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"Prenez soin de vous"- Sophie Calle à la BNF

« La rupture mise à nu » dans l’univers intimiste de Sophie Calle

« La mise en je(u) de l’intime » est de mise dans la prestigieuse salle Labrouste de l’ancienne Bibliothèque Nationale de France, qui offre un écrin idéal, à l’installation de Sophie Calle intitulée « Prenez soin de vous », dans une mise en scène brillante de Daniel Buren. Après avoir déjà obtenu les faveurs du public à la Biennale de Venise, l’an passé, ce projet nous convie à une nouvelle dimension de son travail, comme toujours fortement intimiste, dans lequel elle use et abuse d’un jeu qui consiste à décliner à l’infini la rupture amoureuse.

Composées d’un ensemble de photographies, de vidéos et de lettres, ce projet qui avait été initialement présenté au Pavillon français de la Biennale de Venise en 2007, rejoint la salle Labrouste, « berceau historique de la Bibliothèque Nationale de France », fermée au public depuis des années, travaux de réhabilitation obligent. Exposer un projet d’art contemporain dans l’un des espaces les plus prestigieux du site Richelieu, dans lequel on pénétrait autrefois comme dans un « sanctuaire » et qu’à partir d’un certain niveau d’études. Un paradoxe ? Une provocation ?

Nulle contradiction ne s’opère ici, et l’ancienne salle de lecture s’impose comme le lieu idéal pour recréer un univers de travail, d’étude, d’étude d’une lettre de rupture. Ce travail construit autour des mots et de la photographie, se révèle parfaitement en accord avec les missions de la BNF, et fonctionne en juste écho aux collections de manuscrits et de photographies conservés rue de Richelieu. « Jamais Sophie ne trouvera un lieu aussi magique et en adéquation avec son travail » , affirme son « complice » Daniel Buren. La priorité étant cependant de conserver le caractère exceptionnel de ce lieu mythique et de bien tirer parti des contraintes de l’architecture et du mobilier de la salle. Projection vidéo formant un écho moderne aux fresques qui décorent la salle, photographies et textes sur les murs, classeurs sur les pupitres de consultations, petits écrans vidéo posés sur les tables de lecture… La mise en scène s’accorde très bien avec l’ambiance énigmatique du lieu, dans lequel va se jouer l’histoire. L’histoire intime d’une rupture commentée à plusieurs voix.

« Prenez soin de vous » , c’est à partir de cette simple expression de politesse, qui ponctuait un mail de rupture, adressé à l’artiste par son amant que tout a débuté. Ne sachant y répondre, Sophie Calle eu alors l’idée de solliciter une centaine de femmes venues de tous horizons professionnels, afin que chacune d’elle livre une interprétation personnelle du texte. « Prenez soin de vous ». J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à cent sept femmes, dont une à plume et deux en bois, choisies pour leur métier, leur talent, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer, l’épuiser. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme. Prendre soin de moi. » A charge alors, à ces femmes de se succéder dans l’analyse et de « régaler » notre curiosité, dans un édifiant réquisitoire de la lâcheté masculine.

En ressort une œuvre où il y a autant à voir, qu’à écouter. Les unes chanteuses ou comédiennes ont décidé de lire ou de chanter la fameuse lettre. De petits écrans vidéo posés sur les tables de lecture retransmettent en boucle leurs interventions. D’autres ont préféré l’écriture. Au milieu de cette salle vidée de ses livres, il y a encore matière à lire, comme dans tout travail de Sophie Calle : dans les classeurs disposés sur les pupitres de consultation dans lesquels se succèdent les réponses des participantes, devant les étagères vides où sont disposés sur de grands panneaux leurs textes et leurs portraits. De Christine Angot qui nous livre un essai littéraire brillant, « Le chœur que tu as formé autour de cette lettre c’est le chœur de la mort (…) » , à la réponse touchante d’Ambre, élève de CM2, au SMS de l’ado dont le message est seulement ponctué d’un : « Il se la pète » , en passant par la criminologue qui juge cet inconnu comme « un authentique manipulateur, pervers, psychologiquement dangereux (…) » ou au décodage menaçant qu’exécute l’agent de la DGSE. L’auteur du texte en prend pour son grade. Le sexe dit « faible » décline à l’infini cette rupture et élabore ainsi une mise à distance, une manière peut-être de conjurer le caractère tragique de l’acte, la blessure.

Voilà certainement l’enjeu du travail Sophie Calle, loin de toute dimension narcissique, mais plus proche « d’une œuvre universelle » , pour reprendre les mots de Daniel Buren, dans laquelle « tout le monde peut à la fois se retrouver, y être sensible, sans pour autant entrer dans l’histoire personnelle de l’artiste » . L’acte « d’abandonner » cette lettre à ces femmes fait disparaître tout caractère personnel. L’artiste reste l’investigatrice du projet mais ce sont ces femmes qui le construisent. D’habitude, on le sait, Sophie Calle s’affiche, se montre et pourtant, elle semble ici, le temps d’une exposition, s’être « absentée en personne ». On peut aisément soutenir que d’une certaine manière, Prenez soin de vous est son installation la plus forte qui parle d’amour, mais paradoxalement, c’est aussi celle où elle est la plus absente, comme une suite logique dans son travail.

Au final, dans ce monde clos et religieux, exposer le vide de l’amour au milieu du vide des livres, nous apparaît comme un exercice ludique et amusant, et à la fois grave et désespéré sur nos rapports à l’autre. Nous sommes toujours littéralement séduit par ce talent que possède Sophie Calle de construire une œuvre à partir de rien, sans laisser personne indifférent. De sorte qu’un simple mail de rupture banal devient une œuvre qui parle à tous.

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++INFO++
Infos Bibliothèque Nationale de France – Site Richelieu 58, rue de Richelieu-75002 Paris 26 mars - 8 juin 2008 www.bnf.fr L’exposition fait l’objet d’une publication : Prenez soin de vous, Editions Actes Sud, Arles, 2007.
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