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Les lieux personnels de Régis Perray

Régis Perray

Régis Perray arpente les lieux et les donne à voir par des « actions » ou par des « constats ». Sa récente exposition au Domaine de Chamarande ainsi que sa prochaine exposition à la Chapelle Saint-Pry de Béthune semblent marquer une évolution dans son travail.

Régis Perray travaille depuis maintenant une dizaine d’années, date de la première étape essentielle de son engagement artistique alors qu’il était étudiant à l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes. Lorsque le jury visita son travail en fin d’année, il dû être particulièrement surpris en ne voyant rien d’autre qu’un sol particulièrement propre. Pendant un an, l’étudiant avait patiemment nettoyé le sol du quart d’atelier qui lui était attribué en ponçant les planches du parquet, latte par latte avec du papier de verre. Nettoyer est effectivement une des actions centrales du travail de l’artiste. Deux polaroïds le montrent à 20 ans d’intervalle dans la cuisine de ses parents un balai à la main. Le balai étant le motif même de sa signature.

Régis Perray voyage. « (...) ce n’est pas le déplacement qui compte pour moi, c’est le séjour. (...) Finalement, je me construis à travers mes projets, un territoire ; des pyramides de Gizeh et Saqqara aux rivières coréennes, des rues de Kinshasa à un atelier de Roubaix, de la cathédrale d’Amiens à une petite maison en ruine dans le nord de la France en passant par quelques cimetières polonais... » [1]. Il découvre des sites et leur redonne de l’éclat, les ramenant ainsi à la vie. Il met en œuvre pour cela deux procédés : des actions ou / et des constats photographiques et vidéos. Sa démarche est comparable à celle de l’archéologue qui définit un site pour ses qualités historiques puis le révèle par des fouilles et des prises de vue documentant ses recherches. L’approche de Régis Perray n’est évidemment pas scientifique mais sensible et esthétique. Il choisit un site chargé d’histoire, pas forcément la grande Histoire comme au pied des pyramides mais les petites histoires, celles qu’on découvre dans des cimetières polonais ou dans les rues de Kinshasa. L’artiste ne fouille pas en profondeur les territoires mais les nettoie, les astique, les balaie, les récure ... Ses interventions sont douces et simples, employant des méthodes et des outils du quotidien (un balai comme dans la vidéo Balayage des routes au pied des Pyramides de Gizeh en 1999, une éponge comme dans la vidéo Les plus beaux pavés du Quai Saint-Félix, 2002, dans laquelle l’artiste nettoie les pavés nantais à l’aide d’une éponge et d’eau).

Il n’est pas question de réhabiliter un site ou une architecture au sens contemporain du terme mais plutôt au sens de redonner une lisibilité, une « humanité » à un lieu.
« Le propre de mon travail est de découvrir des lieux » [2].

Le second procédé que Régis Perray met en œuvre consiste dans l’enregistrement photographique ou vidéo des lieux et des actions effectuées. Pour son exposition à Chamarande, il a conçu un album d’images réalisées à partir de ses prises de vue photographiques des sols du 2è étage du château inaccessible au public. Il « restaure » ainsi au regard du visiteur cette architecture qu’il ne peut normalement pas voir. Ces images ne s’inscrivent pas une fois encore dans la sphère du documentaire mais bien dans la sphère artistique en ce sens qu’elles ne sont pas légendées, pas même référencées et mises en page dans le carnet en vis-à-vis pour des raisons esthétiques et formelles.

Une forme d’engagement simple et quotidienne se profile au cœur de la création de Régis Perray à l’image de son amour pour la peinture flamande et ses scènes du quotidien : vivre le temps pleinement sans chercher à aller toujours plus vite (vidéo Paris pour ne rien faire, 2003), employer des moyens simples, lents et répétitifs (vidéo Patinage artistique au Musée des Beaux-Arts de Nantes, 2000, dans laquelle l’artiste lustre les parquets du musée « chaussé » de patins), s’imposer des exercices, des performances physiques même qui nécessitent un entraînement et une hygiène de vie (comme pour préparer le patinage au Musée de Nantes, expérience qui a duré environ un mois et demi pendant lequel l’artiste a patiné tous les jours d’ouverture). Certaines œuvres sont plus ouvertement engagées. La vidéo La Balade du balai à Kinshasa, 2004, filme une action de l’artiste balayant les rues de la capitale de la République Démocratique du Congo ; ou comment les regards des autochtones ont pu interroger ce blanc étranger européen (l’image de l’ancien colon peut-être) en train de réaliser une action absurde et inutile. De manière encore plus explicite, la vidéo Bataille de neige contre tag nazi, 2003, montre comment l’artiste recouvre de blanc un tag nazi inscrit sur un mur en Pologne en le canardant avec violence de boules de neige.

Aujourd’hui le travail de Régis Perray me semble emprunter une nouvelle voie. Depuis la fin de ses études aux Beaux-Arts, il écrit Les Mots Propres - Petit Dictionnaire autobiographique de Astiquer à Zen dans lequel chaque définition correspond à une sorte d’instantané photographique de l’ordre du textuel : des mots qu’il a besoin d’exprimer par d’autres mots et autrement que par une image, une action ou toute autre création plastique. Une nouvelle édition augmentée devrait paraître courant 2006. Dans ce dictionnaire, plusieurs mots éclairent son travail, tandis que d’autres sont plus intimes ; sachant que pour lui, son travail et sa vie sont intimement liés.

Sol : « Mon corps vit sur le sol une gravité apaisante. Etre assis et contempler l’horizon. S’offrir du temps, le temps du repos. Oublier les sols négligés, oublier le terre qui recouvre les proches enterrés. Etre au sol reposé. » [3]

Le terrain d’intervention privilégié de l’artiste est le sol - surface horizontale qui supporte nos corps - comme le dénote nombre des créations évoquées dans ce texte. Mais alors qu’avant il intervenait directement sur la surface des sols, pour l’Orangerie du Domaine de Chamarande ainsi que la Chapelle Saint-Pry de Béthune, il crée des « sursols » - idée qu’il avait depuis longtemps à l’esprit. A Chamarande, en écho à la charpente du XVIIIème siècle de l’Orangerie, il réalise un sol de carreaux de bois à partir d’essences prélevées sur le domaine ; les carreaux étant aux dimensions des carreaux d’un des parquets du château. A Béthune, il va recouvrir le sol de pavés de céramique, pavés typiques des Flandres, achetés sur catalogue auprès de petites entreprises familiales. L’artiste nantais s’appuie dans ces deux dernières créations sur le patrimoine naturel et bâti d’un domaine et sur un patrimoine régional. Le dialogue avec le site et sa révélation restent une des constantes de son travail.

Régis Perray conçoit ainsi des sculptures au sol, recouvrant les surfaces qu’il s’employait auparavant à nettoyer, leur redonnant ainsi de l’éclat. Par ailleurs, alors qu’il utilisait des moyens très simples, il collabore désormais avec des techniciens (Office National des Forêts, scierie, entreprise de céramistes) à la réalisation de ses créations. L’idée de commencer à utiliser des machines lui est venue avec les rouleaux compresseurs- Il établit d’ailleurs une sorte de typologie photographique de rouleaux compresseurs dans les sites qu’il arpente. Cet intérêt pour la machine de chantier rejoint son intérêt pour la notion même de chantier, au cœur de ses créations. On retrouve ainsi dans certaines de ses œuvres des éléments du chantier (palette, bulldozer, etc...) Il en applique aussi certains principes tels que la transformation d’un site, sa re-création. Des chantiers à l’échelle d’un homme (déplacer la dune du Pila avec une pelle comme en 2001, au Confort Moderne à Poitiers où il avait créé un Centre d’entraînement pour retourner au Pilat et à Saqqarah), il conçoit désormais des chantiers à l’échelle de plusieurs hommes (l’artiste et des techniciens) en ajoutant de la matière plutôt qu’en retirant de la poussière.

Gravats : « Ma pensée n’aime pas les gravats mais je suis toujours ému par ce qu’ils ont été. Et puis vient le moment où, comme l’archéologue, je suis déjà sous les gravats. C’est l’heure de déblayer. » [4]

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++Notes++

[1] Entretien réalisé par Judith Quentel, janvier 2006

[2] Entretien avec l’artiste le 25 mars 2006

[3] in Les Mots Propres - Petit Dictionnaire autobiographique de Astiquer à Zen, Edition augmentée mars 2005

[4] in Les Mots Propres - Petit Dictionnaire autobiographique de Astiquer à Zen, Edition augmentée mars 2005

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