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Mathilde FRAYSSE Portraits en question

15ième pari critique d’une artiste émergente sans galerie

emmes Chambres
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Mathilde connaît le parcours artistique de nombre de femmes : une formation initiale puis l’arrivée d’enfants et sa cohorte de bonheur qui se double néanmoins pour quelques années de la mise à l’écart que requiert une pratique artistique régulière. Le temps du quotidien n’est pas celui de l’immersion créatrice. Passent les années, puis les enfants grandis, revient la nécessité du début, intacte : photographier, dire le monde à travers ce moyen d’expression, céder au désir d’images.

Voir en ligne : https://mathildefraysse.fr

Nicole Vitré-Méchain La photo a fait irruption très tôt dans ta vie ? Pourquoi ? Comment ?

Mathilde Fraysse Il y a toujours eu une présence, une pratique de la photographie dans mon entourage. Mon père et mes grands-parents s’y adonnaient : il y avait un labo photo argentique dans la famille. J’ai très tôt été immergée dans un monde de pratique amateur dont je m’aperçois qu’elle était de qualité : l’attention aux cadrages me frappe de plus en plus quand je revois ces clichés. J’ai toujours eu un intérêt très grand pour les albums de famille, je m’y replonge souvent. J’ai eu mon premier appareil à 11 ans puis mon premier appareil reflex avec objectifs à 14 ans. Si je ne fréquentais pas les musées je n’avais pas une grande proximité avec la peinture- j’ai été très tôt nourrie d’images.

NVM Te souviens-tu de la première photo que tu as faite ?

MF Oui très bien. C’est une image de mes parents, en 1985 : ils sont ensemble dans un paysage de neige. Ils venaient pourtant juste de se séparer. J’avais pris l’appareil de mon père et j’ai réalisé cette photo : ils s’étaient accroupis pour se mettre à ma hauteur, je n’ai cadré que leurs visages. Le paysage au-dessus coïncide avec ma propre ligne d’horizon. Ils sont tournés vers l’objectif et leur sourire semble quelque peu contraint. Dans les boîtes à photos de la famille le cliché est encore légendé ainsi au dos : photo faite par Mathilde.

NVM Te souviens-tu de la première fois où tu as été interpellée par une photo faite par quelqu’un d’autre ?

MF Il ne s’agit pas vraiment d’une photographie, mais d’un film de Wim Wenders qui m’avait beaucoup marquée : Lisbon story. La caméra y est confiée aux enfants, ce sont eux qui réalisent les prises de vue. On y retrouve le thème de l’errance, cher au réalisateur, mais il se décline ici à travers une quête des images.

NVM Tu as côtoyé Patrick Faigenbaum à un moment. Quel a été son rôle ?

MF Je l’ai rencontré à la fin de mes études. Il était de passage à Tulle où je revenais régulièrement et j’étais chargée de lui faire découvrir la ville. Il a regardé mon travail, m’a beaucoup encouragée. Au cours de nos visites il a fait des portraits de moi ; j’ai été frappée de son attention, du soin et du temps passé au moment de la prise de vue. Il m’a juste conseillé d’aller voir une galerie, ce que j’ai fait : L’oeil écoute à Limoges. Il avait un rapport simple aux choses. Il m’a dit : tu as un appareil moyen format, fais du moyen format. Cette bienveillance m’a beaucoup portée.

NVM À travers toutes tes images, il y a une sorte de fil conducteur que l’on repère vite : les femmes et le regard que tu portes sur elles.

MF J’ai tout de suite perçu que je m’en sortais mieux avec des modèles filles qu’avec des modèles garçons. Il me semblait que la densité de l’image y était plus palpable. C’est vrai que j’ai beaucoup photographié les femmes mais j’ai à présent un projet qui me tient à cœur : photographier des pères dans la chambre de leur fille adolescente.

NVM Il y a dans ton travail la récurrence du portrait que l’on retrouve d’ailleurs dans tes titres : Portraits Maisons, Portraits Jardins, Portraits Allaitement...

MF Je travaille par séries. Il y a des portraits négociés, posés, et d’autres pris à la sauvette, dans la rue, à Lisbonne par exemple où je suis allée photographier, sans doute sur les traces du monde onirique entrevu chez Wenders. Sur les conseils de L’oeil écoute je les ai présentés en diptyque : une photo de rue 24 x 36 (tirage 30 x 40 cm) dialogue avec une 6 x 6 faite à la campagne (tirage 30 x 30 cm). Cela induit une sorte de narration : le hasard de l’une fait l’histoire de l’autre...Curieusement, côte à côte, elles révélaient des accointances.

Dans la série Portraits Maisons, j’ai mis en regard des photos de grosses bâtisses bourgeoises de la campagne corrézienne et des photos de jeunes filles posant devant. Dans le diptyque de présentation, le personnage est à gauche ou à droite, c’est selon. Il y a donc une maison avec le modèle et la maison seule d’où le modèle s’est absenté. Parfois il s’agit d’une habitante des lieux, parfois non. Ce projet était alors porté par L’oeil écoute et la maison d’édition Le bruit des autres. Une fois par an une commande était proposée à un photographe et les prises de vue ensuite soumises à un écrivain, Philippe Forgeau, auteur de théâtre, en ce qui me concernait. Il était libre d’écrire ce qu’il voulait à partir d’images dont il ignorait tout.

Pour Femmes Chambres, j’ai photographié des femmes de plus de 50 ans dans un univers intime, cellui de leur chambre. La mise en scène y est surjouée. La présentation finale, dans l’obscurité, donne à voir des images en diptyques 50 X 35 cm, enchâssées dans des coffrets en noyer que le spectateur al- lume et éteint.

En 2022 la série Lunade, s’intéresse à une très vieille coutume de ma région, une affaire de femmes à l’origine, une des plus anciennes processions d’Europe qui perdure encore. J’ai beaucoup lu à ce sujet, Marcelle Delpastre par exemple, poétesse et paysanne corrézienne, née en 1925. J’ai imaginé des mises en scène à partir de ces textes. Paroles contemporaines et récits anciens, photos couleurs de figurantes et fausses images d’archives en N et B revisitent ce très vieux rituel païen.

Femmes Forêts, projet en cours, est une commande de l’association Merveilleux prétexte : six artistes travaillent sur le thème de la forêt en Nouvelle Aquitaine (série de douze tirages argentiques format 60 x 60 cm). Après un échange modèle/photographe, trois objets en lien avec la conversation sont choisis et emportés en forêt : il en résulte un dialogue femmes/objets/forêt.

NVM Quel est ton rapport à l’argentique ?

MF Dès que je peux, je travaille en argentique, avec un moyen format. Le rendu est de meilleure qualité qu’avec mon numérique. La pratique de l’argentique oblige à prendre son temps, contrairement à celle du numérique. Il y a aussi les contraintes financières à prendre en compte car le prix des consommables a augmenté. Cela incite à tout penser minutieusement avant de déclencher.

NVM Si l’on s’en tient à une définition générale, le portrait est un genre graphique qui représente, de façon ressemblante ou non, un modèle humain. Ancré à l’origine dans le mythe de Dibutade, il a pour but de rendre présents les absents. Dans ta pratique affirmée du portrait tu photographies aussi des choses (les maisons par exemple), brouillant ainsi les frontières traditionnelles animé/inanimé, que la peinture du XVIIème siècle avait clairement définies et catégorisées. C’est quoi finalement un portrait pour toi ?

MF Je ne le sais peut-être pas exactement ; si la théorie retient mon attention elle ne détermine pas plus que cela ma pratique. Je recherche un état de surprise à la prise de vue, puis en découvrant l’image, puis au moment de l’accrochage, au mur.

NVM Ton approche photographique ne chercherait donc pas à vérifier quoi que ce soit de la réalité. Elle laisserait plutôt libre cours à ce qui échappe. Pourrais-tu préciser ce que tu cherches dans l’image photographique ?

MF J’aborde les choses par intuition, par nécessité intérieure. Je cherche une certaine magie véhiculée par le vocabulaire de la photographie argentique : l’image révèle...

NVM On pourrait penser ici aux mots du sinologue et essayiste Simon Leys : "Il faut dire ce que l’on voit, et ce qui est peut-être plus difficile encore, apprendre à voir ce que l’on voit."

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++INFO++
Mathilde Fraysse, 43 ans
Master 2 esthétique de la photographie – Université Paris 8 www.mathildefraysse.fr Expositions : 
Juin à septembre 2024 Aux jardins ouvriers parc de l’Auzelou, Tulle 2022 Exposition collective Lunade, Église Saint Pierre, Tulle 2011 Femmes Chambres, galerie L’Oeil écoute, Limoges 2009 Portraits Jardins, Rencontres photographiques de Solignac 2008 / 2009 Portraits Maisons et Portraits Jardins, exposition itinérante avec le centre d’art Pollen à Monflanquin 2005 Exposition collective, Rencontres photographiques de Solignac Photographies (Portraits Ville), Peuple et Culture à Tulle Publications : 2023
Lunade, livre d’artiste, co-édition avec Merveilleux Prétexte, Tulle
2010
La Belle Revue, édité par In Extenso, Clermont-Ferrand
2008
 Portraits Jardins catalogue d’exposition édité par Pollen, Monflanquin
2006 
Les Revenantes livre co-édité par Le Bruit des Autres et la galerie L’Oeil Ecoute, Limoges 2004 
Photographies catalogue édité par la galerie L’Oeil Ecoute, Limoges

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