Trois fois rien
Les dessins de Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau, dessins au trait noir, foisonnants qui trouvent leurs sources dans la culture visuelle contemporaine donnent l’impression incessante de déborder de la page. Tout se passe comme si la totalité des images, logos, personnages issus tant du cinéma, de la télé, de la publicité, de la BD que du jeu vidéo et tirés des univers de l’art, de la pop culture et de la science fiction, ressurgissaient libérés dans l’espace de la page. "Aucune hiérarchie ne préside à leur trait. On aime un dessin plus qu’un autre pendant un moment. Qu’à cela ne tienne, car sans qu’on sache pourquoi, un autre lui chipe la place. Et le jeu va très vite. Le pire, c’est qu’il peut durer très longtemps, ces deux là étant toujours plus rapides que nous. Chaque dessin de PJFM nous dépasse. A fortiori lorsqu’il s’agit d’un livre. On a beau tourner les pages dans un sens et dans l’autre, il y a toujours quelque chose que l’on n’a pas vu. pas étonnant que ce livre - d’abord interdit par Courtney Love cette année lors du festival des dessinateurs en groupe d’Indianapolis pour d’obscures raisons de concurrence avec les pages blanches américaines - soit maintenant entre vos mains" écrit Alexis Vaillant
Avec un tracé spontané, ces dessinateurs captent un geste, une attitude, un décor, une scène cocasse qu’ils transposent en une association d’idées, un fantasme, un délire jubilatoire. Les saynètes apparaissent toute aussi drôles qu’inquiétantes. Leur monde est peuplé par des personnages aussi absurdes que séduisants : des fantômes, des squelettes, un masque triste de Scary Movie, une oreille porte-monnaie, des exhibitionnistes animaliers, une œuvre d’art triste réfugiée dans un buisson, des crayons poursuivis par des gommes, une empreinte de doigt devenue un corps sur pattes qui pose dans l’embrasure d’une porte... Les dessins sont drôles et bizarres, grinçants souvent. Les situations sont peu glorieuses mais carrément hilarantes , déviant et délirant sur le monde tel qu’il s’affiche, car les deux artistes dessinent bien notre monde.
Profusion des dessins, à 100 à l’heure - jusqu’à un par minute - Mrzyk et Moriceau réactivent sans le savoir un précepte avisé de l’artiste Robert Filliou qui, au milieu des années 70 conseillait à tous d’écrire “un poème par jour”, histoire de se ménager une bonne santé mentale. Mais on peut tout aussi bien identifier des références à toute une tradition de la bande dessinée et du dessin animé allant de Topor à Tintin, ainsi que des affiliations manifestes à des artistes dessinateurs comme Robert Crumb ou Raymond Pettibon. Cependant , Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau offrent une perception visuelle totale qui leur est propre avec une trajectoire sibylline, aussi sibylline que la profusion et le sens de toutes ces images. On y reconnaît le regard acerbe et le goût de la provocation d’un Robert Crumb ou d’un Willem. On reconnaît aussi la tentation surréaliste des vignettes d’un Pierre la Police ou d’un Glen Baxter.
Créant leurs sujets à partir d’obscures banalités du quotidien, ils inventent des expériences ludiques à partir d’objets, de scènes et d’incidents particuliers, en s’attachant à des détails insignifiants en apparence, ou bien en les replaçant dans des contextes inattendus ou absurdes. La foultitude de dessins au vocabulaire fertile et mordant crée un univers absurde, exubérant et chaotique. Monstrueusement drôles, ils projettent un regard décalé sur le monde réel.
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