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Le nuage Magellan - en visitant l’espace 315

Le nuage Magellan

Le risque n’était pas au rendez-vous ces dernier temps à 315, espace d’expérimentation du musée national d’art moderne, Centre Pompidou. Enfin ça a changé : l’exposition « Le nuage Magellan » réunit huit artistes et propose ainsi une réflexion dense et inspiratrice sur la représentation de l’espace à l’instar des avant-gardes du XXème siècle. Elle montre visions et défaillances, fictions et phantasmes partant de la notion de l’espace et de ses mises en oeuvre.

« Elle ressemble à des idéologies présentées sous forme talmudique combinées avec des ergotages » - il n’aimait pas trop la théorie postmoderne à la Derrida, cet auteur de romans de science-fiction, Stanislaw Lem. Et pourtant sa façon d’écrire est bien post-moderne dans le sens appliqué à ce terme par Leo Steinberg dans ses « Reflections on the State of Criticism » en 1972. Il l’utilisait par rapport à la pratique de Robert Rauschenberg de superposer et de poursuivre l’art des « modernes » du XXème siècle. De la même façon Lem soumettait cette periode à une révision critique, parfois acide.Souvent sous un angle satirique, il visait surtout le totalitarisme, trait majeur de l’époque moderne depuis la première guerre mondiale.

Commissaire d’exposition à Beaubourg, Joanna Mytkowska a fait de ce trait le vecteur de la première exposition de groupe thématique à l’espace 315. Ce vecteur part du roman « Le nuage Magellan » de Stanislaw Lem, datant de 1955, et de ses fictions aussi futuristiques que critiques prenant comme point de départ un pays communiste. L’artiste roumaine Lia Perjovschi reflète cette association de fiction individuelle et histoire collective de façon intelligente en présentant une « histoire d’art subjective »sous forme de tracts militants à reproduire sur photocopieuse. Son mari Dan Perjovschi présente lui des caricatures au feutre sur les murs à l’entrée de l’exposition. Nous les avons vus à l’exposition « I still believe in miracles I » au musée d’art moderne de la ville de Paris en Mai 2005, nous les verrons au MoMA, New York dans sa rétrospective personelle du 2 mai au 3 juillet de cette année. Jusqu’au 20 janvier, ses plaisanteries amères étaient également montrées en format de télécopie à la Galerie Michel Rein. Chaque fois, ses caricatures sur des questions politiques d’actualité, sur les réalités du capitalisme dans tous ses états ainsi que sur le marché de l’art et ses hypocrisies surprennent par leur rigeur ainsi que par leur simplicité.

Faisant suite aux rires noirs du couple d’artistes de Bucarest, l’espace d’exposition s’ouvre sur une mise en scène rapellant les coulisses d’un film urbain expressioniste. L’artiste croate David Maljkovic a fait d’un tas de panneaux agglomérés un dispositif bizarre et sidérant pour ses vidéos montrant des loisirs de jeunes en contexte urbain. Les néons d’en face de l’artiste polonaise Paulina Olowska rappellent l’ambiance newyorkaise. Pas plus.

Ce sont les silhouettes et découpes en papier de l’artiste irano-allemand Michael Hakimi qui reprennent la dimension « spatiale » de l’exposition. Ses oeuvres rendent l’espace des visions architecturales compréhensible comme espace du dessin, espace dessiné. Jouant avec la dimension du papier et avec sa présence quasi-sculpturale, il explore les possibilités de ce support en quête de ce que nous fait « voir » l’espace : lignes, volumes, couleurs, coulures, intervalles et interstices.

La mise en place dans l’espace d’exposition installe des belles résonances avec les plans urbains de l’architecte polonais Oskar Hansen, decédé en 2005. Les dessins montrés ont été découvert recémment. Ils manifestent, eux aussi, la dimension aussi fictive qu’ironique d’un urbanisme à l’echelle gigantesque issu d’une rigeur géométrique rendant ses maquettes de villes à la fois inhumaines et visionnaires.

Les abysses d’un rêve techno-mythique imprégnant l’esprit moderne sont relevés par l’artiste allemand Clemens von Wedemeyer avec une précision analytique stupéfiante. Deux de ces vidéos cinématographiques sont montrés à l’exposition : « Silberhöhe » (2003), une ballade allegorique dans les cités de l’Ex-RDA. « Metropolis », son dernier film réalisé en collaboration avec Maya Schweizer, radicalise encore le lien entre « être » et « image », thème principal dans l’oeuvre de von Wedemeyer. Il était projeté au cinéma du Centre Pompidou et est toujours visible sur petit écran à la Galerie Jocelyn Wolff. En montant des morceaux du film expressioniste de Fritz Lang du même titre, datant de 1927, avec des plans de la Chine contemporaine en pleine fièvre d’expansion et d’architecture « moderne », von Wedemeyer réalise une analyse brillante des contaminations encore très présentes des iconologies des avant-gardes modernes.

En parcourant « Le nuage Magellan », nous nous rendons compte que fiction et phantasme ne sont pas très loins l’un de l’autre. Au XXème siècle ils ont été ecartés et un abîme les séparait : fiction (art et littérature) d’un côté, phantasme (perçu comme maladie) de l’autre. Aller de l’un à l’autre impliquait une prise de risque que peu se sont aventurés à faire (Artaud s’y est risqué comme tant d’autres artistes « malades »), sans qu’il n’ait été non plus possible d’envisager de résorber cet écart, de retrouver la proximité initiale de la fiction et du phantasme. Aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, l’exposition de l’espace 315 nous invite à franchir l’abîme, à accomplir ce saut sans savoir pourtant où il nous amènera.

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