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Sylvie Guimont, toute la plasticité de la peinture.

Exposition à la Galerie Jean-François Meyer, Marseille

Sylvie Guimont 1
Sylvie Guimont 1
Sylvie Guimont, une artiste québequoise vivant depuis plusieurs annéees à Barjols, expose, sous le titre « Baroque… ? », ses étonnants travaux à la Galerie Jean-François Meyer (Marseille) du 11 au 26 avril 2012. Les « peintures » de Sylvie Guimont se suspendent au murs mais n’ont pas besoin de support de type châssis. Ces œuvres abstraites sont réalisées à partir de divers matériaux : aussi bien des supports traditionnels comme la toile ou le papier que des matériaux de récupération, toiles cirées, plastiques ; les assemblages sont partiels, les superpositions de couches par collage partiel laisse à chaque élément une certaine autonomie. Le bas des folios peut se retourner librement.

Voir en ligne : sylvie.guimont.free.fr/

L’objet peinture s‘émancipe du mur, même s’il reste conçu pour s’accrocher directement sur celui-ci. Les œuvres s’accrochent dans la partie supérieure, elles peuvent, du fait de leur souplesse, se prolonger sur le sol ; quelques plis de pesanteur assurent un souple relief. Les pans sont inégaux, ils donnent au spectateur à contempler simultanément le recto et le verso de l’œuvre. Le sens créatif de Sylvie Guimont se déploie dans toutes les subtilités et inventions sur les deux faces des « lais » de peinture qui présentent de chaque côté une organisation de motifs et des couleurs différentes. La plasticité de l’objet pictural est mise en valeur par la variété des accrochages de la lumière sur les matériaux lisses ou mats. L’œil et l’esprit sont intrigués et agréablement surpris. Plus que jamais « la peinture » est un objet, un objet de faible épaisseur pourtant soumis à la pesanteur. L’association d’idée avec des rebuts de textiles divers doit être dépassée, pour aller vers des parentés plus fécondes. Cet objet suspendu évoque aussi une peau, à la fois épiderme précieux et la dépouille symbolique dont l’artiste se sépare pour la proposer aux regards des visiteurs.

La plus grande des œuvres présente dans l’exposition, Barroco 2012, m’a fait penser pour la variété des matériaux et l’agencement structuré au Manteau d’Etienne Martin. Une grande différence cependant, le Manteau peut être suspendu sur un portant prévu à cet effet mais aussi porté, il l’a été par l’artiste ; ici seul le mur est habillé par l’œuvre. Comme souligné par Fabien Faure dans le catalogue de l’exposition du Centre Pompidou 2010, l’objet vaut aussi comme peinture « à l’instar de la couleur, le dessin complexe du Manteau apparaît pris dans la substance de l’oeuvre ». Sylvie Guimont elle aussi dessine en jouant des découpes comme des plis et replis. Il est intéressant de prendre conscience de la dualité de la peau de l’artiste peintre : elle a deux faces, une extérieure toujours montrée, et l’autre intérieure, maintenue cachée. Sylvie Guimont nous propose d’examiner, certes partiellement, les deux à la fois. Une part de réalité plastique de la création reste cachée, on peut seulement imaginer la suite du visible. Précisons que les motifs de surface sont très attirants ; ils sont abstraits, décoratifs sans géométrie, les signes de couleurs, disposés ici ou là, sont variés et plus ou moins vifs.

Sylvie Guimont nous propose une nouvelle sorte de « peintures » : des peintures reliefs, des créations qui depuis le mur sur lequel elles sont accrochées viennent en avant à la rencontre du regardeur. Alors que longtemps la peinture moderne post-renaissance s’est évertuée à donner l’illusion d’un espace profond en arrière du plan du tableau, l’une des conquêtes de la révolution cubiste, avec entre autres les papiers collés, a été d’avancer dans l’espace entre le tableau et le spectateur ; l’avancée peut être réelle dans le cas de reliefs, ou illusoire par des jeux de supperposition de plans colorés. Les pseudo volumes de notre artiste québecquoise poursuivent ce questionnement de l’avant scène de l’œuvre, de cette entrée dans l’espace du spectateur. L’œuvre pénètre dans l’espace tactile du visiteur. Là où la main ne peut explorer les courbes sensuelles des matériaux, l’œil lui continue de se mouvoir. Pour examiner la création, le spectateur doit se déplacer et en se déplaçant il choisit personnellement le ou les meilleurs points de vue.

On comprend que si Sylvie Guimont utilise toujours un matériau appelé peinture (peinture acrylique), ce qu’elle produit vient, comme c’est le cas chez les artistes contemporains qui continuent à privilégier ce médium, questionner la notion de peinture. Ici on ne se contente plus seulement de touches ou de tracés, il est aussi question de couches et de strates, de plis et de replis, de collages et d’assemblages. Ces créations sont des objets esthétiques dont les formes, les couleurs, les matières séduisent le regard par leur énergie plastique. Sylvie Guimont maîtrise totalement les qualités des couleurs et leur répartition quantitative. Elle associe les folios minces et les matériaux alourdis par des contrecollages. Ici l’aspect final est brillant, ailleurs la surface reste mate.

Dans le parcours de l’exposition les perceptions sont différentes entre Vazza, œuvre de petite dimension (60 cm x 80 cm) dont le spectateur doit, assez traditionnellement, d’approcher pour saisir les replis et les ouvertures proposés par l’artiste, en passant par l’assemblage ayant pour titre Louis XV, 2012. Cette fois la taille humaine de l’œuvre (180 cm x 130 cm) et l’avancée sur le sol poussent à considérer que l’on se trouve face à une pseudo personne avec qui dialoguer un instant. Le titre donné nous le confirme royalement. On passera ensuite devant la création la plus impressionnante de cette exposition, déjà évoquée ici, Barroco, 2012, acrylique, toile, plastique, 350 cm x 220 cm. Celle-ci demande au visiteur devenir un voyant actif. Le regardeur doit passer et repasser devant l’œuvre pour apercevoir les doubles faces des multiples pans de matériaux divers assemblés et suspendus (peinture, papiers, plastiques, etc.).

Cette mobilité autour de l’objet pictural s’avère essentielle pour aboutir à un autre déplacement, sensible et conceptuel celui-là. Toutes concrètes et matérielles que soient les créations de Sylvie Guimont leur grand mérite est de dépasser la physicalité éprouvée pour donner également beaucoup de plaisir à l‘œil et aussi, ce qui s’avère plus difficile à transmettre avec des mots, à l’esprit.

1) Etienne-Martin, "Le manteau" (1962), 250 cm x 230 cm x 75 cm. Matériaux : Métal, Toile de bâche, Tissus, Passementeries, Corde, Cuir. 2) Le philosophe René Passeron considère que la création d’une œuvre aboutit à l’instauration d’une pseudo-personne, cet objet-sujet produit par l’artiste implique la « compromission » de celui-ci, en positif ou négatif, par sa création.

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