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“When obsessions become form” ou comment la biennale de Venise arrive à canaliser les images du monde.

Republication de l’article de juillet sur la 55° Biennale de Venise

Balkenhol vue de la terrasse de Peggy Guggenheim
Balkenhol vue de la terrasse de Peggy Guggenheim
A côté des centaines d’évènements officiels (88 pavillons nationaux) et collatéraux (dont 47 approuvés) de la 55 e édition de la Biennale de Venise, deux expositions majeures Il Palazzo enciclopedico et When attitudes become form, l’une tout à fait à l’opposé de l’autre, ont suscité la controverse aux rangs des experts de l’art contemporain.

Voir en ligne : www.labiennale.org/‎

Déjà l’inspiration de l’exposition internationale du curateur Massimo Gioni au pavillon central des Giardini et à l’Arsenale annonce une certaine ambiguïté du propos. De « raisonnée » elle n’a que la forme de l’exposition (scénographie cohérente et claire), alors que son continu est dominé dans l’ensemble par l’irrationnel et le spirituel.

Le titre Il Palazzo enciclopedico (Le palais encyclopédique) a été emprunté à l’utopiste italo-américain Marino Auriti, qui en 1955 avait déposé un brevet d’une maquette représentant un musée énorme contenant toutes les connaissances du monde, mais qui évidemment n’a jamais été réalisé. Les connaissances auxquelles renvoient l’exposition ne se fondent pas ici à partir d’une structure scientifique, mais se créent à travers une construction fragile qui va au-delà des théories. En ouvrant l’intérieur à l’extérieur, en favorisant les énergies hallucinatoires et les visions délirantes, les savoirs que ce palais est sensé rassemblés creusent plus dans l’imagination et le spirituel que dans la raison et le rationnel.

En commençant l’exposition par le Livre Rouge de Carl Gustave Jung, Gioni renforce d’emblée le caractère obsessionnel des propositions artistiques qui emportent le spectateur dans un tourbillon d’images obsédantes où des œuvres artistiques côtoient des objets de curiosités.

« C’est une exposition qui illustre une condition que nous partageons tous : nous-mêmes nous sommes des médias, canalisant les images, ou par moment nous nous retrouvons possédés par les images, » sont les mots de Massimo Gioni qu’on peut lire dans le dossier de presse. Dans son approche anthropologique, l’exposition offre une panoplie d’œuvres et d’objets : peintures, sculptures, vidéos, installations, performances…qui tous semblent effacer les frontières entre artistes professionnels et amateurs, mais aussi renouer avec le public en lui facilitant l’entrée dans le monde de l’art. Malgré la pléthore d’images avec laquelle nous sommes confrontés au quotidien, une exposition comme celle-ci demande au spectateur de contribuer aux tensions visuelles par un apport personnel d’images mentales qui se confronte aux œuvres. L’exposition dans l’exposition, comme elle a été pensée par Cindy Sherman, invitée à créer un petit cabinet de curiosités à l’intérieur du dispositif du « Palazzo enciclopedico », permet aussi une dimension « méta » de l’analyse et de l’herméneutique de l’œuvre.

Le deuxième grand événement à Venise, a lieu à la Fondazione Prada, qui a reconstitué la célèbre exposition When attitudes become form organisée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne en 1969. Les deux expositions en cherchant la confrontation dynamique entre les œuvres et le public ont aussi une valeur historique importante : si l’exposition de Gioni est envoûtante par la dérision des propos artistiques, déroutante par son propos « non-artistique », mais classique par sa scénographie muséale, le remake de Szeemann n’a rien perdu de sa radicalité, même si, à l’évidence, l’exposition est inscrite depuis longtemps dans l’histoire de l’art et qu’ aujourd’hui son remake, comme une sorte de « ready made », est forcément hors contexte.

Dans l’histoire de l’art contemporain, l’exposition de 1969, est probablement la première qui donne au curateur le pouvoir d’un créateur organisant l’interrelation des œuvres entre-elles, des œuvres avec le lieu et avec le public dans une volonté de faire de l’art avec tout et de faire tomber les murs qui séparent les différentes formes d’expressions. 44 ans séparent l’original de la réplique, mais la beauté minimaliste, voire pauvre, garde sa force sublimatoire.

Néanmoins on peut se poser la question de la présence des deux expositions dans l’actualité de la biennale ? Que nous disent ces deux positions antagonistes sur la situation artistique d’aujourd’hui ? En quoi l’exposition IL Palazzo enciclopedico interroge-t-elle le monde et l’art aujourd’hui ? Comment les pavillons nationaux répondent-ils à ces questions ? Malgré son dispositif peu original (des milliers de photos imprimés sur grandes feuilles amassées sur des palettes dans un palazzo vénitien riche en œuvres classiques) le pavillon d’Angola (Lion d’or 2013) ne réussit-il pas avec Luanda Encyclopedic City, (titre spéculatif ou pied de nez à Gioni ?) à provoquer un déplacement artistique et culturel ? Ces photographies d’objets provenant de Luanda confrontées aux œuvres d’art classique vénitien demandent la participation active des visiteurs pour transformer les intentions de l’artiste en œuvre démocratique.

Ce sont aussi les spectateurs qui participent à l’œuvre Relegation de Catherine Lorent au pavillon luxembourgeois. A travers son installation mixed media (dessin, instrument de musique, performance) elle revendique l’esprit baroque, longtemps renié à Venise, en présentant des dessins suspendus au plafond et en créant une installation sonore activée par le passage des visiteurs. Déplacement et dislocation du bâti et du vivant sont les thèmes que Jesper Just explore au pavillon danois sous le titre d’Intercourses. Ses projections de films ainsi que son intervention directe sur les lieux du pavillon sont d’une beauté inquiétante.

La notion de représentativité nationale à partir d’un contexte politique donné et l’enjeu artistique dans le monde de l’art sont des thèmes qui reviennent régulièrement dans les propositions des pavillons nationaux. La Slovène Jasmina Cibic interprète les idées présentées par la direction artistique de l’exposition centrale Le Palais encyclopédique comme une façon d’explorer les hiérarchies et systèmes des connaissances et questionner les stratégies politiques de la représentation. A travers son installation For our Economy and Culture, elle montre les contradictions des paradigmes de l’image dans l’histoire et la culture nationale slovène.

Une autre mise en abyme pointant la dichotomie du savoir dans une approche de tensions entre visible et invisible, de certitude et d’incertitude est présentée par les installations et vidéos Fired But Unexploded du Hongrois Zsolt Asztalos. Les bombes exposées (non-explosées) sont comme une métaphore à la fois de mort et de survie où la déconstruction de l’objet de guerre devient comme une sacralisation de paix.

Dans un dispositif mélangeant oeuvres existantes et nouvelles créations, le pavillon italien montre d’autres oppositions ou conjugaisons qui se déclinent en 7 binômes sensés représenter la culture italienne selon le concept du philosophe Giorgio Agamben : corps/histoire, veduta/lieu, son/silence, perspective/superficie, familier/étrange, système/fragment et tragédie/comédie. Ainsi l’exposition ViceVersa devient une plateforme de questionnement où se dégage des travaux de recherche singuliers qui animent la réflexion tout en reflétant les obsessions et les contradictions de l’art contemporain et du monde d’aujourd’hui, entre biographie personnelle et imaginaire collectif.

Enfin les réflexions sur le lieu comme art sont sources d’inspirations pour nombreux pavillons. Sous le titre Falling Trees le pavillon finlandais nous invite à penser le monde d’aujourd’hui dans un dialogue art&science et une conscience artistique écologique.

Et si derrière le titre de cette année se cachait le thème de la dialectique de la pensée, de l’ouverture du dialogue (l’échange entre le pavillon allemand et français sur un commun accord), plutôt que de la provocation ? Dans ce sens, Alfredo Jaar avec Venezia Venezia, une installation poético-politique qui confronte une photo en N/B de Luciano Fontana dans les débris de son atelier milanais bombardé et une énorme maquette à l’échelle 1/60, représentant les pavillons nationaux au Giardini (qui émergent toutes les 3 minutes de l’eau boueuse pour disparaître à nouveau) nous invite, comme le dit Madeleine Grynsztejn, la curatrice du pavillon, : « à ré-imaginer non seulement Venise, mais le nationalisme et la globalisation ainsi que la relation entre les nations représentées à l’intérieur ou à l’extérieur des Giardini . » (Préface du catalogue d’exposition Venezia Venezia)

Voilà quelques exemples issus d’un petit choix personnel pour évoquer cette édition de la biennale, qui comme les précédentes, est une impossible tentative de faire émerger toutes ces nouvelles propositions artistiques du monde de l’art.

De ces positions de stratégies obsessionnelles se dégagent aussi des œuvres qui, presque à contre-courant, continuent à nous irriter par leur beauté troublante comme la sculpture sans nom de Balkenhol devant le palais de la collection Peggy Guggenheim. Avec ses qualités contrastantes, entre figée et animée, elle semble combler l’espace d’une certaine pensée esthétique. C’est de cette dialectique entre cognition et émotion, entre intention et obsession que naît la magie de Venise.

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