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Espace - Ville - Paysage urbain
Dominique Gonzalez-Foerster a toujours été intéressée par les contenants, les environnements ; comme en témoigne son travail sur les chambres. Mais à partir d’Ile de Beauté, tourné en 1996 avec Ange Leccia, elle a ressenti la nécessité de modifier son travail. Elle a alors voulu se tourner vers l’extérieur. L’espace d’Une chambre en ville (1996) n’est plus clôs. C’est un espace contemporain lié à l’extérieur, un espace plus défini par l’extérieur que par l’intérieur. La ville pénètre par la télévision, le téléphone et le radio-réveil. Les espaces exposés sont désormais urbains, partagés, communs. Mais comment faire entrer la ville dans l’espace intérieur d’exposition ? Dominique Gonzalez-Foerster résout ce problème par le film. Riyo (1999) est ainsi le premier film qu’elle réalise seule avec une équipe de tournage et Ipanema Theories (1999) prend également la ville à témoin. La dérive urbaine est mise en scène à travers des vues d’Hong Kong, Tokyo, Londres, Paris,… Les images de la ville ou les consciences de la ville sont multiples car outre son existence physique et historique, elle est le produit pour chacun de ses rêves, sa mémoire, ses expériences. La ville inspire et intrigue toujours les artistes. Des écrivains Victor Hugo ou Edgar Allan Poe, des photographes Brassaï ou Doisneau, des cinéastes depuis Métropolis de Fritz Lang en 1926, des intellectuels de l’Internationale Situationniste avec Guy Debord en chef de file, des plasticiens contemporains Raymond Hains ou Alain Bublex. Dans son film Plages (2001), Dominique Gonzalez-Foerster exprime la richesse et la complexité d’une réflexion portant sur la ville. A Copacabana, au Brésil, la promenade bordant la plage est célèbre pour ses arabesques de mosaïques dessinées par le grand paysagiste brésilien Roberto Burle Marx en 1970 dans le but d’élargir la plage. Pour Plages, Dominique Gonzalez-Foerster a demandé à différents habitants de cette ville de lui parler de ces dessins abstraits et plus globalement de leur « sensation d’art ». La « sensation d’art » est « liée à la perception et à l’agencement » des « images avec d’autres formes de perceptions et d’émotions, rêves, souvenirs, lumière, son, température, ambiances… » . C’est également ce qu’elle créait avec ses chambres. Les personnes ne sont pas présentes à l’écran. Elles n’existent qu’à travers leur voix. La dérive des récits de chacun sur fond de fête du nouvel an et de feux d’artifices, immerge le spectateur dans une poétique de la ville et de son imaginaire, propice à l’évasion. En écoutant les récits des perceptions des habitants, on est frappé par l’hétérogénéité de ceux-ci et par les souvenirs évoqués par certains. Dominique Gonzalez-Foerster parle d’un « montage » des situations, des émotions, des influences, des perceptions, de tout ce qui constitue notre « culture intérieure » . Dominique Gonzalez-Foerster elle-même explique l’influence qu’a eu sur elle la ville de Grenoble . C’était « une sorte de laboratoire très moderne » qui a eu selon elle un impact profond sur sa personnalité .
Modèle cinématographique
L’emploi du terme montage montre l’influence du modèle cinématographique sur cette artiste. Elle a ainsi transformé en 2001 la station de métro Bonne-Nouvelle à Paris en station dédiée au cinéma. Les travaux artistiques construits autour du cinéma se sont considérablement développés dans les années 90 et avec eux une nouvelle forme d’esthétique a vu le jour. Des artistes tels que Pierre Huyghe ou Philippe Parreno travaillent d’ailleurs régulièrement avec Dominique Gonzalez-Foerster (voire par exemple autour du projet Ann Lee, personnage de manga sauvé temporairement de la mort et de l’oubli grâce au rachat de Philippe Parreno et Pierre Huyghe). Elle dit à leurs propos que ce qui les réunit tous les trois, c’est la conscience « d’être à la fois du côté de celui qui émet et de celui qui reçoit » . Cette capacité d’ « hyper spectateur » est au cœur de Plages. Celui-ci n’est ni un film de fiction, ni un documentaire. Il est plus comme la ballade du spectateur à travers les perceptions et l’imagination de personnes face à leur paysage urbain et à un événement populaire.
Tropicalité
Le Brésil est pour Dominique Gonzalez-Foerster, comme le Japon, « un lieu d’inspiration très intense » . Elle y a d’ailleurs déjà travaillé pour Brasilia Hall (2000). Ce territoire est le lieu d’une « tropicale modernité » ou « modernité tropicale », c’est-à-dire un paysage urbain fortement chargé en sensorialité. Dominique Gonzalez-Foerster explique que « certaines formes de modernité architecturale (mais aussi littéraire, cinématographique, musicale) sont plus vivantes, plus intenses, plus expérimentales dans un environnement tropical, associées à une végétation forte et luxuriante, à des lumières et des ciels intenses, des climats extrêmes. » . Un lieu, une fête populaire, des histoires, celles des hommes qui racontent, une histoire, celle d’une ville, d’un pays et un paysage. L’artiste aime l’idée de « ces connexions d’expériences culturelles » .
Esthétique - Couleur
L’esthétique de Plages est fascinante. Les dessins sinusoïdaux au sol de Burle Marx, les dessins des marches d’escalier, du rivage, les mouvements de la foule se surajoutant, ponctués par les touches de couleur des parasols, les couleurs, la fumée et les lumières des feux d’artifice, ces effets comme ceux d’un film de science fiction. Le bruit sourd de la foule, les cris lors des tirs des feux, les sirènes et la chanson de Gilbertot Milfont. Toute cette euphorie de la fête, de l’excès, voire d’une certaine violence, associée à la musique et aux couleurs, ce mélange caractérisant le Brésil et que notre imagination retrouve dans le carnaval de Rio. Mais ces images sont apaisantes pour celui qui les contemple. Le mouvement des caméras, quelques zooms avant et arrière, mais surtout les travellings qui balaient la plage donnent l’impression de la balade évoquée précédemment à travers la mémoire des gens qui parlent. Le flot des paroles qui s’écoulent, la caméra qui glisse comme elle glissait sur l’eau du fleuve dans Central (2001), avec de même une voix qui racontait… Comme dans Riyo et Central, les personnes dont on écoute les voix ne sont pas filmés. Ce qui renforce l’apaisement des mouvements de la caméra, notamment avec la sonorité chantante de la langue brésilienne. Catherine Francblin parle d’une « sensation de flottement » constante dans le cinéma de Dominique Gonzalez-Foerster. Selon la critique, le flottement est notamment dû « à la lenteur des images et à la longueur relative des plans (compte tenu surtout du sentiment de vide et d’inaction qui s’en dégage) ». Elle ajoute que la pluie et les plans d’eau y sont de plus fréquents. D’autre part, la plasticité de Plages doit beaucoup à la couleur. En effet, le jaune, le rouge, le bleu des feux d’artifice, des parapluies, des personnes filmées. Dans la tradition de Goethe et de Vladimir Nabokov, Dominique Gonzalez-Foerster accorde une grande importance à la couleur et à son symbolisme. L’image d’Atomic Park (2004) est également d’une grande plasticité de par sa couleur ou non couleur fondue, celle d’un paysage désertique uniformisé par nos yeux sous l’effet de l’éblouissement et de la chaleur solaire. Un grand nombre de ses travaux antérieurs consistaient en la création de chambres à l’intérieur de l’espace d’exposition. Les couleurs et les indices constituaient son alphabet de base. Dans ces deux éléments se cristallisaient une histoire, une narration. Benjamin Weil écrivit à ce propos que « la couleur est la porte permettant d’entrer dans la narration ». Le CD-Rom de l’artiste rassemblant toutes ses chambres, tel un bâtiment virtuel et dans lequel on peut se balader, se nomme d’ailleurs Residence color (1995). Pour créer ses chambres, Dominique Gonzalez-Foerster s’est inspirée de la littérature ; dans A rebours, elle s’inspire du personnage Des Esseintes d’Huysmans avec lequel elle partage la même conception de l’art ; à savoir, tout l’environnement concourt à l’art . Elle s’est également inspirée du cinéma ; dans R.W.F., elle rend hommage à Fassbinder. Ainsi le matériau de départ de plusieurs oeuvres est souvent l’art même, comme dans Plages où l’œuvre de Roberto Burle Marx sert de prétexte à l’évocation des structures des images, des valeurs, des biographies de chacun.
Littérature – Science fiction
Les nombreuses références littéraires au cœur des recherches artistiques de Dominique Gonzalez-Foerster sont clairement présentées dans Expodrome avec le tapis de lecture. Dans le texte de 2002, nombreuses sont les notes de bas de page. Elles renvoient ou à des textes de ou sur DGF, ou à des textes qui ont influencé son travail. On les retrouve dans le tapis de lecture d’Expodrome. Espace dédié à la lecture, un tapis pour le public (assis, debout, allongé) et des piles de livres, tous chers à la culture de l’artiste, permet de patienter avant de pénétrer dans un autre environnement, Cosmodrome (2001). Cet autre espace-temps fait plus référence à un des autres centres d’intérêt de l’artiste : la science-fiction. Créé avec Jay-Jay Johanson, il montre comment cette artiste joue à s’associer avec d’autres créateurs, issus tant du monde musical, que plastique et cinématographique (Bashung, Ghesquière, Christophe, Van Huffel, Lalloz & Galfione, JJJohanson, Huyghe, de Meaux, Parreno, Ange Leccia …). En dénotent la production d’Expodrome réalisée avec une « équipe d’exposition » et dont l’écriture du catalogue a contibué à la genèse ; ainsi que les propositions de programmations de films par différents invités le dimanche à 15h pendant toute la durée de l’exposition.
Biographie - Identité - Narration
La narration est un autre élément constitutif de l’œuvre de Dominique Gonzalez-Foerster. Elle y a trait à l’identité. Celle-ci est le sujet même d’Ann Lee in Anzen Zone (2000). De même, la narratrice dans Central explique que « Les autres sont des parties de soi./ Pas d’identité complète sans la présence de tous ». L’identité dans Plages est celle qui rattache chaque être à la ville qu’il habite. Les chambres ont également trait à l’identité et à la biographie. Dominique Gonzalez-Foerster parle de « l’obsession biographique » . En 1988, à la galerie Gabrielle Maubrie, lors de l’une de ses premières expositions personnelles Bienvenue à ce que vous croyez voir, elle expose des photos de la galeriste. Il fallait mettre la personne au centre. Elle met en exposition l’autre ; « il faut du récit, de la fiction, il faut de la personne » . C’est exactement le cas dans Plages. Elle filme, expose, présente une ville non pas à-travers son architecture ou son histoire mais à-travers le regard, la mémoire et la biographie de ses habitants. La caméra remplace l’œil de l’habitant dont on écoute le récit. C’est lui qui nous guide et non l’artiste. On constate l’importance de la personne dans l’œuvre de Dominique Gonzalez-Foerster. Dans les années 80, la création artistique avait pour cœur l’objet alors que dans les années 90, les artistes ont mis l’accent sur la personne. Nicolas Bourriaud parle à ce propos d’une « esthétique relationnelle » . A l’origine, il y a une narration, essentielle chez cette génération d’artistes. Dominique Gonzalez-Foerster explique qu’adolescente, elle a été gardienne de musée. Les gens ne restaient qu’une seconde devant chaque tableau. Pour remédier à cela, elle a cherché à développer des stratégies narratives dans l’espace. Cela se traduit dans Plages par les récits de soi des habitants de Copacabana. Au début des années 80, l’art conceptuel occupe toujours les esprits malgré le retour à la figuration. Dominique Gonzalez-Foerster est elle aussi influencée par cette tendance, mais elle s’en détache en introduisant dans son œuvre la narrativité. Elle fait du spectateur le lecteur d’un récit. Il revient sur sa propre histoire en réaction à l’histoire de l’autre. Dans Plages, le spectateur se rend rapidement compte de la différence de perception de l’espace et de la ville qui existe entre le Brésil et l’Europe. Cette perception est plus sensuelle, plus violente ; elle est plus sensorielle. C’est pourquoi Dominique Gonzalez-Foerster parle de modernité tropicale. « Considérer la modernité tropicale, c’est comme être conscient de la transparente complexité de nos désirs et de cette négociation permanente et continue entre les multiples facettes de nous-mêmes » .
Par ce film, l’artiste fait naître chez le regardeur un désir d’ailleurs, un désir d’altérité. L’appréhension de Copacabana passe par notre imaginaire et par celui de ses habitants. Leurs références se mélangent aux nôtres pour créer une fiction, une image de cette ville tant chez ceux qui la connaissent que chez ceux qui n’y sont jamais allés. Cette esthétique de la réception est primordiale pour Dominique Gonzalez-Foerster, comme pour Roberto Burle Marx. Elle et son corollaire la narration, sont au cœur de la construction du moi. L’artiste développe un espace virtuel qu’expérimente le spectateur. C’est l’espace potentiel de D.W. Winnicott . Selon ce dernier, la richesse des expériences culturelles permet le développement d’ un « espace potentiel », qui n’est ni l’espace psychique de l’individu, ni celui extérieur de la réalité partagée, et dans lequel s’exerce la créativité de l’être.
« Comment faire partie d’un paysage ? En laissant glisser son ombre un peu plus longtemps sur le trottoir ? »
Indications bibliographiques
Conférence de Dominique Gonzalez-Foerster à l’Ecole du Louvre, 11.01.2002 « Conversation entre Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe, Philippe Parreno et Jean-Christophe Royoux », in Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1999 « Entretien avec Dominique Gonzalez-Foerster », 15 mai 2001, exposition Cosmodrome, Le Consortium de Dijon, 2001 Entretien entre Dominique Gonzalez-Foerster et Patrick Bouvet, Voilà – le monde dans la tête-, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 2000 Catherine Francblin, « Dominique Gonzalez-Foerster, fragments du futur », Art Press n° 267, avril 2001. Entretien Dominique Gonzalez-Foerster et Benjamin Weil, Flash Art, mars-avril 1992 Dominique Gonzalez-Foerster, Biographique, Numéro Bleu, Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, 1993 Nicolas Bourriaud, esthétique relationnelle, Presses du Réel, 1999 « A conversation between Dominique Gonzalez-Foerster and Jens Hoffmann », in Tropicale modernité, Fundació Mies van der Rohe, Barcelone, 1999 H.R. Jauss, Pour une esthétique de la réception (Allemagne, 1972), Gallimard, 1978 D.W. Winicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel, (1971), Gallimard 1975
Voir aussi Tactiques Chroniques Dominique Gonzalez Foerster Créatrice d’espaces-temps
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