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Les découvertes à Fotofever 2018

Fotofever poursuit son ambition de découverte et soutien de la photographie contemporaine, en encourageant à la collection. Cette année, la foire a réuni 100 galeries exposantes, dont 250 artistes internationaux, dans le but de mettre en lumière la diversité photographique contemporaine et mondiale. Cette année ce sont aussi les 160 ans des relations diplomatiques entre le Japon et la France, à cette occasion, Fotofever fait partie du programme associé Japonisme 2018. Dans ce climat international, la 7ème édition met à l’honneur la scène photographique japonaise. Ici, on retrouve autant d’artistes japonais que d’artistes occidentaux s’inspirant de la culture nippone.

Voir en ligne : http://www.fotofever.com/

Un espace déjà connu par les assidus, agrandi depuis l’édition précédente, est l’Appartement du Collectionneur. En introduction au Japonisme le portrait d’une vendeuse des tickets de cinéma réalisé par Tatsuo Sukuzi (Meeting Art Point) nous accueille. Elle regarde chaque spectateur rentrer dans l’Appartement du Collectionneur, comme si elle attendait de savoir quel film va être choisi. C’est de la pure street-photography en noir et blanc, bien contrastée, où les reflets sur une vitre disent beaucoup de la frénésie du quartier de Shibuya à Tokyo. À ses côtés, on retrouve la sensualité mixte au fétichisme de la série Ashimoto, le portrait des pieds de femme de César Ordonez (Fifty Dots Gallery). L’image fait l’affiche de la foire et nous interroge sur les limites du désir, de la mode et de la dévotion du soin du corps féminin dans la culture japonaise. La robe traditionnelle est présentée à travers la photographie de mode de Angelo Cricchi (Lost and Found Studio).

Dans l’ambiance cosy de l’Appartement du Collectionneur, consacré à la mission « Start to collect », on découvre les nouveautés de cette édition, dont les lauréats du prix Young Talents Fotofever Prize : Lina Benouhoud avec la série Parisian Buildings (2018), des natures mortes très épurées, minimalistes qui essentialisent les bâtiments parisiens et les matériaux de construction. Martin Bertrand a documenté l’Oasis Kerlanic (2017), un lieu perdu dans la campagne bretonne, où la vie est autonome et en concordance avec la nature. Clothilde Matta avec la série Jealousy of Matter (2018) nous fait voyager vers une tension visuelle contrastante, entre la rigidité des statues en marbre et la tendresse du corps féminin.

Les œuvres décoratives, chargées de motifs détaillés ; les tirages grand format ultra-glossy , la photographie de monde et la street-photography sont bien présents dans cette 7ème édition de Fotofever.

Notre regard a été captivé par la simplicité hypnotique de l’œuvre Flight de Takuji Shimmura (Gratadou Intuiti Paris). Les photographies en noir et blanc montrent des formes floues de lumière, aux contours imprécis, en relief par rapport au fond noir sur lequel elles se détachent. Le grain photographique remplit l’espace du blanc qui se densifie par les nuances de gris. Les images presque spectrales, radiographiques nous laissent penser à des photogrammes, même si ce n’est pas le cas. L’artiste a reconstruit un souvenir d’enfance vécu lors d’une nuit glaciale quand, allongé sur le lit dans le noir de sa chambre : « l’écho aigu du passage d’un jet déchira soudainement le silence, et fit brutalement naître dans mon esprit la vision d’une silhouette blanche d’avion de chasse glissant dans la voûte obscure (…) » . Il s’agit de maquettes d’avions militaires photographiés. La nostalgie et la rêverie poétique d’une mémoire sensible ont pris forme par la photographie, à travers la déclinaison d’une topographie d’images-souvenirs personnelles.

La galerie Gratadou-Intuiti présente aussi les travaux de Julien Comte-Gaz et Javier Hirschfeld. Ces deux univers opposés trouvent un point en commun par l’analogie formelle qui caractérise leur production : le pixel. Dans The sheltering Pixel de Javier Hirschfeld, on retrouve la tension visuelle entre visible et invisible évoquée aussi par le travail de Shimmura. L’œuvre de Hirschfeld explore des questions éthiques et identitaires liées à la diffusion des images à l’ère du Net. Un travail qui naît de la prise de conscience qu’en Afrique la loi relative à la sauvegarde des données personnelles des mineurs est absente, à différence des États-Unis et l’Europe.

The sheltering Pixel est une série de portraits où le visage, des mineurs sénégalais photographiés, est caché par l’agrandissement d’une mosaïque de pixels. La palette de couleurs carrées floute le visage en devenant le sujet de la photographie et crée un contraste de définition avec l’arrière-plan de très haute qualité. Le pixel assume une double connotation : dans la dimension de l’infiniment petit, l’alignement et l’accumulation de ces points dessinent les détails les plus pointilleux ; alors que l’agrandissement écrase les nuances de cette mémoire analytique, en faisant l’éloge de l’« élément atomique » de l’image numérique. Ainsi, Hirschfeld en effaçant ses sujets, devient le protecteur d’identité des mineurs qu’il rencontre à Dakar. En revanche, le pixel chez Julien Comte-Gaz reste de la sphère de l’infiniment petit. Ce travail se développe à partir de la notion de « proxémie » théorisée par l’anthropologue américain Edward T. Hall : il s’agit de l’étude de la distance physique établie par l’interaction entre deux personnes. La proximité avec l’oeuvre est inévitable pour le spectateur : c’est le dispositif d’interaction qui permet d’apprécier le travail minutieux de Julien Comte-Gaz. Par la découpe du pixel sur le tirage numérisé, l’artiste réactualise les photographiques de charme de la moitié du XXème siècle. Les pixels ici censurent le nu, en intervenant aussi comme déformations corporelles. Par le processus de pixellisation, Julien Comte-Gaze « cherche à créer une analogie entre le rapport matériel et immatériel de la photographie ayant subi un traitement numérique, puis manuel. Par cette démarche, la représentation intime de la nudité devient alors socialement plus acceptable, acquérant une dimension formelle décolorée de la représentation subversive de la photo de charme » . Ces photographies d’archive sont un support de réinterprétation pour l’artiste qui, comme un bijoutier, réagence manuellement les carrés de 6mm, afin de recomposer une section de l’image qui puisse troubler la vision du spectateur.

1 Extrait du récit qui accompagne ces photographies, écrit par Takuji Shimmura

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