choses ».

Voir en ligne : www.labiennale.org/en/Home.html

Connu pour son intérêt pour l’art engagé, Enwezor décline son exposition All the Worlds’ Futures en trois parties intitulées : Garden of Disorder , Liveness : On Epic Duration et Reading Capital (Extraits de Marx récités quotidiennement à l’espace consacré aux mots au Giardini) et rend hommage aussi à Walter Benjamin en citant son ange de l’histoire.

Les différentes parties semblent dialoguer entre elles tout en nous incitant à questionner notre monde passé, présent et futur. Mais faut-il encore que dans cette analyse la dialectique dépasse l’esthétique des œuvres présentées. Dans le Livre des passages, Walter Benjamin donne une définition de l’image dialectique : « l’image est ce en quoi l’autrefois rencontre le maintenant dans un éclair, pour former une constellation ». Plusieurs travaux de la sélection de l’Arsenale et des Giardini (l’exposition centrale comme les participations nationales) pourraient illustrer cette définition de Benjamin.

Avec ses petits tableaux minutieusement peints à l’huile l’artiste vietnamienne Tiffany Chung explore la cartographie tout en inter-changeant les données géographique, politique et historique du tremblement de terre de Kobe 1955, le conflit actuel en Syrie et les batailles durant la guerre du Vietnam. Elle raconte ainsi en réinterprétant les cartes et les plans d’archives une nouvelle poésie du paysage humain en mélangeant l’archive réaliste à l’imaginaire utopique. Un autre exemple d’image dialectique nous est donné par l’artiste Tsibi Geva au pavillon israëlien qui par son projet Archeology of the Present déstabilise toutes les conventions entre ce qui est considéré comme extérieur ou intérieur, comme identités ou hybridités, comme culture high ou low.

Dans un autre registre ce mélange d’autrefois et de maintenant apparaît aussi chez Joan Jonas, une des lauréates de la Biennale 2015, qui a développé un projet multimédia (dessins, performances, vidéos…) liant spiritualité et écologie dans un environnement magique. De salle en salle ce travail établit une narration continue inspirée de « Ghost Stories » du Cape Breton de la Nouvelle Ecosse. Son projet est un processus qui continue à alimenter le pavillon comme le démontre sa performance récente avec le musicien de jazz Jason Moran dont le film est intégré dans l’installation de ce pavillon américain. Avec l’installation vidéo Zaum Tractor , les artistes Sonia Leber&David Chesworth revisitent l’histoire de la Russie en partant de la poésie futuriste (Zaum, poésie expérimentale et performance russe) transrationnelle et des tensions entre individualisme et collectivité dans la culture post-soviétique. La rencontre entre la culture moderniste centre-européenne belge et l’Afrique à travers le colonialisme est au centre du pavillon belge. Avec son exposition intitulée Personnes et les autres, Vincent Meessen réussit artistiquement à partager avec le spectateur l’héritage culturel et intellectuel de cette rencontre. Sur le parcours des pavillons au Giardini on est agréablement confronté aux sculptures du groupe indien RAQS MediaCollective dont les membres Jeebesh Bagchi, Monica Narula et Shuddhabrata Sengupta sont connus pour leur discours politique. En déconstruisant les sculptures du pouvoir, l’installation Coronation Park devient une provocation qui joue sur le caractère monumental et le pouvoir intérieur en référant aux stratégies culturelles géopolitiques. Au cours du siècle les pays participant aux biennales ont changé de noms, d’identités ou mêmes disparus complétement. C’est de cette perte que parle l’artiste Ivan Grubanov au pavillon de la Serbie où il a entassé les drapeaux de nations disparues qu’il a traités au dissolvant. Ainsi son United Dead Nations, en laissant les traces de couleurs sur le sol, devient un all over politique sur l’idée de nation et le concept révolu de pavillon national.

Le lion d’or pour le pavillon arménien est certainement un choix politique en hommage au génocide arménien de 1915. Néanmoins la question de la mémoire et de l’identité nationale est très bien mise en scène dans ce cloître sur l’île San Lazzaro degli Armeni, fondé au 16e siècle par un moine. Les propositions artistiques renvoient à la diaspora arménienne qui cherche à surmonter les problèmes liés aux frontières politiques. Si les propositions artistiques ne sont pas toutes au niveau, le message toutefois reste fort. Notons par ailleurs que parmi les artistes choisis il y a Sarkis, qui représente aussi la Turquie au pavillon de l’Arsenale (sorte de réconciliation).

Beaucoup de pavillons nationaux se sont alignés aux questions politiques que Enwezor a soulevées. Ainsi, il y a des thèmes récurrents comme celui de la mémoire collective et la critique d’un certain modernisme qu’Armando Lulaj exprime au pavillon albanais à l’Arsenale ou le thème de l’indépendance au pavillon polonais où C.T. Jasper et Joanna Malinowska montrent à la façon de Fitzcaraldo (Werner Herzog) comment l’opéra polonais Halka de Stanislaw Moniuszko est perçu à Haïti.

Il y a aussi l’humour et le politiquement non correct de Sarah Lucas au pavillon anglais avec ses sculptures qui,dans une ambiance chromatique agressive, représentent des parties sexuelles dans des situations compromettantes ou amusantes. L’humour ne manque pas non plus dans la proposition artistique foisonnante de Filip Markiewicz au pavillon luxembourgeois à la Cà del Duca. Le commissaire d’exposition Paul Ardenne, dans l’entretien avec l’artiste (publié dans le catalogue bien étoffé) parle d’un « théâtre spatial avec différents actes à mesure que le spectateur s’avance en elle… »

C’est vrai que l’histoire de Paradiso Lussemburgo se déroule dans différentes pièces qui racontent toutes les contradictions et l’ambiguïté de notre société de consommation et de divertissement avec comme le dit Filip Markiewicz, « le Luxembourg comme échantillon ». Avec ces dessins, ces installations, ces projections, cette musique omniprésente (Filip Markiewicz est aussi musicien), l’œuvre prolifique nous capte et nous entraîne dans le spectaculaire tout en nous rappelant par une certaine distanciation de ne pas oublier de questionner ce monde de représentations incontrôlées et de scandales répétés.

Dans un registre moins critique mais très poétique et symbolique on peut énumérer des pavillons comme le très spéctaculaire pavillon japonais de Chiharu Shiota intitulé The Key in the Hand , le pavillon français avec les arbres mouvants de Céleste Boursier-Mougenot ou le pavillon portugais où l’artiste Joao Louro a investi le magnifique palazzo Loredan avec ses images-textes minimalistes.

Dans les manifestations collatérales, il faut relever l’exposition My East is your West de Shilpa Gupta et de Rashid Rana qui repositionne les relations conflictuelles entre l’Inde et le Pakistan. L’installation vidéo qui permet de dialoguer sur Venise et l’art contemporain en direct avec une personne située à Lahore est magique et réunificatrice.

Cette biennale de Okwui Enwezor de laquelle on attendait des positions politiques et esthétiques très fortes, se présente aussi avec beaucoup d’excellents artistes de renom comme Hans Haacke, Jenny Holzer, Lorna Simpson, Robert Smithson ou Rikrit Tiravanija, pour ne nommer que quelques-uns. Certes, toutes ces stars de l’art contemporain contribuent avec leurs œuvres poignantes à cette réflexion sur l’avenir du monde même si l’exposition centrale au Giardini et à l’Arsenale manque parfois dans l’ensemble de cohésion.

Toutefois, il reste à savoir si le spectateur, dans cette multitude de propositions, arrive à relier les utopies, les rêves et les inquiétudes qui ressortent de ces œuvres individuelles ? De même, cette manifestation qui se veut fédératrice arrivera-t-elle à mettre en évidence les contradictions des réalités actuelles, afin de pouvoir les dépasser selon la logique dialectique ?

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