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RACHEL MARKS, INNERGRATION

Under construction gallery, 5 mai-17 juin 2017

Vue d'exposition
Vue d’exposition
Innergration : ce mot, inventé par Rachel Marks, pourrait résumer à lui seul l’intrication d’intime et d’extime, qui forme la trame conceptuelle de son travail. Dans la recherche performative qu’elle mène depuis plusieurs années, le voyage occupe d’ailleurs une place centrale : voyage physique tout d’abord, qui l’a conduite des Etats-Unis vers l’Europe, mais aussi psychique, puisqu’il touche à l’inconscient d’une langue et d’une culture, à ce corps à la fois impalpable et charnel, dans lequel elle s’est littéralement immergée, phagocytant peu-à-peu les mots qu’elle attrapait au vol et épinglait aux murs, tels les spécimens d’une espèce sémantique inconnue.

Voir en ligne : www.rachel-marks.com

Il y a dans cet acte d’orientation instinctive, de scrutation et d’incorporation sensorielles comme la régression vers une vie élémentaire, primale, qui, en changeant de forme, s’adapterait pour survivre : d’où, chez Rachel Marks, cette corrélation physique et conceptuelle entre le biologique et le culturel, et plus largement, entre le code génétique et l’écriture ; car, par un étrange paradoxe, s’il existe sans doute un encryptage inconnu qui pousse tout existant à agir, il n’y a pas pour autant d’identité fixe, ni de chiffrage qui ne comporterait une part de hasard et d’errance, puisque l’essence est elle-même en devenir, évoluant au fil des errements, toujours-déjà projetée vers le futur sans jamais avoir été entièrement préderterminée. Ainsi déroulés hors de nous-mêmes, nous ne sommes au fond jamais vraiment finis ; pour reprendre un concept de Richard Dawkins, le phénotype lui-même est « étendu »(1) : il ne se limite pas à la seule information contenue dans nos cellules, mais entre dans un rapport dynamique avec l’environnement ; l’univers dans lequel se meut le travail de Rachel Marks est, à cet égard, très proche de la science contemporaine, dont elle s’approprierait poétiquement les notions, comme autant d’amorces frictionnelles.

C’est dans cet ensemble relationnel que l’acte performatif prend d’ailleurs toute sa dimension, étant le point de croisement entre différents faisceaux conceptuels : de même, le temps de la performance est une temporalité alternative, où la densité de la présence est, d’une certaine façon, transportée hors d’elle- même, à la fois toujours-ici et déjà-ailleurs. On peut à ce propos parler d’état de conscience modifié, proche de la transe, récapitulant dans un système métastable toute la généalogie de gestes et d’instants qui ont conduit à la condensation d’un moment précis —moment qui anticipe pourtant sa propre disparition, déjà inscrite dans le futur des mémoires qui en garderont la trace. Comme une stase impossible, suspendue dans sa fragilité — chrysalide en train de se rompre, incorporation et partage d’un espace-temps devenu par la grâce du corps qui le porte aussi naturel qu’une inspiration et une expiration. Tout alors se lie, se délie et se reconfigure, épousant l’extase même du devenir.

Un monde surgit ainsi à chaque instant de la concomittance de ce qui se rejoint invisiblement : ainsi, pour Innergration, Rachel Marks a-t-elle fait éclore d’un simple papillon tout un réseau d’inter-relations, dessinant une constellation de migrations, de généalogies, de fiction biologiques, toute une géopolitique nomade qui, à travers l’animal, parle aussi de notre propre histoire, d’une communauté d’existence . L’anthropocène, que nous commençons à traverser, est une ère de con-fusion et d’assymétrie, un âge sombre peuplé d’hyper-objets (2), ces super-amas au maillage si dense et ontologiquement complexes qu’ils incluent des phénomènes spatialement et temporellement incommensurables à notre existence concrète ; mais c’est aussi le premier paradigme de monde paradoxalement non-anthropocentrique : comme s’il fallait qu’un désastre, nous ayant peut-être toujours précédé, survienne finalement, pour que nous prenions la mesure de ce que signifie vraiment co-appartenir à un même milieu d’existence, partager les mêmes chemins instinctuels et les mêmes futurs.

En choisissant comme point focal la vie des papillons Monarques, Rachel Marks déroule le fil analogique d’une de ces voies, dont la figure centrale serait un instinct migratoire : en amont de son exposition, elle a ainsi documenté minutieusement leurs pérégrinations du Canada vers le Mexique, qui a lieu deux fois par an ; le voyage vers le nord prend, quant à lui, plusieurs générations ; à travers l’histoire du Monarque se croisent la métamorphose, le voyage, le cycle de la vie et de la mort, jusqu’à tendre asymptotiquement vers un point mystérieux, qui est peut-être l’objet non-visible de l’exposition, sa cryptographie secrète.

L’exposition récapitule ainsi toutes les étapes d’un parcours qui, à l’image du Monarque, a conduit Rachel Marks d’un monde vers un autre : conçu comme un système à la fois fragmentaire et corrélé, la disposition des blocs dans l’espace lance des amorces narratives, dans un jeu de pistes où des liens se tissent, comme une chrysalide invisible, d’où émergera peut-être un organisme nouveau, le corps invisible d’un moi ou d’une histoire futurs. Les chaussons, accrochés au plafond, et pendant comme une grappe de cocons, font écho au passé de danseuse de l’artiste, ils sont d’ailleurs abîmés comme les ailes des papillons après leur long voyage : eux aussi ont enregistrés la trace des vies qui les ont traversées.

Ce voyage, Rachel Marks l’a d’ailleurs effectué elle aussi, physiquement, en suivant le vol des Monarques, jusqu’au Mexique, où, en véritable détective, elle a cherché leur effigie, qu’elle a fini par trouver sur des billets de banque. A cette dimension physique se mêle une strate conceptuelle : celle d’une réflexion sur le code et l’écriture, à travers l’omniprésence du livre au sein de l’exposition. Déployé comme un ruban d’ADN dans l’espace, disposé en strates temporelles à la façon des cernes d’une souche d’arbre, ou recouvert d’ailes de papillons, le livre incarne physiquement le code et la chrysalide, c’est-à-dire à la fois la matrice et le résultat des métamorphoses, une sorte d’objet talismanique ou magique, de grimoire où s’inscrirait la langue secrète, qui relierait dans une sorte d’érotique cosmologique tout ce qui est séparé : cette sacralité primitive ne parle déjà plus avec la voix des techno-sciences, celle qui dissèque le visible en parcelles distinctes et en quantité discrètes, mais avec celle, à venir, d’une nouvelle forme de science, qui aurait les traits encore flous d’une écobiologie holistique et chamanisme.

Il y a ainsi pour Rachel Marks, un fil analogique qui relie le langage, l’écosystème et la sphère individuelle, peut-être parce que tous désignent, en creux, ce dont nous héritons, quelque chose qui toujours-déjà nous a précédé, faisant de nous des nomades à l’intérieur de notre propre monde. La matrice performative, la « performatricité » est l’enfantement lent, et fulgurant pourtant, de toute cette chrysalide spectrale, tissé de perceptions insensibles, de temporalités infra-minces, trouvant soudain —fantômes à la recherche d’une voix— un corps et un souffle à habiter.

Le livre et le Monarque partagent un autre point commun, celui d’être menacés de disparition : par la dématérialisation, par ce qui détruit un peu plus chaque jour l’existence physique, organise l’extinction massive du vivant. Dans une vidéo de l’exposition, Rachel Marks a reproduit leur danse, une façon pour elle d’être au monde, à la fois réceptive à un environnement et sans identité, infiniment nomade à elle-même : où l’on mesure aussi combien la performance est un acte de résistance, esthétique, politique, où le corps témoigne pour ce témoin pour lequel nul autre ne témoigne (3).

Il y a dans cet acte d’orientation instinctive, de scrutation et d’incorporation sensorielles comme la régression vers une vie élémentaire, primale, qui, en changeant de forme, s’adapterait pour survivre : d’où, chez Rachel Marks, cette corrélation physique et conceptuelle entre le biologique et le culturel, et plus largement, entre le code génétique et l’écriture ; car, par un étrange paradoxe, s’il existe sans doute un encryptage inconnu qui pousse tout existant à agir, il n’y a pas pour autant d’identité fixe, ni de chiffrage qui ne comporterait une part de hasard et d’errance, puisque l’essence est elle-même en devenir, évoluant au fil des errements, toujours-déjà projetée vers le futur sans jamais avoir été entièrement préderterminée. Ainsi déroulés hors de nous-mêmes, nous ne sommes au fond jamais vraiment finis ; pour reprendre un concept de Richard Dawkins, le phénotype lui-même est « étendu »(1) : il ne se limite pas à la seule information contenue dans nos cellules, mais entre dans un rapport dynamique avec l’environnement ; l’univers dans lequel se meut le travail de Rachel Marks est, à cet égard, très proche de la science contemporaine, dont elle s’approprierait poétiquement les notions, comme autant d’amorces fictionnelles. C’est dans cet ensemble relationnel que l’acte performatif prend d’ailleurs toute sa dimension, étant le point de croisement entre différents faisceaux conceptuels : de même, le temps de la performance est une temporalité alternative, où la densité de la présence est, d’une certaine façon, transportée hors d’elle- même, à la fois toujours-ici et déjà-ailleurs. On peut à ce propos parler d’état de conscience modifié, proche de la transe, récapitulant dans un système métastable toute la généalogie de gestes et d’instants qui ont conduit à la condensation d’un moment précis —moment qui anticipe pourtant sa propre disparition, déjà inscrite dans le futur des mémoires qui en garderont la trace. Comme une stase impossible, suspendue dans sa fragilité — chrysalide en train de se rompre, incorporation et partage d’un espace-temps devenu par la grâce du corps qui le porte aussi naturel qu’une inspiration et une expiration. Tout alors se lie, se délie et se reconfigure, épousant l’extase même du devenir. Un monde surgit ainsi à chaque instant de la concommittance de ce qui se rejoint invisiblement : ainsi, pour Innergration, Rachel Marks a-t-elle fait éclore d’un simple papillon tout un réseau d’inter-relations, dessinant une constellation de migrations, de généalogies, de fiction biologiques, toute une géopolitique nomade qui, à travers l’animal, parle aussi de notre propre histoire, d’une communauté d’existence . L’anthropocène, que nous commençons à traverser, est une ère de con-fusion et d’assymétrie, un âge sombre peuplé d’hyper-objets (2), ces super-amas au maillage si dense et ontologiquement complexes qu’ils incluent des phénomènes spatialement et temporellement incommensurables à notre existence concrète ; mais c’est aussi le premier paradigme de monde paradoxalement non-anthropocentrique : comme s’il fallait qu’un désastre, nous ayant peut-être toujours précédé, survienne finalement, pour que nous prenions la mesure de ce que signifie vraiment co-appartenir à un même milieu d’existence, partager les mêmes chemins instinctuels et les mêmes futurs. En choisissant comme point focal la vie des papillons Monarques, Rachel Marks déroule le fil analogique d’une de ces voies, dont la figure centrale serait un instinct migratoire : en amont de son exposition, elle a ainsi documenté minutieusement leurs pérégrinations du Canada vers le Mexique, qui a lieu deux fois par an ; le voyage vers le nord prend, quant à lui, plusieurs générations ; à travers l’histoire du Monarque se croisent la métamorphose, le voyage, le cycle de la vie et de la mort, jusqu’à tendre asymptotiquement vers un point mystérieux, qui est peut-être l’objet non-visible de l’exposition, sa cryptographie secrète. L’exposition récapitule ainsi toutes les étapes d’un parcours qui, à l’image du Monarque, a conduit Rachel Marks d’un monde vers un autre : conçu comme un système à la fois fragmentaire et corrélé, la disposition des blocs dans l’espace lance des amorces narratives, dans un jeu de pistes où des liens se tissent, comme une chrysalide invisible, d’où émergera peut-être un organisme nouveau, le corps invisible d’un moi ou d’une histoire futurs. Les chaussons, accrochés au plafond, et pendant comme une grappe de cocons, font écho au passé de danseuse de l’artiste, ils sont d’ailleurs abîmés comme les ailes des papillons après leur long voyage : eux aussi ont enregistrés la trace des vies qui les ont traversées.

Ce voyage, Rachel Marks l’a d’ailleurs effectué elle aussi, physiquement, en suivant le vol des Monarques, jusqu’au Mexique, où, en véritable détective, elle a cherché leur effigie, qu’elle a fini par trouver sur des billets de banque. A cette dimension physique se mêle une strate conceptuelle : celle d’une réflexion sur le code et l’écriture, à travers l’omniprésence du livre au sein de l’exposition. Déployé comme un ruban d’ADN dans l’espace, disposé en strates temporelles à la façon des cernes d’une souche d’arbre, ou recouvert d’ailes de papillons, le livre incarne physiquement le code et la chrysalide, c’est-à-dire à la fois la matrice et le résultat des métamorphoses, une sorte d’objet talismanique ou magique, de grimoire où s’inscrirait la langue secrète, qui relierait dans une sorte d’érotique cosmologique tout ce qui est séparé : cette sacralité primitive ne parle déjà plus avec la voix des techno-sciences, celle qui dissèque le visible en parcelles distinctes et en quantité discrètes, mais avec celle, à venir, d’une nouvelle forme de science, qui aurait les traits encore flous d’une écobiologie holistique et chamanique.

Il y a ainsi pour Rachel Marks, un fil analogique qui relie le langage, l’écosystème et la sphère individuelle, peut-être parce que tous désignent, en creux, ce dont nous héritons, quelque chose qui toujours-déjà nous a précédé, faisant de nous des nomades à l’intérieur de notre propre monde. La matrice performative, la « performatricité » est l’enfantement lent, et fulgurant pourtant, de toute cette chrysalide spectrale, tissé de perceptions insensibles, de temporalités infra-minces, trouvant soudain —fantômes à la recherche d’une voix— un corps et un souffle à habiter.

Le livre et le Monarque partagent un autre point commun, celui d’être menacés de disparition : par la dématérialisation, par ce qui détruit un peu plus chaque jour l’existence physique, organise l’extinction massive du vivant. Dans une vidéo de l’exposition, Rachel Marks a reproduit leur danse, une façon pour elle d’être au monde, à la fois réceptive à un environnement et sans identité, infiniment nomade à elle-même : où l’on mesure aussi combien la performance est un acte de résistance, esthétique, politique, où le corps témoigne pour ce témoin pour lequel nul autre ne témoigne (3).

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++INFO++
(1) Richard Dawkins, The Extended Phenotype : The Long Reach of The Gene, Oxford University Press, 1989 : Selon Dawkins, le phénotype n’est pas limité au résultat de l’expression des gènes par les processus biologiques tels que la synthèse des protéines, ou la croissance des tissus, mais s’étend à toutes les manifestations qui en découlent, y compris celles qui passent par le comportement de l’animal dans son environnement (2) Timothy Morton, Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World, University of Minnesota Press, 2013 (3) Paul Celan, « nul ne témoigne pour le témoin » , « Aschenglorie », « Gloire de cendre », in Choix de poèmes, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Gallimard/Poésie, 1998

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