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Lettre à Maria Klonaris par Marie-José Mondzain

Buddha Boy, 1995 © Klonaris/Thomadaki
Buddha Boy, 1995 © Klonaris/Thomadaki
Lettre à Maria Klonaris par Marie-José Mondzain
« La mort n’est rien 
Je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi. Tu es toi. 
Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours. 
Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné.
Parle-moi comme tu l’as toujours fait.
N’emploie pas de ton différent. Ne prends pas un air solennel ou triste.
Continue à rire de ce qui nous faisait vivre ensemble.
Prie. Souris. Pense à moi. Prie pour moi.
Que mon nom soit toujours prononcé à la maison comme
il l’a toujours été.
Sans emphase d’aucune sorte et sans trace d’ombre. La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié.
Elle reste ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé.
 Pourquoi serais-je hors de ta pensée, Simplement parce que je suis hors de ta vue ?
 Je t’attends. Je ne suis pas loin. 
Juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois, tout est bien. » (Charles Péguy d’après une prière de Saint Augustin)

Voir en ligne : http://www.klonaris-thomadaki.net/

21 janvier 2013

Lettre à Maria

Eh bien Maria toi la forte la forteresse la puissante la flamboyante Eh bien Maria toi qui savais toujours avant nous ce qui se tramait derrière les rideaux toujours plus épais, plus cruels et plus lourds du monde Toi qui sentais plus que nous tous la présence insistante de cet autre monde avec lequel tu dialoguais si mystérieusement si fraternellement Nous comptions sur toi pour nous aider à franchir le terrible pas Le pas risqué qui nous remplit d’effroi Moi je comptais sur toi pour apprivoiser ce passage parce que c’est toi qui étais la messagère, toi le passeur, toi l’ange Eh bien Maria toi l’ange monumental, l’esprit ailé qui toujours nous as surpris cette fois ci la surprise est sans appel tu as fait fort tu as décidé des choses tout autrement que nous l’imaginions À dire vrai nous n’y pensions même pas Une fois encore tu nous bouscules Car tu as toujours décidé avec fermeté, courage, rectitude, à la fois avec toute ta raison et avec ton animal instinct, la voie que tu empruntais Tu l’as décidé : il te fallait partir c’était le moment juste. Oui je suis sûre et tous nous le ressentons que cette fois encore c’est toi qui as décidé décidé de partir la première sans bruit sans prévenir sans souffrance et sans mots dans la pure détermination de ton chemin Tu t’es éclipsée comme un chat tendre comme un oiseau savant dans la légèreté souriante de l’insaisissable départ Je crois que tu pensais avoir fait le plein de ce monde et que si tu pouvais encore quelque chose pour lui, pour nous, c’était depuis ailleurs Tu aimais follement la vie, de façon totalement déraisonnable et pourtant tu souffrais de voir notre monde perdre complètement la raison. C’est ainsi que Katerina et toi avez donné à travers les plus beaux gestes de votre art le double visage de notre siècle, son visage barbare et sa face angélique et nous voilà seuls à présent brutalement dans le plus grand grand désarroi Nous voudrions te reprocher ce départ mais je crois qu’une fois de plus tu indiques clairement la voie qu’ouvre ton absence : À nous de comprendre À nous de consentir à ton départ et à tenir ensemble la double pulsation de toute vie : présence absence Présence absence sont pour toi deux termes inséparables comme l’ont toujours été dans ta vie quotidienne et dans votre oeuvre, le visible et l’invisible,être deux dans le visible et un dans l’invisible. Ils ne sont pas homonymes ces termes, mais si intimement liés, secrètement tressés, sensuellement mêlés dans la gémellité de toute beauté...la pensée grecque des images et de l’amour est toute entière présente dans cette polyphonie spéculaire de vos créations.

Tu viens d’un monde grec mais aussi d’un monde arabe, d’un monde chrétien mais aussi d’un monde tout à fait païen, d’est et d’ouest, tu viens des grandes villes mais tu viens aussi du grand désert, du sud et du nord...ton corps était un pays bigarré, polyglotte, immense,, hospitalier où les merveilles se moquaient des machines mais où les machines pouvaient engendrer des merveilles. C’est sans doute cela être une artiste Tu es pour moi l’enfant la plus ténébreuse du soleil et la fille la plus éclatante de la nuit. Toutes celles et tous ceux qui t’ont approchée étaient saisis par la clarté rigoureuse de la pensée et par l’énigme indéchiffrable de ta magie. Cette composition est si rare et si étonnante que nous avons tous cru que tu étais éternelle alors même que tu ne cessais sous nos yeux de franchir l’infranchissable et de nous rappeler que tu n’appartenais pas vraiment à ce monde, à un seul monde, mais à une constellation cosmique, au brasier stellaire de tous les possibles Alors aujourd’hui je peux dire que tu n’es pas vraiment partie puisque Katerina est là et que de chaque côté du miroir, désormais inséparables vous continuez à converser, à créer, à vivre et à faire vivre ce continent visuel et poétique dont notre planète n’est qu’un fragment affolé, planète qui a de plus en plus besoin des gestes de l’art et des promesses du possible. Vous en dites la beauté et la ruine, vous en montrez la violence mais aussi la grâce. Continuez s’il vous plaît Jamais vous n’avez fléchi, toujours vous avez résisté.

Si nous avons du mal à croire à ton départ, Maria, c’est parce que tu nous as transmis depuis toujours que tout départ est à sa façon un retour, que toute absence convoque l’intensité d’une présence, que toute invisibilité se fait connaître à travers les couleurs, les odeurs et les saveurs, les musiques. C’est l’expérience toute sensuelle de l’exil intèrieur, cet Umheilich dont l’étrange familiarité fait de toutes les tonalités sensuelles du monde une occasion éruptive et délicate de rencontrer avec la même soif et la même gourmandise les territoires de l’impossible et du miracle C’est en savourant ensemble ce monde que nous allons continuer à vivre pour le partager Ainsi nous te retrouverons toujours, nous vous retrouverons toujours toi Maria et toi Katerina et cela avec une inébranlable fidélité car tu es toi la femme la plus fidèle que nous ayons connue. Alors Maria s’il te plaît ne nous quitte pas et merci de ne pas nous quitter

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Jean-Yves Moirin

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