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Manuel Merida, les rayures en liberté.

L’Espace Meyer Zafra présente jusqu’au 5 janvier 2014 une exposition personnelle consacrée à Manuel Merida, un artiste vénézuélien, né en 1939, installé à Paris depuis les années 1980. Le titre de l’exposition est : Usuyuki/Chantier. On peut s’interroger sur le choix du mot japonais dans la première partie du titre : est-ce une allusion directe à sa signification « Neige légère » ? Ou n’est-ce pas plutôt un renvoi indirect à l’œuvre de Jasper Johns Usuyuki, 1981, dans laquelle celui-ci a répété, par sérigraphie, dans toutes les directions du tableau un motif rayé.

Voir en ligne : http://www.espace-zafra.com/artiste...

Dans cette série, Johns occupait toute l’étendue de ses toiles (effet all-over), Merida investit lui tout l’espace longiligne de la galerie ; le mur gauche a été envahi du sol au plafond par une installation présentant à la fois des « objets optiques » très aboutis et des éléments plus petits, épars, les « restes » du chantier en quelque sorte. Dans cette installation tout est bicolore rouge et blanc ; oui tous les objets, petits ou grands, sont soit rouge soit blanc ; les plus grands sont rayés par les lignes de ces deux teintes. Ces rayures gardent toujours le même écart mais sont orientées dans toutes les directions. Certaines parties (les grands cercles) sont mobiles grâce à de petits moteurs cachés. Manifestement Manuel Merida qui a travaillé l’atelier de Carlos Cruz Diez puis comme scénographe de théâtre, décorateur de cinéma ou graphiste publicitaire maitrise les effets sont optiques et cinétiques. En quoi cette installation va t’elle au delà des effets décoratifs dont elle joue ?

Tout d’abord, de par sa taille et de par sa situation dans l’espace de la galerie, il est impossible d’embrasser l’installation d’un seul regard. Il faut parcourir toute la longueur pour découvrir la variété des éléments qui la compose. Comme on ne peut pas reculer — on buterait sur les murs ou sur d’autres œuvres dont on parlera plus loin — il faut aussi lever et baisser les yeux. Dans cette découverte ambulatoire, il y lieu de s’approcher pour examiner les nombreux petits volumes accumulés ainsi que les « rebus » du chantier nécessaires au montage de cette création volumineuse. Les éléments rustiques de la fabrique (sable, polystyrène, papier, pigments, armature en fer à béton, fils de fer, ...) sont intégrés. L’artiste assume le côté artisanal de la genèse d’une œuvre d’art. Pour cette pièce l’expérience du regard du visiteur est différente de celle, plus usuelle, qu’il va pratiquer devant chacune des autres créations accrochées sur les murs de l’espace Meyer Zafra. Il s’agit d’œuvres cinétiques : des cercles monochromes mouvants, remplis de pigments, tournent autour d’un axe central. Le visiteur s’arrête et attend l’évènement. Derrière les plaques de verre, du fait de la rotation et de la gravité, les pigments inclus, retenus un temps par des obstacles, chutent vers le cœur de l’œuvre. Ici, bien que l’artiste ne maitrise pas tous les effets obtenus, il fixe le spectateur devant l’œuvre. C’est une position de réception esthétique somme toute assez traditionnelle malgré la rotation incluse.

Devant l’installation décrite plus haut, comme nous l’avons dit , le visiteur est d’abord incité à aller voir plus loin. Pour voir, pour savoir (Çà voir ?), il doit prendre le temps de parcourir l’œuvre. Chemin faisant, il va remarquer quelques configurations de volumes, de matières, de contrastes des directions des rayures, ... ; cela va l’amener à s’arrêter librement ici ou là et à se poser des questions sur les intentions de l’artiste et sur ses propres réactions. Dans ce vaste ensemble où tout est parfaitement en place, même le désordre ( !), il est conduit à opérer ses propres choix esthétiques à l’intérieur de l’organisation visuelle élaboré par l’auteur. Celui-ci réunit dans un « chaos organisé » des éléments plastiques, qui pourraient aisément être séparés, et des ready-made très divers dont l’intégration est aidée par la mise en couleur. Les prises de vue appartiennent au regardeur. Ici, comme le disait (en le regrettant) Duchamp c’est lui qui fait l’œuvre. S’il dispose d’un appareil photo et décide de garder mémoire de son expérience perceptive, l’affaire sera encore plus flagrante. Il cadre, il vise, il fait œuvre de l’œuvre. Dans tous les cas il gardera le souvenir très satisfaisant d’une expérience esthétique librement vécue.

Les pièces circulaires et mobiles sont intéressantes à contempler sur le moment. Nous restons attentif à guetter la brusque modification due à la chute du matériau. C’est notamment le cas pour l’œuvre dans laquelle le pigment rouge est retenu de manière inattendue sur un quadrillage de lignes rouge qui s’étend sur tout la surface. La découpe entre les étendues rouges et le fond se fait par de multiples petits escaliers dans un étonnant effet partiel de pixellisation.

Parcourant l’installation qui a donné le titre à l’exposition, c’est le mot de liberté qui revient : on admire la liberté créatrice dont fait preuve Manuel Merida dans cette dernière création. Avec tout le savoir faire accumulé durant une déjà longue carrière, il s’amuse comme un enfant, exerçant sa latitude à provoquer l’inattendu dans le choix des assemblages et superpositions. Ce qui est essentiel et marquant pour le visiteur, c’est que cette liberté d’auteur vient lui offrir à son tour, lorsqu’il se trouve devant l’œuvre, la possibilité d’exercer la sienne. Le comble est que c’est un motif de rayures régulières bicolores, qui aurait pu être tyrannique, qui permet d’accéder à une perception ouverte. Cette maîtrise contradictoire de signifiants et de signifiés force notre admiration.

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