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Nathan Huff , quelques histoires pour rêver debout

L’exposition de Nathan Huff à la Sullivan Goss Gallery, Santa Barbara, qui dure jusqu’au September 24, 2019 a pour titre The Stories We Tell Ourselves. Le jeune artiste californien s’appuie pour ses créations plastiques sur des éléments repérés dans la nature et autour de lui. Dans cette exposition sont réunies des œuvres qui figurent certaines réalités appartenant au monde végétal (arbres, plantes, mais point d’animaux cette fois) auxquelles sont adjointes des représentations en modèle réduit de choses produites artisanalement par l’homme (bateaux, échelles, etc.) ainsi que des objets habituels du domaine ménager. Ses peintures peuvent s’embraser d’un seul coup d’œil mais demandent aussi au regardeur de s’attarder pour examiner divers détails singuliers. Ceux-ci restent identifiables mais paraissent souvent étranges soit par leur forme propre (arbres aux branches noueuses), soit du fait d’une mise en situation inattendue (le nuage pleut sur la chaise, les plantes en pots lévitent).

Voir en ligne : https://www.nathanhuff.com/#/the-st...

L’esprit de l’artiste manifeste sa singularité aussi bien par la production matérielle d’objets en deux ou trois dimensions qu’à travers ses choix d’ordonnancements des formes qui acquièrent souvent une dimension onirique. Certaines figures sont récurrentes des créations de l’artiste : l’échelle, la pirogue ou la barque, l’arbre, le ciel étoilé, etc. ; elles se retrouvent dans l’œuvre de Nathan Huff depuis plusieurs années chaque fois mises dans des situations différentes.

Face aux peintures comme devant les installations volumiques de l’artiste le parcours visuel du visiteur ne lui permet pas distinguer complètement ce qui appartient aux réalités reconnaissables par tous et ce qui provient du choix arbitraire de l’artiste pour les liaisons inattendues des éléments représentés. Une des particularités de ces créations, aussi bien pour les peintures que pour les sculptures-installations, est le mixte entre le continu et le discontinu. L’espace entre les choses est aussi important que les objets eux-mêmes. C’est dans cet espace intermédiaire que se trouve une forme récurrente : la ponctuation, souvent lumineuse, de « dots ». Ceux-ci peuvent être interprétées comme des évocations figuratives de lampes (ici dénommées Lumens) ou d ‘étoiles (présentes dans Myrtilocrest Moment, Tree Aloe Transience) mais aussi constituer une figure décorative que les historiens de l’art ou les critiques français nomment « les semis ». Ce terme met l’accent sur la distribution qui, chez les artistes comme les paysans, est généralement irrégulière alors que dans les impressions textiles (tissus à pois) les points s’alignent. Ces ponctuations peuvent être interprétées figurativement mais constituent surtout une animation abstraite des fonds de peintures. Leur distribution all-over constitue un contrepoint des représentations figuratives centrées et elles participent de l’évocation du monde flottant qui singularise les peintures de Nathan Huff.

À coté du circuit fait par l’œil du regardeur, passant d’une évocation d’objets figuratifs à l’autre, l’artiste propose un autre cheminement plus libre entre ces « dots ». Après avoir semé les graines d’un parcours visuel le visiteur peut circuler dans le tableau en partant de n’importe quel point et en improvisant chaque fois un nouveau circuit. On remarquera la présence intéressante d’un semis dans la représentation d’un oreiller en bas de la pile que vient coiffer une branche d’arbre (Pillow Sleep, 2019) : un monde abstrait et féminin à la base d’une colonne érectile, il y aurait beaucoup d’histoires à raconter ...

Nathan Huff possède un style propre pour décrire le monde, il a une manière à lui de transformer les choses, de ne garder que ce qui lui importe afin d’organiser des associations originales. Il réussit à faire partager des sentiments artistiques à travers de petites attentions qui sont à la fois personnelles à l‘artiste mais qui peuvent être ressenties par beaucoup de visiteurs. Les simplifications, détournements et transformations qu’il opère ne ressortent pas du domaine de l’ornement mais plutôt qu’une véracité alternative. Les branches d’arbres (Rorschach 1,2) par delà l’accumulation des coups de pinceaux qui les constituent, en viennent à former des nœuds sans pour autant pencher vers le décoratif.

Toutes ses œuvres développent un subtil sens de la matière qui n’est jamais pesante mais qui, par une physique intuitive et sentie, parvient à mêler le solide, le liquide et le gazeux. Ces sensations diverses proviennent tout autant les objets représentés que de la distribution des formes dans l’espace plastique ou de la technique de création employée. Dans ces peintures l’artiste procède par une multitude de petites touches aquarellées qui trouvent leur pendant dans les assemblages volumiques avec fines baguettes de bois qui s’accrochent sur une structure plus large, comme ce morceau de bois mort, dans l’œuvre intitulée Rigging.

On peut reconnaitre l’aspect gazeux aussi bien dans les représentations lumineuses : ampoules, lustres ou étoiles, mais aussi dans les nuages qui laissent tomber leur pluie parcimonieuse sur les plantes (Some Mornings ou Some Nights). Les oreillers qui semblent autant gonflés d’air que de plumes seront aussi classés du côté du gazeux. Ils flottent dans l’air (Tree Aloe Transience) quand ils ne sont pas maintenus sous une forme de branche, Some Mornings ( ?). Ces oreillers ici peints ne sont pas sans rappeler ceux en volume qui figuraient dans l’installation Bed Room de l’exposition Sadness Sleep and Sanctity à New Media Gallery, Ventura College, 2017 ; leur assemblage alors finissaient par constituer une sorte d’arbre dominant le lit vide.

Dans les peintures de Nathan Huff l’élément liquide est partout aussi bien comme constitutif de la matière picturale gouache ou aquarelle mais aussi comme élément des figurations. Comme nous l’avons vu la pluie est parfois figurée et la peinture coule naturellement du fait de la pesanteur. Mais surtout le fond bleu des grandes peintures est à la fois un ciel nocturne et un univers marin qui supporte les représentations des barques. Dans les créations volumiques où des barques ou pirogues miniatures sont souvent présentes, c’est par son absence que le milieu liquide est rappelé : les bateaux s’envolent et s’accrochent aux branches après la disparition du milieu liquide ; on ne sait pas s’il s’agit d’une vision après le déluge, la suite d’une tempête ou la conséquence de la baisse du niveau de la mer.

Les corps solides affirment leur présence par la pesanteur. Des chaises reposent sur leurs quatre pieds, les arbres s’ancrent dans les planches, dans leurs pots conséquents les plantes s’épanouissent. Mais c’est bien sûr dans les sculptures que la présence solide s’exprime. L’élément le plus expressif est dans ce cas la chaîne métallique dont la pesanteur, dorénavant solidifiée, sert de socle pour l’échelle et la pirogue dans Climbing, 2019.

Toutes ces créations rappellent que dans l’art c’est l’imagination qui fait la réalité.
Ces peintures ou installations se rapportent chacune à un projet, avec des histoires propres au travail lui-même, mais en se déplaçant entre les œuvres le visiteur perçoit les liens possibles avec des connotations différentes de ce qu’il s’attendait à trouver. Après être resté un moment devant ces représentations bi ou tridimensionnelles le visiteur éprouve la pesante présence de son corps parmi ces autres corps puisque lui ne saurait s’affranchir de la suspension de gravité qui règne dans l’univers de l’artiste. Oui nous sommes matière et si nous ne pouvons nous libérer de cette contrainte nous pouvons en revanche devant des œuvres comme celles-ci éprouver par nos divers sens des plaisirs physiques et/ou psychiques. Les histoires que Nathan Huff nous raconte sont propres à éveiller multiplement notre sensualité et à nous permettre pour un moment basculer dans les rêves.

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