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Li Wei, Hei Yue, Liu Bolin : Incarnations

La Paris-Beijing photo gallery présente du 17 janvier au 12 mars 2009 le travail photographique de trois performeurs chinois d’une quarantaine d’années chacun, Li Wei, Hei Yue, et Liu Bolin. Cette exposition invite le spectateur à penser les rapports entre les arts du temps et les arts de l’espace. Comment ces artistes ont-ils construit des langages artistiques singuliers qui concilient les exigences propres aux deux media de la photographie et de la performance ? Comment sont-ils parvenus à transposer leur travail de performance sur un support photographique ?

Thomas J. Berghuis s’est intéressé à cette forme d’art qu’est la performance dans le contexte chinois et propose dans son ouvrage Performance Art in China une définition de cette dernière. « Par performance, j’entends des pratiques d’art qui impliquent une certaine endurance corporelle. […] Ce concept recèle l’idée que les performances sont jouées [au sens théâtral du terme], et que ce jeu implique une préparation du matériel requis, ainsi qu’une construction théorique et pratique de la manière dont le corps évolue dans l’espace – à la fois au sens de sa fonction dans l’espace et de sa gestion de l’espace. » (1)

Dans son projet artistique, Li Wei défie les lois de la gravité. Il met en scène de façon inattendue et dans des environnements anodins des corps en situation d’envol, de chute ou de flottement. Les personnages sont en suspens et le spectateur, aussi bien celui de la performance que celui de l’exposition de photographies, a une impression de légèreté. Dans une société en rapide changement, Li Wei nous livre le sentiment partagé de « perdre pied ». Cette soif grandissante de vitesse et de grandeur serait-elle un écho au rêve d’Icare dont l’ivresse a abouti à la chute ? Par un jeu étudié de miroirs, de câbles métalliques et d’échafaudages, Li Wei a réussi à retranscrire en photographie le mouvement réel des corps lors de la performance. Le photographe trouve des subterfuges pour que les « ficelles » indispensables à la performance disparaissent sur l’image. La démarche de Li Wei est similaire de celle d’Yves Klein lors de son « saut dans le vide ». Pour rendre sur un support figé une telle impression de dynamisme, peu importent les artifices ; l’essentiel réside dans le besoin qu’a eu l’artiste de faire l’expérience lui-même préalable du vide et de l’espace.

Hei Yue se met en scène, vêtu d’un pantalon fendu sur les fesses comme en portent les enfants en Chine. Dans une série de performances intitulée « …123… », il se donne à lui-même des fessées, mettant ainsi en question le concept d’autorité dans nos sociétés. Quelle est la légitimité de la punition de l’enfant par les parents et de celle des citoyens par l’Etat ? L’artiste décide de s’imposer sa propre normativité, en provoquant ainsi son audience.

Par un jeu d’apparitions et de disparitions, Liu Bolin se cache dans des décors urbains. En peignant ses vêtements et son corps de manière à se camoufler dans le paysage, l’artiste-caméléon questionne les rapports du corps et de son environnement, et par extension les liens entre une subjectivité et ce qui l’entoure. L’artiste nous rappelle avec finesse la présence d’êtres humains derrière chaque rue, chaque jardin, ou derrière un drapeau. Ces objets sont d’abord les produits de l’homme qui les a faits. Ils sont les « symptômes » d’histoires vécues : cette rue est celle où j’ai habité il y a dix ans, ce drapeau est celui de mon pays, etc. La mise en scène de Liu Bolin combat les visions simples et multiplie les points de vue.

La performance, en tant que « pratique artistique », prend souvent place dans un espace public. La photographie de ces pratiques contribue à l’élargissement de leur audience. A la vue des images exposées, le spectateur doit retrouver la temporalité de la performance, qui comme l’indiquait Berghuis, est un processus. Elle est le fruit d’une préparation : Liu Bolin doit trouver un assistant pour l’aider à peindre ses vêtements et son visage afin de se camoufler, Hei Yue a dû se faire faire un pantalon d’enfant sur mesure à sa taille d’adulte, Li Wei doit installer câbles métalliques et échafaudages en prenant toutes les mesures de sécurité.

Li Wei, Hei Yue et Liu Bolin ont réussi à restituer dans leurs photographies le dynamisme propre à la performance en surmontant l’antithèse entre la temporalité live de la première et celle figée du moment saisi par les photographies. Cette exposition, en nous offrant des images du « rendu » des performances, nous incite à penser la création artistique en tension, dans une temporalité jamais acquise.

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haut de page
++INFO++
Li Wei, Hei Yue, et Liu Bolin Paris-Beijing photo gallery, 798 art district Beijing http://www.parisbeijingphotogallery.com 17 janvier au 12 mars 2009
++Notes++

[1] 1. Berghuis, Thomas J., Performance Art in China, Timezone 8 Limited, 2006, p.2 “By performance I mean art practices that involve some type of corporeal endurance. […] This concept contains the proposition that performances are acted out, and that this enactment involves the preparation of material, as well as planning and arranging the way the body operates in space – both in terms of its function in space and of its managing of space”.

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