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Yang Chang Ling : Un certain rapport à l’histoire

Yang Chang Ling

Yang Chang Ling séjourne depuis quelques mois à Taïwan après avoir étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris auprès de Jean-Marc Bustamante. Ce retour au pays natal est propice à la réalisation d’une œuvre sculpturale qui me paraît d’autant plus importante qu’elle est rare. D’une part, dans le monde chinois, la sculpture tient une place marginale. D’autre part, Yang Chang Ling appartient à une famille prestigieuse de peintres. Son père, Yang Wei Zhong, enseignant à Taipei après avoir étudié les classiques chinois puis vécu à Seattle aux Etats-Unis, a formé notamment la jeune artiste Chen Yi Chu dont nous avons déjà parlé dans les pages du Couteau. Si j’observe rétrospectivement l’œuvre de Yang Chang Ling, il y a une remarquable continuité dans ses choix artistiques généraux qui tendent à privilégier des aspects ludiques, ironiques, sur un mode paradoxal et d’une manière rappelant la démarche commune aux photographes William Wegman et Keiichi Tahara1. Ce dernier surtout, en raison de sa culture japonaise, sculpte la lumière et suggère à l’instar des peintures de Yang Chang Ling, une possible réversibilité des valeurs ; les matières sont à la fois modelées et dissoutes par les ombres. Mais revenons aux dernières sculptures de Yang Chang Ling car il y a là un trait de maturité et d’originalité qui mérite d’être commenté. De couleur jaune et de grande taille, sa sculpture évoque d’emblée l’univers grotesque des mangas.

A Taïwan et dans l’ensemble de l’Asie orientale, la culture nippone du manga a envahi toutes les sphères de la société. Ecolièr(e)s, lycéen(e)s, employé(e)s de bureau ou dames âgées : quasiment tout le monde lit des mangas. Les mangas sont présents sur les écrans ou dans les comiket (ou comic market), immenses rendez-vous pour les fans de ces êtres aux allures et aux histoires étranges inspirées de la mythologie séculaire de l’Archipel. Taipei dont les relations affectives et ex-coloniales l’amène à se tourner davantage vers Tokyo que Pékin vit parfois à l’heure du cosplay. Cette pratique - rassemblement déguisé, pour être vu mais surtout pour voir - est très répandue. Elle consiste à revêtir le costume de son manga favori. Yang Chang Ling, voyageur infatigable, curieux comme peut l’être un artiste âgé de trente ans, est pénétré de cette culture qui a marqué plus d’une génération d’Asiatiques et en particulier, celle du cinéaste taïwanais Tsai Ming-Liang dont le film The Hole (Le Trou, 1998) me vient instantanément à l’esprit quand je regarde ses sculptures. Approchons nous et nous verrons que la bouche de ce personnage de manga est un trou. Alors ? Le trou a un rapport immédiat avec le cinéma, l’encre, la voix et l’érotisme. Il évoque à la fois le regard et l’intériorité. Plus efficient que la tache dans le lien fascination / répulsion qui nous retient à son étrangeté, le trou est cette part de terreur et de désir laissé à notre libre ambiguïté.

Bouche d’ombre, ce trou est un cri. Le cri a longtemps été proscrit dans l’art occidental. Relisons à ce sujet les pages édifiantes de Gotthold Ephraïm Lessing sur le Laocoon. La vue de la douleur pure ou celle de la jouissance inspire de la répugnance. Dans l’art chinois, le cri est tout aussi rare. Récemment, Jean Jacques Lebel me rappelait que la découverte de l’inconscient avait été certainement l’une des meurtrissures les plus profondes que l’Europe, sa civilisation, s’était infligée à elle-même. Cette découverte, me disait-il, forme un trou. Aussi douloureux est le rapport de Taïwan à sa propre histoire, à l’inconscient collectif de son peuple dans la torsion des échanges qu’il entretient avec le continent. La mémoire de ce peuple est trouée. Je veux dire en cela que la réhabilitation du passé des populations aborigènes de l’île se fait avec peine. De même que le dialogue politique entre Taipei et Pékin est lourd de menaces et de préjugés et qu’il pèse autant qu’est difficile l’élaboration d’une identité proprement taïwanaise. Cette dernière doit assumer la double particularité d’avoir été autrefois une colonie du Japon et d’être aujourd’hui, face au réel danger que représente la dictature de Pékin, une démocratie. Etre un artiste à Taïwan, c’est tenir compte de ces aspects et les questionner.

Yang Chang Ling, sur un mode allusif et biaisé, s’y emploie non sans humour par la réalisation d’une sculpture qui provoque instantanément la sempiternelle question : pourquoi y a-t-il si loin de l’homme à lui-même ! Cette œuvre, ce me semble, nous renvoie à l’impossible triangulation d’une interrogation qui circule entre Taïwan et les deux géants qui l’entourent : le Japon et la Chine. « Huo ! »  : « perplexité, consternation ! »...Ce commerce des regards qui s’échange entre les trois protagonistes s’apparente à un manège baroque qui tourne sur lui-même. Au point que notre sculpture est aveugle. Nous ne voyons plus ses yeux. Sa bouche (pour ne pas dire sa gueule) est orientée vers le ciel. Litanie ? C’est ici le génie d’une œuvre et de son auteur qui s’exprime en nous parlant simultanément de la situation de l’île dont l’identité vacille à l’ombre de deux puissances rivales, de la marche d’un monde qui réduit les corps et le désir humain à une banale et grotesque marchandise qu’incarne le manga jaune. Pourquoi le choix de cette couleur ? Traditionnellement, le jaune est associé dans le monde chinois à la puissance de l’empereur mais encore, preuve de son ambivalence, à la littérature du même nom qui a une forte connotation d’érotisme et de pornographie. Qu’est-ce à dire ? Je ne me suis pas entretenu avec Yang Chang Ling sur cette particularité. Nul ne peut ignorer cependant qu’il existe dans le monde chinois un fort courant idéologique qui vise à la réhabilitation d’un certain conservatisme culturel et politique que nombre d’artistes, dans le même temps, dénoncent comme une démission de l’intelligence et la manifestation d’une crainte vis-à-vis de l’avenir et de la modernité. Comment situer l’art taïwanais dans ce contexte ? Ce qu’il a de meilleur est d’engendrer des hérétiques. Yang Chang Ling, à n’en pas douter, saura dépasser les contradictions de sa propre culture. Pour en jouer comme pour en jouir.

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