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Lignes de chance / dessin

Anne Leclerc
Anne Leclerc
Il ne fait nul doute qu’il fallait bien que les étudiants choisis pour participer à cette exposition joliment baptisée « Lignes de chance » aient une bonne étoile. L’initiative des deux organisateurs de l’exposition, François Bouillon et Bernard Moninot (le premier ayant été professeur de dessin à l’ENSBA, le second l’étant toujours), mérite d’être saluée : présenter un aperçu de la toute jeune création en termes de dessin, avec des travaux d’étudiants en cours d’études aussi bien que fraîchement diplômés.

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L’exposition ne souhaite cependant pas flatter l’esprit réactionnaire qui souhaiterait un retour au travail, au manuel, au « bien-fait », puisqu’elle propose différentes techniques du dessin qui se font aujourd’hui dans les ateliers des Beaux-Arts, du crayon sur papier à la vidéo en passant par le volume ou l’aquarelle... Si le fusain, la pierre noire et le lavis sont toujours présents, le bic, le fil de nylon ou encore le marc de café ont désormais fait leur entrée comme matériaux à part entière du dessin contemporain.

Le résultat est intrigant, mêlant des dessins d’artistes déjà reconnus (Marlène Mocquet et Lionel Sabatté notamment) à des productions plus hésitantes, mais probablement plus troublantes. Sur les vingt-cinq artistes et étudiants présentés, difficile d’évoquer toutes les œuvres. Un choix subjectif, privilégiant les productions discrètes aux démonstrations monumentales, permettra cependant d’en donner un aperçu.

Rien de spectaculaire, par exemple, dans les Fumées d’Anne Leclerc, malgré leur thématique inquiète. Et pourtant, s’y manifeste une maîtrise de la représentation des nuages, qu’il s’agisse de nuages de pollution, d’explosion ou d’incendie. La figure contemplative du nuage se fait ici angoissée, mais fascinante dans ses volutes et son envahissement du cadre.

C’est que l’inquiétude ou le mal-être se retrouvent à plusieurs reprises dans l’exposition. Non pas dans un expressionnisme torturé, mais plutôt cette volonté de se mettre en retrait du monde. Ainsi, les dessins de Luna Picoli-Truffaut, où les visages s’effacent sur les photographies de classe, se cachent derrière un tee-shirt ou se masquent comme pour jouer à colin-maillard. Volonté de n’être qu’une ombre passagère, de disparaître de son rôle social (les costumes et tailleurs se présentent vidés de leurs corps). Il en est de même dans les dessins d’Aurore Pallet, où l’animal intervient pour rappeler à l’homme son insoutenable légèreté : fourmi parmi les fourmis, expectorant des vols de canards sauvages ou se métamorphosant en centaines de poissons volants, l’être humain est abordé sous l’angle de sa disparition. Il est aussi question de disparition et d’ombre dans l’imposante œuvre (sans pour autant parasiter celles qui l’entourent) de Claire Chandelier. Cette installation, composée d’un dessin architectural dans lequel l’œil se perd à n’en plus savoir quelle perspective suivre, des corps s’animent, projetés directement sur le papier. Le spectateur hésite devant l’ombre l’espace d’un instant pour savoir s’il s’agit de la sienne : comme si nous étions de l’autre côté du miroir, nos doubles gris s’animent de manière autonome tout en nous faisant face. Sur la question de l’espace, les fascinants dessins de Juliette Mogenet semblent faire écho à l’œuvre de Claire Chandelier : des pièces vides et sombres dont on ne distingue ni porte ni fenêtre, de fines incisions qui rythment ses feuilles de papier, de légères poussières qui forment des perspectives. Ces lieux physiques sont autant de manifestations d’un espace mental qui ne cesse de se fissurer avant d’être simplement couturé au scotch.

Parallèlement à l’œuvre de Chandelier, une autre installation rythme l’espace d’exposition, permettant au spectateur de composer un parcours sinueux, à savoir 21 x 29,7 de Julie Fruchon. Ces cubes légers de papier ont été dessinés, simplement de manière à faire croire à des piles de feuilles A4, par des lignes parallèles d’une finesse égale. La densité de ramettes d’A4 empilées fait place à la légèreté d’une construction et à la maîtrise d’un dessin quasi automatique.

On aurait cependant parfois aimé voir un peu plus des travaux de certains étudiants ou artistes, comme par exemple Céline Biewesch, qui avait réalisé pour son diplôme une impressionnante fresque au fusain sur l’une des cimaises du Quai Malaquais. L’œuvre présentée n’est pourtant pas décevante, puisque posée simplement sur le sol, cette photographie d’un dessin à la craie s’avère un excellent moyen d’occuper l’espace sans s’intéresser au mur. Il en est de même pour les bâtons dessinés de Jean-Baptiste Achim Calistru, que l’on verrait plutôt adossés contre un coin dans une obscurité relative, et qui sont ici posés devant une cimaise. Ils n’en restent pas moins de discrètes invitations à l’imaginaire poétique de son travail La lande.

Enfin, les œuvres les plus discrètes de l’exposition, nichées dans les recoins, au ras du sol ou en haut des cimaises, forment un contrepoint intéressant en regard des autres travaux, accrochées de manière plutôt classique. Il n’est nullement question de chercher à trouver, un par un, les petits dessins de Kristina Heckova, mais plutôt de se laisser surprendre. Les animaux tenus en laisse par de fins fils noirs avaient déjà pu être vus lors des Portes ouvertes de l’ENSBA en 2009, mais à chaque accrochage renouvelés, ils s’adaptent aux lieux qui les accueillent. Et si les motifs peuvent sembler charmants (des lapins, des chiens...), il est plutôt question de contrainte, de pendaison et d’étranglement que de tendre fascination pour les animaux domestiques. Comme chez Aurore Pallet (et de nombreux étudiants en art aujourd’hui), l’animal est utilisé avant tout pour sa capacité d’évocation d’un état de l’homme dans la société contemporaine.

Si l’exposition tient la route par son accrochage, ni trop audacieux ni trop ennuyeux, on ne peut toutefois que s’interroger sur le devenir artistique de ces jeunes étudiants. Il n’est que trop souhaitable que cette initiative ne devienne pas un piège à collectionneurs en quête de nouveautés. En les montrant dans un lieu incontournable de l’art contemporain, les commissaires-artistes ont sans doute souhaité dépasser le cliché de l’artiste au berceau. On ne peut qu’espérer que ces jeunes gens considèrent cette opportunité comme un pas en avant dans leur formation, et non comme une juste reconnaissance du milieu de l’art. De la fraîcheur, oui, mais pas de la chair fraîche.

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++INFO++

Lignes de chance, exposition collective, sur une proposition de Bernard Moninot et François Bouillon.

Fondation d’entreprise Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris.

Du 9 au 28 mars.

Un catalogue est édité à cette occasion, mêlant photographies des œuvres exposées et textes d’artistes sur le dessin (Pierrette Bloch, Marc Couturier, Marc Desgrandchamps, Jean-Olivier Hucleux, Djamel Tatah...)

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