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Restricted areas, Danila Tkachenko

Prix lacritique.org 2015, Voies Off, Arles

1- avion-amphibie avec décollage vertical VVA14. L'URSS a construit seulement deux avions de ce type en 1976, dont l'un s'est écrasé pendant le transport.
1- avion-amphibie avec décollage vertical VVA14. L’URSS a construit seulement deux avions de ce type en 1976, dont l’un s’est écrasé pendant le transport.
Le festival Voies Off célèbre ses vingt années d’existence en ce mois de juillet 2015 à Arles, l’occasion de souligner le travail remarquable réalisé par l’équipe de ce festival exigeant et accessible par tous grâce notamment à la gratuité des projections dans la cour de l’archevêché et des nombreux lieux d’expositions. En effet, si les Rencontres de la Photographie (le IN) poursuit, avec intelligence et brio, son aventure après un changement de direction, le OFF se développe. VIGILANCE est le thème de cette vingtième édition. Voies Off offre trois prix aux photographes du monde entier. Tous les lauréats sélectionnés (60) ont leur portfolio projeté dans la cour de l’archevêché à la tombée de la nuit. La revue en ligne lacritique.org décerne un des prix.

Voir en ligne : www.danilatkachenko.com

Les membres du jury, après avoir regardé tous les dossiers des candidats et délibérés entre eux, ont décerné à l’unanimité le prix de lacritique.org à un photographe moscovite né en 1989 pour sa série « restricted areas », Danila Tkachenko. Diplomé de l’Ecole Rodtchenko, l’école de photographie et multimédia de Moscou, ce jeune photographe interroge la croyance du Pouvoir dans le Progrès en documentant des « vestiges », symboles de l’idéologie positiviste de l’ère soviétique, dans des territoires désormais abandonnés sous la neige.

Des villes entières désertes à la suite d’essais technologiques, de bombardements, de catastrophes nucléaires, de recherches scientifiques sur la biologie, la chimie, la physique, des appareils tels que l’avion amphibie avec décollage vertical VVA14 (deux modèles uniques construits en 1976), le plus grand sous-marin à propulsion diesel au monde ou des antennes paraboliques pour connexion intergalactique (l’Union soviétique avait l’intention de construire des bases sur d’autres planètes et a construit ce type d’installation de communication, lesquelles ne furent jamais utilisées) et des monuments à la gloire de celles et ceux qui ont contribué au Progrès (perdus dorénavant dans des paysages désertiques, devenant des non lieux anonymes), ne sont que quelques exemples de la quête entreprise par ce jeune photographe à travers un état-continent de ces éléments incarnant un temps donné, cette utopie. La série « restricted areas » est constituée de lieux déserts, autrefois des sites reconnus d’importance nationale, des bâtiments et des machines, devenus maintenant des « reliques » d’un passé très proche mais vite enterré. Tous ces éléments sont photographiés dans l’immaculée blancheur de l’hiver éternel, symbolisant leur vacuité actuelle, la croyance aveugle et aveuglante d’autrefois, et leur embaumement mémoriel d’aujourd’hui par la Nature.

Danila Tkachenko parcourt le vaste territoire russe pour retrouver ses « reliques » d’un autre temps (et cela n’est pas chose aisée, une véritable « chasse au progrès » tombé en quelques décennies en désuétude, dans un espace vaste et sans indications explicites) et les photographie en les immortalisant dans une esthétique aux compositions et lignes de forces classiques, dans un camaïeu de gris, blanc et noir. La neige renforce le caractère utopique de ces constructions délaissées.

Il dit de sa série « Tout progrès a une fin, tôt ou tard. Cette fin a des origines diverses : crise économique, catastrophe naturelle, explosion nucléaire, guerre… Pour moi, il est intéressant de voir ce qui reste après. » La maturité de ce photographe de 26 ans et la qualité du projet entrepris et finalisé par cette série, sont des qualités fortement appréciées par les membres du jury. Et son questionnement sur le Progrès à travers le cas historique soviétique peut se rapporter à tous les positivismes, à nous tous, dans toutes les sociétés dites modernes. Une réflexion universelle à partir d’un cas précis. Vigilance. Le projet « restricted areas » réfléchit sur l’identité d’une civilisation et ses relations avec les progrès technologiques. Mieux, plus haut, plus fort - toujours plus - ces idéaux expriment souvent l’idéologie dominante des gouvernements. Pour ces objectifs, ces derniers sont prêts à sacrifier presque tout. Alors que l’individu est censé devenir un instrument au service des objectifs fixés, en échange, les pouvoirs politiques font croire aux individus qu’ils connaitront un meilleur niveau de vie. Les Humains veulent toujours plus. Ils ne se contentent jamais de ce qu’ils ont déjà : ce qui est, certes, une des sources du progrès technique ; mais aussi le moyen pour créer des éléments matériels et psychologiques de violence, de destruction, dans le but de garder le pouvoir sur les autres.

« Je voyage à la recherche de lieux ayant eu jadis une grande importance pour le progrès technique - et qui sont maintenant désertés. Ces endroits ont perdu de leur valeur symbolique et ils sont désormais obsolètes. Des villes secrètes qui ne peuvent pas être trouvées sur des cartes, des triomphes scientifiques oubliés, des bâtiments abandonnés, quasiment inhumain. L’avenir technocratique, scientifique, programmatique tant voulu ne vint jamais. » Par ces mots, Danila Tkachenko résume son intention et sa démarche lors de la remise du prix.

« Restricted areas » est présentée au Festival d’Athènes 2015, du 4 au 26 Juillet. Sa série est aussi en lice cette année 2015 pour le prestigieux prix Oscar Barnak Leica et a été classée parmi les cinq nominés. Indéniablement un jeune talent prometteur, Danila Tkachenko est aussi le vainqueur de la vingt-deuxième édition de l’European Publishers Award for Photography (EPAP) 2015 , qui promeut la photographie contemporaine. Le livre contenant ce projet sera publié à l’automne 2015 en cinq langues. Nous attendons donc de voir avec impatience, la publication prévue à Paris Photo. Le lancement officiel de ce travail fut à Arles cet été pour les Rencontres de la photographie.

Ce choix collectif du jury traduit aussi un encouragement à tous ces jeunes photographes de l’Est, de plus en plus nombreux, qui viennent à Arles. La globalisation génère des tensions, réveille des sursauts nationalistes, crée de nouvelles tectoniques géopolitiques. Plus les pouvoirs politiques contrôlent, ferment les frontières, plus les peuples aspirent aux échanges, aux partages. Rester vigilant, c’est également rester à l’écoute. Si les photographes de l’Ouest ont rapporté (le premier étant Henri Cartier-Bresson en 1955 et sa publication Moscou éditée par Delpire, Prix Nadar) et ramènent encore bon nombre d’images de l’Est (voir à titre d’exemple, le travail documentaire de longue durée du néerlandais Leo Erken, Street, Europe de l’Est et l’ancien bloc soviétique de 1987 à 2003) ou le Rhizome oriental du belge Philippe Herbet (Lettres du Caucase, Yellow now, 2013 etc. ou prochainement « Les filles de Tourgueniev » aux éditions Bessard)), il est important que les autochtones de ces territoires regardent leur territoire et le montrent à tous. Les Français et leur territoire (la Mission DATAR, Raymond Depardon, France Territoire Liquide…), les Américains et leur paysages (Ansel Adams, Robert Adams, Stephen Shore, William Eggleston…) et maintenant les slaves et leur vaste pays à cheval sur deux continents constituent autant de manifestations d’appropriation nécessaires pour la compréhension d’un territoire et de ses habitants, ainsi que pour l’histoire de la photographie.

A Arles, cette année, il était notable, de voir nombre de jeunes photographes de l’Est. Pour ne citer que quelques uns rencontrés, sans être exhaustif : à Cosmos dans le IN, des éditeurs russes étaient présents, un collectif Dostoevsky Photography Society (avec des ouvrages remarquables de par leur contenu et leur fabrication, de Irina Popova (Native Soil), Ola Lanko…) et dans les lectures de portfolio, le romantisme torturé noir et blanc de Maria Pleshkova, les images dépouillées quasiment abstraites du Groenland, du désert de Gobi de Konstantin Grebnev, le reportage dur et lucide de Igor Samolet sur un village où l’ennui des jeunes est leur pire ennemi (Be happy, Paperoni books) ou le travail critique, politique et esthétique de Olga Matveeva ( Feud (12.2013-03-2014), un travail métaphorique tout en nuances sur la Crimée).

A suivre, donc (tous ont moins de 30 ans). Après la catalane Cristina Nunez (2013), le madrilène Carlos Spottorno (2014), la revue lacritique.org récompense un jeune photographe moscovite en 2015, témoignant ainsi que le talent n’a pas de frontière. Découvrir et permettre à de jeunes talents du monde entier concourant aux prix Voies Off à émerger, conforter leur trajectoire de créateur, ouvre ainsi la voie à d’autres horizons nécessaires à l’Art, une des spécificités de cette revue critique au bon sens du terme.

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Jean-Claude Legouic

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