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Škoda One, vers un au-delà du signe.

Les œuvres de cet artiste, qui sont exposées à Speestra Gallery (Paris) jusqu’au 15 janvier 2022, se présentent comme des danses tracées. L’imagination est dans le geste graphique produisant de multiples événements graphiques sur divers supports papier. Il s’agit de donner une visibilité à la page, une visibilité qui n’entraîne pas de lisibilité. Chez Škoda One il n’y a pas exploitation d’un savoir-faire précis mais de multiples gestes plastiques qu’il maîtrise toujours très bien. Même dans leur répétition, les diverses traces laissées ne cherchent pas à faire sens. L’écriture elle-même se trouve défaite par l’emportement des gestes scripteurs, que ce soit dans des boucles superposées ou par la déliaison des bâtonnets alignés. Alors que les graphistes (ceux dont c’est le métier) cherchent une communication à la fois efficace et esthétique, les graffitistes (univers d’où vient Škoda One, alias Fantin Vial) visent à rester dans l’incommunicable avec le public, s’assurant seulement une reconnaissance par les initiés.

Voir en ligne : https://www.speerstra.net/exibitions

Le visiteur passe d’une création à l’autre comme devant les pages d’un livre : « tournez la page, il n’y a rien à lire ». On peut regarder cette exposition comme un livre dont les pages auraient été accrochées aux murs. On tourne les pages d’écriture visuelle, changeant parfois de chapitre, le sens reste en suspens. Chaque ensemble de gestes s’ajoute au précédent parfois dans la répétition du presque même et d’autres fois en montrant de multiples expériences différentes.

En regardant ces œuvres le visiteur est légèrement dérouté par la porosité des genres : il s’agit bien d’une écriture visuelle mais celle-ci reste très proche du graffiti. Ceci n’est pas étonnant dans cette galerie puisqu’elle s’est spécialisée, depuis son ouverture, dans les artistes post graffiti. Cependant l’exposition peut aussi évoquer, pour ceux qui s’intéressent à l’art contemporain, les recherches de nombreux artistes européens du XXe siècle qui ont rapproché l’écriture du pictural comme Brion Gysin, Christian Dotremont, Henri Michaux, Jackson Pollock, Marc Tobey, etc. Beaucoup d’autres artistes se plaisent à introduire des textes écrits à l’intérieur de leur création picturale, mais ici ce qui se passe est différent. Il ne s’agit pas d’une écriture qui s’installe dans un espace peinture, mais d’un espace plastique engendré par des gestes traceurs dont la disposition rappelle une mise en page d’écritures. Du fait de l’orientation verticale des formats et malgré les gestuelles rapides, les espacements interlignes demeurent souvent présents même sous forme de fantômes. Certes il s’agit encore de faire des lignes : ce n’est plus une punition mais une voie d’accès au plaisir pour le créateur d’abord et pour le regardeur ensuite.

Le geste de calligraphie se donne à voir pour lui-même, sans chercher à faire image, même lorsqu’il y a multiplication. La caractéristique de ces pages d’écritures est d’être produites avec le dynamisme et dans l’énergie de l’emportement. Les mots et leurs valeurs signifiantes ont disparu cependant est conservée une autre figure à valeur mémorielle : la page. Si la disparition de la lettre, et donc des mots est actée, la forme de la lettre (dans le sens de missive) reste présente avec des lignes et des interlignes plus ou moins dissimulés. Pour chacune de ses créations l’artiste produit une unité graphique singulière qui s’inscrit pourtant dans une série dont le style est basé sur la répétition rythmée d’un ensemble de gestes parents. C’est le cas dans les peintures blanches sur fond noir, 1107180721 – 1030190721. L’artiste titre ses œuvres par une série de chiffres qui se réfère au temps qu’il met pour les réaliser. Ces titres proposés sous forme d’une succession de chiffres ne fournissent aucun indice signifiant au visiteur.

Comme nous l’avons dit ces créations sont difficiles à voir, leurs titres presque impossibles à lire et en tous cas difficilement prononçables. L’art visuel impose le silence. Le plaisir de la découverte devient d’autant plus réel. Les gestes générateurs sont très affirmés pourtant, dans l’entremêlement des signes graphiques, le sens de la création continue à se dérober. La puissance des gestes induit des sensations visuelles fortes pourtant le regard reste suspendu, le spectateur doit trouver sa propre formulation.

Même lorsque la couleur intervient dans la mise en page des graphes, elle le fait de manière limitée. C’est encore l’art du trait qui domine. Škoda One ne cherche pas à ce que sa création plastique devienne picturale. Malgré l’encadrement (mise sous verre) qui conforte la lisière prévue par l’artiste tout autour de l’espace où il intervient, on n’est pas devant une création dans la tradition du tableau tel que l’affirmait Maurice Denis « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». La répétition des multiples gestes graphiques produit le plus souvent un espace compact sans distinction des plans ; il est souvent impossible de distinguer les temps successifs de la mise en œuvre. Mais il y a des exceptions et celles-ci explicitent l’ordonnance spatiale et temporelle des effets de superpositions des étendues colorées dans 1011270221 – 1138270221, 2021 ou 1201260221 – 1512260221. La genèse de la partie supérieure où l’intervention en rouge presque obstruante est expliquée dans la partie basse où se distinguent les étapes antérieures en jaune puis en jaune plus vert. Une autre série de créations comporte une étonnante exception à la concentration spatiale habituelle : dans 1335100921, 2021 l’effacement par gommage des tracés à la mine de plomb rend certaines étendues de ces créations plus tactiles : le repentir s’installe dans la genèse de l’œuvre. Le manque dans son imperfection signifie encore plus.

Par delà les règles impératives que s’est imposé l’artiste, c’est toujours dans la genèse de l’œuvre et la succession des gestes que s’installe une poïétique lui permettant de questionner le processus de création d’une œuvre d’art, tant du côté matériel que conceptuel. La fabrication de certains éléments reste conforme à l’intention initiale pourtant c’est par l’acceptation des accidents que se développe le passage vers quelque chose qui dépasse la matérialité et les règles pour produire un questionnement artistique que ne manqueront pas de reprendre les regardeurs. On appréciera particulièrement les micros-évènements plus clairs qui font signe dans une œuvre comme 2105150920 – 1527011020, 2020. Serait-ce là que prend sens le titre de l’exposition Micro damages ? À moins que ce soit un rappel de ce nom d’emprunt škoda, qui signifie littéralement « dommage » en Tchèque.

Comme chez beaucoup d’artistes il y a pour Škoda One une certaine obsession du vide de la page : il s’agît parfois de remplir le plus possible et cela peut aller presque jusqu’à effacer le subjectile qu’il soit blanc ou noir. Dans d’autres créations les traits (en fait chaque trait) enferment des espaces vides. L’emportement du geste traceur donne à ceux-ci un dessin de forme parfaite. Ces espaces vides inclus dans les boucles, même s’ils ne sont pas perçus par la majorité des visiteurs, sont essentiels pour assurer la qualité de l’œuvre. Škoda One nous propose une traversée de ses signes, un au-delà de leur visibilité pour atteindre une esthétique dénuée de métaphysique. C’est sur ce point que cet artiste s’éloigne des créateurs du XXe siècle cités en début d’article. Ses gestes générateurs ne sont pas expressionnistes, ils sont dénués de relation à un moi profond. C’est donc avec pertinence qu’il peut affirmer que c’est du travail de Roman Opalka qu’il se sent le plus proche. Il évoque aussi Azyle, le graffitiste qui saturait les surfaces choisies par lui par sa signature répétée à l’envi. L’artiste donne à voir en galerie les marques gestuelles de son évolution de créateur d’art visuel, mais il garde ses secrets. Lui seul peut connaître les potentialités signifiantes de ses productions en général et de l’une par rapport à l’autre dans la genèse de son histoire personnelle entre l’art et la vie.

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