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« Voir, observer, penser » Tami Notsani

PRIX OPLINE 2014

Garde à Vous MUCEM
Garde à Vous MUCEM
Dans le cadre du partenariat entre lacritique.org et opline prize la lauréate 2014 Tami Notsani fait l’objet d’une étude approfondie de sa démarche. L’oeuvre de l’artiste de référence Catherine Ikam a fourni la thématique Opline 2014 Identités multiples à l’ère du numérique.

Voir en ligne : http://tamin.free.fr

« Voir, observer, penser »

En 2008, Tami Notsani traite une 1ère fois de la métamorphose avec une vidéo de sa propre sœur : Bar. Elle la filme en train de se transformer en soldat, lors de son incorporation dans l’armée israélienne, le service étant obligatoire pour les garçons et les filles dans ce pays. Toutefois elle filme en photographe, essayant de capter, à l’occasion de ce "rite de passage", ce qui se "déconstruit" (l’avant) de ce qui se "construit" (l’après) suivant ses propres mots. On ne reviendra pas sur l’évidente empathie avec son sujet, qui explique son choix : depuis de longues années, sa sœur représente un champ d’investigation et d’observation suivi. Trois ans plus tard, T. N. reprend ce thème, mais, si elle conserve l’infrastructure (miroir sans tain, position de voyeur un peu plus à l’écart) et le minimalisme spatial, sa perspective est plus large, son regard observateur et distancé, s’agissant d’une représentation de groupe plutôt que d’un individu seul.

La vidéo "Garde à Vous" est un triptyque de couples fille-garçon, composition qui, tout en illustrant les individualités, est également suffisante pour représenter l’idée de groupe. On les voit endosser, à leur rythme, l’uniforme militaire ; avec leurs maladresses, leur vivacité ou leur lenteur, leur personnalité et leurs gestes, ou leurs particularités parfois drôles : association kippa-sérigraphie de Napoléon sur un T-shirt accompagnée du mot "Complex", dont on ne croira pas à la gratuité tant il y a un double sens. Le décor : l’armée, n’en est pas un. Minimalisme du fond blanc... Le groupe est censé avoir une cohésion, or il n’en a pas, puisque chacun va à sa guise, les personnages s’agitant dans leur cadre comme des machines célibataires. Ceux qui ont fini leur transformation, disparaissent puis réapparaissent, "condamnés" à recommencer. La dualité individu-groupe/mise en scène-absence de mise en scène est complétée par le titre : "Garde à Vous", qui est un ordre ; d’ailleurs non exécuté : le plus approchant étant la tenue de "Repos" adoptée par une jeune fille, et un rappel à l’ordre : "prendre garde", dualité qui est, bien entendu, un des thèmes du travail de l’artiste.

Dans la première partie du 19e siècle, Kierkegaard notait avec humour que « Tout est fait pour que nos apparences soit identiques, ainsi nous n’aurons besoin que d’un seul portrait ». Serions-nous arrivés à un tel nivellement cent soixante dix ans plus tard ? En illustration du thème « identités multiples à l’ère numérique » Tami Notsani nous propose une installation interactive en plusieurs variations. Elle met en scène 15 ados, dans la version 2007 et 10 dans la version de 2009. Ce choix est réfléchi puisque c’est l’âge d’une identité parcellaire, en construction. Il leur est demandé de faire leur « autoportrait robot » à l’aide d’un logiciel utilisé par la police. Ici j’ouvre une longue parenthèse : le portrait-robot est un instrument de la Police, donc du pouvoir ; se souvient-on que la police s’était servie de la photographie pour réprimer les Communards en 1871 ? Cela pose la question du rapport au pouvoir que d’imposer la problématique du portrait « imposé » sous cet angle et aussi la réponse des « corps dociles » dont parle Foucault. En effet, il y a seulement trois ou quatre décennies, se serait-on livré à un tel exercice ? Voir aussi comment sur les réseaux sociaux les utilisateurs s’exposent sans vergogne de nos jours.

« C’est difficile de composer un portrait objectif » dit une jeune israélienne. En effet, ces jeunes gens tentent de se définir brièvement avec plus ou moins de moyens. Certains ont recours à des stratégies pour se soustraire à l’exercice : chansons, incompréhension, refus. Les postures les plus extrêmes sont le refus d’un jeune palestinien de se décrire comme s’il avait intuitivement saisi la vanité de la tâche et la complaisance de la jeune fille du Nord d’origine polonaise à se décrire, et on relève son intonation, à l’Agnès Varda, portraitiste hors-pair. La majorité des autres joue le jeu. On assiste donc à des métamorphoses successives jusqu’à ce que le portrait soit jugé satisfaisant ou non, en adéquation avec les stratégies employées.

On retrouve dans ces stratégies et dans ces images la thématique du portrait telle qu’elle apparaît sur les réseaux sociaux : identité vraie ou fictive, avatar, « selfie », pouvoir omniprésent de l’image laquelle est plus facile à s’approprier qu’a créer. Sur le fond la démarche rappelle, dans cette juxtaposition des visages le travail d’un August Sender, par exemple, dans son « Antlitz der Zeit » (Visage d’une époque) où l’on trouve la même neutralité de regard ; ou de Helmar Lerski dans « Köpfe des alltags » dans les années 30.

Sur l’identité il y a aussi beaucoup à dire : la vidéo comporte des sujets français, israéliens et palestiniens et des gens du voyage. On constate que les juifs ont été toujours très portés sur ce thème ne serait-ce qu’en littérature et en sciences humaines ; que les palestiniens s’estiment volés de la leur et que les français se questionnent aussi : voir le débat politique des dernières années. Le choix n’est pas innocent et peut aussi faire écho aux travaux mentionnés ci-dessus : des années 30 en Allemagne étant très sensibles a ce sujet. On a donc là une dimension politique, mais l’artiste place tous ces sujets à égalité devant la problématique, en mettant ces portraits en abyme : ils sont « portraiturés » en train de se portraiturer… C’est une vidéo et non un manifeste.

La version Mues, 2009 est muette et part de la composition de portraits pour terminer sur une superposition avec la photo du sujet, dans une espèce de progression inversée de l’impression du voile de Sainte Véronique. On voit donc qu’il y a une triple dimension : conceptuelle, philosophique et numérique dans ce travail ; mais les œuvres de l’artiste, sous des apparences minimalistes sont le terreau de questionnements sans lesquels ces œuvres seraient en quelque sorte « déséquilibrées », elles ne pourraient pas exister sans cela. On pourra là m’accuser « d’enfoncer une porte ouverte », mais le fil de son travail est ce subtil équilibre entre ce qu’elle fait voir et les vérités cachées… « Voir, observer, penser », comme l’écrivait August Sander.

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