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TRIENNALE DE VENDOME,

1ere édition, 23 mai - 31 oct. 2015

Hayoun Kwon
Hayoun Kwon
TRIENNALE DE VENDOME,
L’abolition des frontières dans l’espace européen a accru le pouvoir des régions. Plus que jamais, l’offre culturelle se veut le signe de l’attractivité et du dynamisme régional. Ainsi, à l’initiative de la DRAC de la Région Centre/ Val de Loire et du Conseil régional, la ville paisible de Vendôme frappe un grand coup en lançant une Triennale d’art contemporain ouverte à tous, en plusieurs lieux, pour « vivre un été sous le signe de la création ». Première édition avec 25 plasticiens d’expressions et d’âges divers, mais tous liés à la région, même si leur renommée s’étend bien au- delà.

Voir en ligne : http://triennale-vendome.fr/

Ainsi Saâdane Afif, prix Marcel Duchamp 2009, né à Vendôme, qui vit à Berlin. Au Musée des Beaux-Arts, il dévoile pour la première fois en France sa compilation humoristique Fountain archives autour du célèbre urinoir–ready-made de Duchamp. Les photos de Stieglitz et les multiples publications suscitées par cette œuvre à scandale (que Duchamp a détruite dès 1917) font relire l’histoire d’une icône de la modernité. Clin d’œil en sus : sur le même étage du musée trône la copie d’une autre icône chère à Duchamp, la Joconde. Pour impliquer les habitants de Vendôme dans la Triennale, Monsieur Plume & IncoNito, deux graffeurs de la région les ont consultés sur les thèmes à traiter sur la coopérative abandonnée près de la gare : leur fresque Sentimental madness figure donc un homme et une femme, immenses figures de paix, très colorées, à voir de loin. De même dans une maison ouverte sur les bords du Loir, un montage sonore de Catherine Radosa fait entendre des adolescents de la ville parlant d’eux-mêmes, de leur vision de l’amour et de la sexualité.

Haut lieu de la Triennale : le Manège Rochambeau….. La plupart des artistes sont présents dans cet ancien manège, imposante bâtisse d’architecture militaire du XIXè s. à la charpente classée (du nom du Général vendômois qui s’illustra lors de la guerre d’Indépendance américaine). L’Etat, son propriétaire, l’a réhabilitée. L’espace - 1.400 m2 - était tout trouvé pour organiser cette triennale. On y déambule un peu comme dans un labyrinthe en découvrant les sculptures, installations, vidéos, photographies et peintures de ces 25 artistes de la région Centre/Val de Loire choisis par l’équipe Emmetrop et le Centre d’art-le Transpalette de Bourges (ici hors les murs car le centre est fermé pour travaux) avec Erik Noulette, Nadège Piton et Damien Sausset.

Pas de thème général imposé : chacun des artistes convie le spectateur à entrer dans son univers personnel, sauf pour Thierry-Loic Bousssard, récemment disparu (+ 2012), peintre secret auquel la région rend hommage en exposant dans plusieurs travées ses variations abstraites sur la ville et la maison. Dans un espace fermé, Dorothy-Shoes montre ses 33 photos saisissantes de femmes atteintes de sclérose en plaques qui adoptent chacune une posture spécifique –leurs ColèreS Planquées (anagramme de la maladie) font voir la souffrance et les dégradations physiques mais aussi une sorte de rage de vivre, plutôt poignante. Dans un pavillon sombre Tout est dans tout – Convergence Hologramme, les sept peintures de Sanjin Cosabic transportent dans l’espace avec ses grands portraits projetés dans le cosmos étoilé, tandis que les dessins politiques Metamorphes de Massinissa Selmani toujours puisés dans la photographie de presse intriguent par leur légèreté doucement ironique malgré la gravité des sujets. Au centre du Manège, justement baptisé la Région centrale, on se délecte du « cabinet curieux » rassemblé par la tête chercheuse d’Olivier Leroi : le nez de son Pinocchio s’allonge, l’encercle et ressort au niveau du sexe ; un pingouin double-face est découpé dans un chausson - face-carreaux, c’est collection d’été, face blanc ouaté reflétée dans un miroir, c’est collection d’hiver. Cylindre en verre de La fin du temps, bois, plumes découpées, branche tordue simulant Le creux de la vague, tout est toujours détourné par un tendre humour poétique. Bien campés dans l’espace, on note les Costumes ondulés ou Jackie la grenouille géante de Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger, ainsi qu’un imposant plateau de tournage à trucage destiné à un grand happening filmé. Une installation complexe où Marie Losier et la galerie du cartable montrent des personnages issus d’univers très différents (de Madonna à Luther ou Lucas Cranach) et ils projetteront des films pendant la Triennale dans leur salle Apollo.

…. Le monde tel qu’il est, selon trois vidéastes :

Mathieu Dufois présente Par les ondes (12’55), le fascinant 2è opus de sa Trilogie des vestiges Porté par une musique prégnante (son sourd et continu, peu modulé), on entre de plain-pied dans les strates du temps : paysages en ruines filmés en noir et blanc, carcasses de voitures amoncelées, rues de far-west dévastées, intérieurs d’immeubles délabrés. Surgissent ça et là de rares silhouettes, fugitives, évanescentes, ainsi que des personnages, des scènes, des affiches de films anciens dont Mathieu Dufoit est grand amateur. Autant de traces du passé qui reviennent comme les strates géologiques de la mémoire. Un memento mori où chacun peut projeter ses propres souvenirs, et mesurer pleinement dans ces visions fantomales le pouvoir de l’image dans son rapport à l’absence et à la mort. Une œuvre saisissante, d’autant plus que dans une autre pièce, en écho tridimensionnel, il montre aussi les maquettes à l’intérieur desquelles il a tourné son film, « leurs organes vitaux ». Ce qui permet d’admirer la précision minutieuse de ses compositions. Pour sa Trilogie, après les opus sur la Ruine et l’Altération, Mathieu Dufois prévoit un 3è film sur la Prospérité. A suivre.

Hayoun Know travaille elle aussi sur la mémoire sensible et le souvenir. Sa video 489 years (10’) transporte dans l’univers inquiétant de la zone-frontière qui sépare les deux Corée : la zone D.M.Z dite « démilitarisée » depuis 60 ans est infestée de mines (2, 4 par m2) qui la rendent à jamais inhabitable (489 années pour l’assainir), la nature y a repris ses droits. Un ancien soldat coréen raconte son équipée nocturne au travers de cette zone, au péril de sa vie, entre les mines, la végétation luxuriante et les bêtes sauvages. Embarqués par la puissance des images en 3D et d’une bande son très travaillée, on avance dans l’angoisse, pas à pas, dans un univers de folie que traverse pourtant des visions d’espoir. Et comme le propos n’est pas politique, on perçoit surtout combien cette zone D.M.Z. est devenue un lieu de fantasmes pour tout un pays.

Enfin la video installation 4160 de Malik Nejmi, rend sensible le déchirement de tout candidat à l’émigration traversant la Méditerranée. Lui qui était en 2013-14 en résidence à la Villa Médicis est convaincu du rôle que l’artiste doit jouer dans la société. Inspiré par l’exil de son propre père qui quitta le Maroc pour la France, et tous les questionnements qu’il suscite, son histoire oscille entre l’histoire postcoloniale et les traversées actuelles que nous connaissons en Méditerranée, de Tarifa à Lampedusa, comme autant de petites histoires. En plongeant dans une histoire polymorphe de l’immigration Malik Nejmi propose une œuvre d’une actualité poignante.

Les nouveaux lieux de l’art contemporain en Région Centre/Val de Loire

Avec autant d’œuvres à découvrir pour cette Triennale, le Manège Rochambeau de Vendôme joue un rôle d’importance dans la diffusion de l’art contemporain dans la région Centre/Val de Loire. Comme le rappelle Jean Christophe Royoux, le conseiller arts plastiques de la DRAC, avec l’ouverture du Centre de céramique contemporaine en 2010 à Borne dans le Cher et des Turbulences en 2013 à Orléans, ce réseau régional de diffusion se sera enrichi de six nouvelles structures : en 2015 Rochambeau et l’agrandissement de Transpalettes à Bourges et en 2016, l’ouverture des Tanneries à Amilly et du Centre de création contemporaine Olivier Debré à Tours. La Ruhr a pu se glorifier de la présence de Beuys et de l’Ecole de Düsseldorf, le Piémont des artistes de l’Arte povera. Avec autant d’efforts consentis à la diffusion de l’art sur son territoire, la région Centre / Val de Loire va-t-elle à son tour donner naissance à un mouvement majeur ? Combien d’artistes vont-ils conquérir une notoriété internationale ? Les pistes sont là. A chacun d’aller voir in situ.

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