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Situations pour une société des figurants

Suzanne Lafont au Carré d’Art à Nîmes

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Situations pour une société des figurants
Si l’on devait encore questionner l’inscription plénière de la photographie dans l’art contemporain de la plus haute exigence, l’exposition Situations de Suzanne Lafont au Carré d’Art de Nîmes en fournit la preuve éclatante dans une mise en espace aussi brillante que ludique, accompagnée d’une publication qui redouble cette dynamique.

Voir en ligne : http://carreartmusee.com

On attendait depuis plusieurs années une occasion de grande envergure de retrouver l’œuvre de Suzanne Lafont depuis sa participation aux Documenta IX et X à Kassel et son exposition luxembourgeoise au Musée d’art moderne grand-duc Jean. Si dans sa dynamique encore très active on ne peut parler de rétrospective le projet même de l’artiste investit au mieux l’ensemble du dernier niveau du bâtiment de Foster dans une logique de rétro-action.

Dans le hall d’accueil du troisième étage deux personnages photographiés en pied dans la double attitude d ‘un mouvement flou apparaissent comme deux figurants ou deux avatars à adopter pour performer notre visite.

Elle commence par un retour sur l’ensemble de l’œuvre grâce à l’Index d’une double projection qui approche les reproductions de plus de 350 œuvres par les variations d’une (dé)nomination en français et en anglais. Là où l’Atlas de Gehrard Richter se donnait pour géographique et référentiel, cet Index apparaît langagier et porteur de fiction.

La seconde salle, un modèle d’accrochage et d’occupation de l’espace muséal revisite en la réactivant la série Le jeu du deuil initié sous forme d’affiches d’ans un souterrain de Kassel pour la Documenta. Le mouvement arrière se poursuit là par ce théâtre d’ombres qui assume autant sa dimension psychanalytique que son horizon ludique. L’effet de trompe l’œil des photographies d’ombres portées, leur illusion de socle les renvoie à l’analyse de Michael Fried sur la théâtralité pos-formaliste.

Deux autres salles nous invitent à revisiter un passé de l’art contemporain et d’abord dans un dictionnaire de postures gymniques qui réactive une proposition des canadiens de General Idea Manipulating the self de 1971. Dans cette Situation Comedy l ’image comme instance de nomination est de nouveau questionnée à travers l’enseignement en école d’art. Ce sont les étudiants des Beaux Arts de Tours où l’artiste était enseignante dont portraits en action et prénoms servent d’avatars à cette relecture critique.

C’est ensuite la question de l’économie à travers la mise en livre de la consommation qui est cartographiée par la reproduction de doubles pages du Guide to Shopping de l’architecte Rem Koolhaas. Ce que Douglas Crimp nomme « une stratigraphie de l’image » s’y trouve à l’œuvre pour une relecture active.

Le performatif se trouve mis à l’épreuve du casting d’un épisode de la série télévisé Twin Peaks de David Lynch. Le jeu des figurants est toujours susceptible de réinterpréation, de nouvelles mises en scène à imaginer par le visiteur devenu spectateur.

Des années 1970 à 90 le retour nous est proposé ensuite à la relecture d’une fiction fin XIXe celle du Nouveau mystère de Marie Roget composé par Edgar Allan Poe et traduit par Baudelaire. Cartes, photos et projection vidéo donnent l’occasion d’un parcours dans la ville. Là où Lorca di Corcia signalait lumineusement la propension de chaque passant à devenir héros d’une fiction urbaine à réécrire Suzanne Lafont choisit le flux de la foule pour inciter le visiteur à imaginer une déambulation commune à New York et Paris.

La dernière salle avec ses plantes vertes et ses alignements de photographies de chaises qui entament une danse que nos défuntes mères auraient appelé de Saint Guy apparaît comme un vestibule où l’exposition va pouvoir être rejouée puisque, comme aurait pu le signer Marcel Broodthaers, une inscription murale signale : « On annonce une conférence ».

La description de ce parcours rétro-actif nous invite à placer ces Situations dans ces initiatives d’expositions scénographiées ou même chorégraphiées. D’autant que de nombreuses figures théâtralisées des Souffleurs aux hard workers du Défilé , marcheur gardien, dormeur ou balayeur sont occupés à des tâches singulières rendues créatives que l’artiste admirait chez Trisha Brown, Steve Paxton ou Lucinda Childs découverts à l’American Center dès la fin des années soixante-dix.

Le livre qui accompagne l’exposition bien plus qu’un catalogue transcrit la partition de cette chorégraphie d’une visite. D’autant qu’il s’ouvre et se ferme sur une œuvre qui déroule le temps d’une journée dans la ville de Saô Paulo, celui d’une dramaturgie qui met en perspective ce que Marcella Lista évoque comme « une condition nomade de l’image » pour qu’elle nous fasse transiter de l’espace de l’œuvre à l’espace du réel.

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