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Other Ways of Knowing,

Alexandra Lethbridge, prix de lacritique.org, Voies Off 2018

Other Ways of Knowing
Other Ways of Knowing
Le jury de lacritique.org a choisi après concertation parmi les soixante photographes sélectionnés par Voies Off 2018, la série présentée par Alexandra Lethbridge, « Autres manières de connaître », traduction de son titre « Other Ways of Knowing ». Déjà, la traduction française proposée ici, du titre anglais amène à l’interprétation, et débute les pourquoi de ce choix.

Voir en ligne : https://www.alexandralethbridge.com

Née en 1987 à Hong Kong, cette photographe anglaise combine la réalité et la fiction à travers des montages de différents matériaux recyclés, des images d’archives et ses photographies, ses prises de vue, pour questionner entre autres les formes de savoir. La rationalité n’est pas la seule possibilité de connaissances comme nous le savons tous, la magie, les sciences occultes sont aussi des sources pour apprendre et voir autrement. Alexandra Lethbridge joue avec la polysémie des images et leurs interprétations possibles tout en adoptant une esthétique vintage en noir et blanc avec des focus en rouge, ou inversement par des focus en noir comme des flèches nous indiquant ce qu’il faut regarder.

A l’heure des « fake news », phénomène mondialisé grâce aux réseaux sociaux notamment et accessibles par tous, la question de la véracité d’une image est d’autant plus déterminante. Si les photomontages pour glorifier la période stalinienne ou les ajouts de pinceaux du peintre David sur le sacre de Napoléon témoignent que ce phénomène n’est pas nouveau, les obsessions d’Alexandra Lethbridge dévoilent les coulisses de ces tours de passe-passe et cherchent à nous alerter par les troubles que provoque l’insertion de perturbations dans l’image. Ce qu’elle applique à l’image, c’est ce qu’applique d’une certaine manière le logiciel de traduction instantanée de google. Tout est possible dans les lectures des traductions googlisées, avec l’aléatoire des mots choisis par le logiciel en fonction de l’algorithme conçu.

Derrière l’apparence ludique des tours de magie que nous présente l’artiste en manipulant des pièces de monnaie, des verres, des cartes à jouer, des balles, elle questionne ce qu’appelait Paul Watzlawick, « la réalité de la réalité » dans les années 70 avec l’Ecole de Palo Alto. Mais, elle le fait en utilisant la photographie. Alexandra Lethbridge pointe la perception visuelle et comment les images participent de manière intuitive et spontanée à la construction d‘une connaissance avec le risque d’illusion, de trompe-l’œil, d’interprétation et tout ceci sans forcément avec une volonté malveillante. Les magiciens réussissent leur tour grâce à la « cécité inattentionnelle ». Alexandra Lethbride l’explique très bien dans un entretien donné au magazine GUP cette année : « « La cécité involontaire » est ce qui se passe lorsque vous conduisez pour vous rendre au travail et vous ne pouvez pas dire quelle était la couleur de la voiture qui roulait devant vous. Vous avez été en mode automatique, et notre cerveau n’enregistre pas les choses qui sont en vue. Tout ce que font les magiciens est concentré là-dessus. Et s’ils vous amènent à focaliser votre attention ailleurs, ils peuvent faire ce qu’ils veulent et vous ne le verrez pas ».

Le côté vintage de l’ensemble de la série séduit indéniablement mais les éléments d’interférences posés par l’artiste sur les images sont directement visibles et pertubants comme le masquage du visage d’une femme par des pixels colorés. Ce dispositif rend d’autant plus intéressant le questionnement de la vérité par le visuel. D’ailleurs, Alexandra Lethbridge aime ces « tromperies », ces « jeux de dupes », ces canulars visuels : dès sa première série « The Meteorite Hunter », créée en 2014, elle se livrait à ce curieux exercice en changeant les échelles des photographies de la NASA, en découpant des détails etc. brouillant ainsi la réalité des images scientifiques, ou plutôt amplifiant le brouillage. En effet, il faut rappeler que les images scientifiques de la NASA sont déjà re-travaillées pour les rendre plus visibles. La NASA détermine des couleurs de manière aléatoire pour les planètes, en justifiant que les couleurs choisies permettent une meilleure intelligibilité de la planète.

Alexandra Lethbridge avec le Cosmos pointe la falsification du réel indicible. Ici, c’est le fait qu’aucune sonde n’a été encore sur la planète la plus éloignée du système solaire, mais cela est aussi effectué pour l’infiniment petit, les particules comme le neutrino. Les physiciens codifient des couleurs à ces particules invisibles à l’œil et au plus sophistiqué des microscopes et représentent lors des chocs dans des expériences bien réelles comme celles effectuées dans le Large Hadron Collider (LHC) construit sous terre entre la Suisse et la France, ce qui se passe, par des images de synthèse crée par des ordinateurs. Les chercheurs du CERN (Centre d’Etudes et de Recherches Nucléaires) rendent visibles et esthétiques, artificiellement, l’indicible. Et, Alexandra Lethbridge déplace la photographie sur ce champ avec ses méthodes et ses matériaux en donnant vie à 3 séries successives : 2017 The Path Of An Honest Man , 2016 Other Ways Of Knowing et 2014 The Meteorite Hunter.

Ce qui est fascinant dans la série lauréate est le recours à la magie, anagramme d’image, pour questionner fiction et réalité, pour interroger voir et regarder, pour réfléchir à ce qu’une image nous donne à comprendre ou à ce qu’on veut voir, ou ce qu’on voit sans réflexion. L’irrationnel pour saisir le doute des perceptions visuelles : le recours à la prestidigitation, aux « clichés » de cet univers et à ses coulisses est la force de cette série. Ce travail appelle aussi des créations d’autres artistes comme Laurie Dall’Ava (http://www.laurie-dallava.com), aussi visible à Arles dans la galerie « Espace pour l’art » actuellement, ou Anne Lefebvre (http://www.anne-lefebvre.fr) dont les créations s’ouvrent ainsi « Alors qu’un groupe de chercheurs de Seatle avait développé une technique permettant la collecte des poussières dans la stratosphère (qui se trouve à environ 20 km d’altitude), ce catalogue numérique dresse une liste d’ « objets » poussiéreux ou non, qu’Anne Lefebvre a détectés et observés avec des moyens rudimentaires. Tout amateur pouvant aujourd’hui disposer d’un outillage au moins aussi performant, cette liste constitue donc un champ d’observation idéal. ». Ou encore à une jeune photographe polonaise, Weronika Gesicka, avec sa série « Traces » (2017) découverte au prix du livre des Rencontres d’Arles 2018 composant d’étranges situations avec des photographies d’archives, où l’illusion n’est pas si directe… (http://weronikagesicka.com/pl/start-2/)

« Other Ways of Knowing » conjugue questionnement scientifique, esthétique vintage, ironie et troubles. A travers cette série, le jury de lacritique.org a perçu sans connaître son auteur, ni son parcours des qualités formelles et de fond intrinsèquement mêlées. Et maintenant que l’identité est révélée, il suffit de parcourir la biographie de cette jeune photographe anglaise pour découvrir les nombreux prix qu’elle a déjà remportés. A l’image du festival Voies Off, lacritique.org poursuit son action de découverte et de promotion de jeunes artistes internationaux…

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++INFO++
Pour le Post-Scriptum (P.S) : cette série a convoqué dans ma mémoire un travail de recherche universitaire sur la réception en art contemporain, dans lequel je montrais à des visiteurs dix photographies d’œuvres de Rebecca Horn, dont 5 étaient dans l’exposition et 5 non. Et la majorité des visiteurs en répondant aux questions suivantes, quelle œuvre vous a le plus plu ? et laquelle vous n’aimez pas ? montre des œuvres qui ne sont pas exposées ! La réception est de toute évidence, une alchimie complexe.

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