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Lovelab, un scénario élastique

Lovelab

A la galerie RX, s’est tenue une exposition collective réunissant des oeuvres où il est question de l’érotisation des machines qui nous entourent. Du texto au site de rencontres, nous paraissons aujourd’hui traverser le miroir fantastique de Lewis Caroll pour atteindre un monde où fantasmes et réalités se voilent l’un l’autre. « Bientot, seuls ceux qui sont dans la virtualité s’aimeront », Paul Virilio Discussion avec Laetitia Sellam, commissaire d’exposition, sur l’idée descénario élastique.

Daphné Le Sergent/ Lovelab, un scénario élastique est le titre de l’exposition dont vous avez été la commissaire à la galerie RX. Un scénario est habituellement une association entre des images et un texte.Comment cela fonctionne-t-il pour une exposition ?

Laetitia Sellam/ Au départ, l’idée de scénario élastique propose aux artistes de raconter des histoires, histoires d’amour et de sexe. Celles-ci sont étirables à volonté, jouant avec les changements d’échelles, de points de vue, de corps : un fragment peut, sous l’impulsion de l’imagination, avoir un développement proliférant, rhizomatique. Elastique. Il y a une image d’aujourd’hui qui fait directement écho à cette idée : l’envoi d’un SMS dans le métro par un ou une étranger(e). On se surprend à essayer de deviner ce qui est écrit, à inventer la suite d’un dialogue, à plonger quelques frappes de touches dans un tissu fictif. Le SMS est une nouvelle forme d’écriture jouant beaucoup sur la sonorité des mots, la présence des signes, bref le signifiant prend un rôle de plus en plus important. C’est lui qui voyage d’une personne à l’autre comme le véhicule d’un nouveau scénario.

Cette idée de scénario élastique prend aussi ancrage dans une autre expérience que nous avons tous partagée un jour. Quelqu’un, quelqu’une, dans sa chambre à priori plutôt seul(e), face à ses désirs et blessures, bascule dans l’espace du secret, du fantasme, passe de l’autre côté du miroir grâce au téléphone mobile qui se trouve à côté, à la caméra ou à l’ordinateur connecté au réseau.

C’est pourquoi, je souhaitais rassembler dans cette exposition différents médiums. L’important était de comprendre comment cette simple image de scénario élastique prend forme au gré d’objets, de dessins, d’installations, de sites, de photographies, comment nos fantasmes sont avant tout des hybridations entre différentes formes et différents moments.

DLS/ Il ne s’agit pas d’un scénario fondé sur un déroulement narratif. Les oeuvres ne suivent pas une histoire (de l’art) au sens propre du terme. C’est comme si elles se plaçaient toutes sur un plan horizontal, procédant d’un transport, d’un transfert des sens - et du sens.

LS/ Que l’image soit un transport, un voyage, est ce qui me retient particulièrement. Le support n’est jamais déterminant, c’est la puissance de la métaphore, du glissement de l’un à l’autre qui est déterminant dans cette exposition. Par exemple, Jeanne Suspuglas, avec sa Boîte de déception, nous renvoie directement à l’impatience et à l’attente de certains mails.

Jeanne Suspuglas, Boîte de déception, 2005 Jeanne Suspuglas, Boîte de déception, 2005

DLS/ Le multimédia est au service d’une alchimie toujours en train de se faire entre réel et imaginaire. C’est comme si notre corps pouvait se déformer à loisir et venir épouser les courbes toujours mouvantes de ces images, de ces fantasmes...

LS/ Oui, le corps aussi est élastique. Souvenez-vous d’Alice au pays des merveilles. Elle ne cesse de voyager dans un pays étrange à la lisière entre imaginaire et réel, et son corps, à chaque fois, subit des transformations corporelles. Parfois elle est aussi haute qu’une géante, d’autres fois pas plus imposante qu’une souris. C’est l’histoire d’une petite fille qui grandit et qui ne sait pas encore estimer la juste taille de son corps. Elle est plongée dans un devenir permanent.

De même, il me semble que nous avons le même questionnement sur notre corps quand il se trouve face à l’ordinateur : que se passe-t-il quand on interagit avec la toile « Quelles sont les limites de ce corps » Quelle est la portée réelle des mots que l’on tape sur le clavier et que l’on adresse à l’autre « Quelle influence l’usage de cet ordinateur a-t-il sur l’appréhension de soi » Avec la vitesse de plus en plus rapide de connexion et l’impatience qui lui est corrélative, quel est notre rapport au feed-back « Avec le sexe virtuel, quel définition de l’orgasme donner » Il semble que nous expérimentons notre corps d’une autre façon.

DLS/ Digital. Cela vous évoque quoi ?

LS/ Quelque chose qui échappe constamment a une emprise, le digital n’est pas le manuel. Quelque chose qui serait non palpable, glissant à la surface de nos doigts. Quelque chose qui se déroberait sans cesse comme une forme souple, insaisissable, douée d’une sophistication qui serait en perpétuelle avance sur nous, mais qui nous appellerait à une quête perpétuelle car cette chose m’apparaît douce, fascinante, moelleuse, tendre.

Le jeu vidéo de Bruno Samper, SOCIETY, même si il ne suit pas ce discours-là, lui fait pourtant étrangement écho ; l’avatar doit traverser plusieurs univers. Celui qui est montré dans l’exposition est une sorte d’alcôve rose, un gros shamallow dont on explorerait les aspérités ; au début l’avatar n’est qu’une sorte de foetus puis il grandit au fur et à mesure des accouplements afin de passer au niveau supérieur.

Bruno Samper, Society, jeu vidéo en ligne, 2002 Bruno Samper, Society, jeu vidéo en ligne, 2002

DLS/ D’après ce que vous dites, avec les nouvelles technologies, la notion d’objet est remise en question. Il n’y aurait plus un objet caractérisé par une distance vis-à-vis du sujet que ce dernier tente d’abolir par son désir, mais l’affirmation d’une frontière élastique entre sujet et objet, le corps constamment en métamorphose allant au devant du monde.

LS/ C’est drôle parce que justement, dans cette oeuvre, l’artiste parle d’accouplement mais on a plus l’impression que l’avatar avale son partenaire. D’ailleurs dans le fait de manger, il y a cette fusion entre l’objet du désir, le plat, le met, avec le sujet désirant. La pièce de Samuel Rousseau, Le festin des délices, illustrerait bien cette idée. Il propose une table de dîner pour amoureux. Cette table est dressée de la façon la plus traditionnelle qu’il soit, nappe blanche, chandelier, vaisselle en argent, assiettes blanches, mais dans les assiettes apparaissent des petits corps féminins et masculins, répétés comme si ils formaient un motif, assemblés l’un à l’autre par des coïts et changeant tour à tour de positions sexuelles, dessinant de nouveaux motifs. Son oeuvre est en général solaire, pleine d’humour et de fantaisie. Pour cette pièce-là, il suggère que les deux protagonistes du dîner ont le même fantasme au même moment : ils mangent la même chose, désirent la même chose. Il est singulier d’envisager cela car finalement chacun a ses propres fantasmes. Mais regardez sur le net, deux personnes connectées par un même fantasme...

Samuel Rousseau, Le festin des délices, film DVD projeté sur installation, 2006 Samuel Rousseau, Le festin des délices, film DVD projeté sur installation, 2006

Dans une autre oeuvre en ligne, le Sphinx, de l’écrivain Birgit Kempker (www.xcult.org/sphinx), il suffit au visiteur de poser sa question et de l’envoyer par internet. Derrière son poste, l’artiste s’est engagée avec le sphinx machine à y répondre. Les questions sont très diverses mais là, leur traitement se fait toujours plus ou moins à l’aveuglette, dans la non-connaissance de la personne concernée. Là aussi, il y a le même traitement homogène de l’hétérogène.

Birgit Kempker, The Sphinx, 2003 Birgit Kempker, The Sphinx, 2003

DLS/ L’image, le fantasme, c’est l’ouverture d’un espace, tandis que le scénario évoque une temporalité. Comment glisse-t-on de l’un à l’autre ?

Dans un travail préparé spécialement pour l’exposition, Gosia Galas a juxtaposé 140 dessins et SMS réalisés à l’encre de chine sur papier blanc. C’est un rassemblement très libre de fragments mais qui, accolés les uns aux autres forment une trame narrative très complexe ; celle-ci se déploie différemment à chaque lecture, elle s’étire, se dilate au maximum, occupant tout un pan de mur. Le sujet en est un triangle amoureux d’agents secrets qui sont pris dans un feuilleton policier et sexuel. D’ailleurs l’idée de scénario élastique renvoie au déploiement spécifique de la narrativité dans des séries américaines telles que Alias, 24 heures ou Niptuck : les vies de plusieurs personnes s’enchevêtrent constamment les unes aux autres produisant ainsi toute une série de petites histoires, toute une foule de micro-drames qui finalement s’auto-génèrent les uns les autres. L’idée de scénario élastique s’étire à l’infini. On ne suit pas seulement les différents protagonistes pour leurs aventures en particulier mais aussi pour la sensation de proximité qui s’établit avec eux... C’est cela qui est donc mis en avant dans la pièce de Gosia Galas, on peut prendre le récit dans n’importe quel sens, ou bien commencer au milieu. Il nous rapporte une course poursuite entre trois interlocuteurs qui paraît sans fin.

Gosia Galas, Drown'd in a transparent teare, I (2002/2006), 140 dessins, Encre de chine/papier Gosia Galas, Drown’d in a transparent teare, I (2002/2006), 140 dessins, Encre de chine/papier

DLS/ Ce rapport au temps, celui d’un scénario élastique, est-il spécifique pour vous de l’utilisation que nous avons d’internet ?

LS/ Oui, cette course poursuite pourrait très bien représenter les relations humaines sur internet. Lorsqu’on est connecté, on imagine une multitude de visages que l’on cherche à solliciter, à intéresser, ou bien à comprendre ; et de même en va-t-il de soi pour l’autre. On est pris dans les maillons serrés d’une chaîne humaine. Et tout cela peut s’activer à tous moment. Il y a tant de possibilité, l’arborescence qui s’y déploie est incroyablement vaste.

DLS/ On se surprend immobile sur un siège alors que l’on voyage. C’est un peu l’expérience de l’automobiliste, traversant les paysages comme ses pensées. C’est l’expérience de la vitesse. Notre rapport au paysage change. Qu’en est-il du paysage dans l’exposition ?

LS/ Les grands tirages numériques de Yael Kanarek - une des premières artistes reconnues dans le net art -, représentent des paysages désertiques et sont extraits de son site, World of Awe, visible également dans l’exposition. Il s’agit de la quête amoureuse d’un voyageur qui est égaré dans un désert, métaphore du réseau. Ce site propose en fait une visite dans le disque dur de l’artiste : on a accès à ses lettres d’amour, celles qu’elle reçoit ou envoie à son amant, à son journal intime, et également à une cinquantaine d’images, les paysages en question, qu’elle appelle les Nowwhere. D’une part, ces images de désert reconstitué numériquement évoquent son pays natal et le conflit Israël/Palestine, et renvoient à une image qui l’habite, d’autre part ces paysages sont un autre versant du Lovelab, un terrain accidenté où on évolue seul à la recherche de quelque chose, où l’on croise peut-être des mirages.

Yael Kanarek, Terrain6e_6:Ladders, Cranes and Hidden Pathways, 2006, Impressions numériques Yael Kanarek, Terrain6e_6:Ladders, Cranes and Hidden Pathways, 2006, Impressions numériques

DLS/ On revient à la chambre du début...

LS/ Oui, on plonge dans le virtuel. Finalement il s’avère plus épineux de marcher, d’avancer vers ce fantasme amoureux, dont certains côtés peuvent paraître dangereux. On peut se laisser aspirer, happer par cette image. Regardez par exemple la vidéo de Pleix, e-baby. L’univers qui est montré est glaçant car il repose sur une simple connexion et, si celle-ci est coupée, il n’y a plus que du néant. Derrière toute la technologie, on devine une addiction au lien, à la connexion, et dont le manque provoque une souffrance et un vide.

Pour revenir à Yael Kanarek, j’imagine quelqu’un marchant pieds nus dans le désert, évoluant dans ce terrain accidenté, toujours en déséquilibre. C’est une sorte de quête initiatique dans un désert, tout aussi désir, qui revisite la carte du tendre. Aujourd’hui les relations amoureuses entre les adolescents passent souvent par internet, ce sont des relations platoniques, proche de l’amour courtois de la Princesse de Clèves.

DLS/ Alors, Lovelab, cela désigne quoi ?

LS/ Le mot, sur internet, existe déjà. C’est le nom d’un site de rencontres basé à Seattle, « lovelab strangers », on y laisse des messages par mail pour se donner un rendez-vous dans la ville : la ville apparaît comme laboratoire de rencontres, le lieu où on se croise, se touche, se frôle, s’ignore.

Lovelab est un espace mental qui se crée sur une connexion, un appel à l’autre, un désir de l’autre.

Mais il a deux faces. Elles semblent antinomiques mais elles sont toutes deux symptomatiques de l’imagination, de son pouvoir. D’un côté Lovelab est un laboratoire. On y soigne le manque affectif, je pense par exemple à La boîte à maque d’Ultralab, on y prépare une image conforme à un idéal, à un désir d’être plus beau, plus désiré car, sur internet, on peut être ce qui on veut à chaque connexion. De l’autre côté, il a un tel potentiel ! Les identités se font et se défont s’inventent et défient l’imagination. Le réseau est une chose qui évolue en permanence, qui a une existence autonome.

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