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La scène genevoise dans le sillage du MAMCO

Sylvie Fleury
Sylvie Fleury
Le Bâtiment d’art contemporain regroupe autour du MAMCO, le Centre d’Art et le Centre pour la Photographie Genevois. Dans ses alentours se sont regroupées quelques unes des galeries parmi les plus dynamiques de Suisse, Charlotte Moser, Blancpain et Analix Forever notamment. Visite hivernale, diversité et exigences.

Voir en ligne : www.mamco.ch

Après sa première excellente proposition pour le Printemps de Septembre à Toulouse Christian Bernard accueille dans ses lieux Sylvie Fleury. Je me suis longtemps gardé à distance de ses séductions XXL de fashion victime consentante. L’intérêt d’un réel travail de curateur est de donner tous les moyens à un artiste de révéler à tous, y compris à ses détracteurs, les vrais dimensions de son projet personnel. Après visite de « Paillettes et dépendance ou la fascination du néant » je dois reconnaître que si certains jeux exponentiels d’objets luxe continuent de me laisser dans une froide indifférence ainsi que les agrandissements des unes de mags féminins qui n’échappent pas à la tautologie, j’ai été profondément intéressé par des installations très puissantes pour l’imaginaire autant que par les vidéo subtiles et distanciées. Mea culpa critique donc et retour sur parcours.

Premier contact aussi déroutant que ludique avec le bordel savant de « She Devils on Wheels » qui recycle aussi bien ongles et tubes de rouge à lèvre géants que jantes et autres accessoires automobiles, avec un souci remarquable de l’occupation du lieu dans tous ses détails au service de cette fiction d’un espace de compétition. Au passage d’un niveau à l’autre dialogue intelligemment organisé avec la collection permanente via les œuvres de Richard Prince ou de Sherry Levine. Puis découverte encore d’une installation autour d’un car wash au potentiel sexy révélé par un « High Heel Sneakers » visuel. Montée dans les étages pour découvrir une fabuleuse grotte aux fontaines de jantes chromées, alliance incestueuse de l’artisanat de la voiture customisée et de l’art contemporain. Se reposer un moment devant un triptyque vidéo pour apprécier le casting zen du polissage de carrosserie comme art au féminin. Et puis tout en haut du bâtiment bonheur de retrouver dans une projection vidéo les combinaisons présentées dans l’installation d’ouverture, portées par de belles motardes dont l’agressivité va s’exercer au fusil sur les sacs Channel qui expirent dans des souffrances admirablement esthétiques. Jouissance expiatoire ou acte de libération autocritique d’un humour profond, la pièce est juste et belle.

Sélectionner des artistes par leur appartenance géographique présente de graves menaces d’échecs, jouer ce type d’exposition sous l’égide d’un jeu de mot comme « Jeunevois » n’encourage guère plus. Pourtant cette exposition d’artistes issus de la Haute Ecole de Genève est réussie parce qu’elle comporte des risques intelligemment courus loin des académismes. La variété des propositions plastiques et des supports y concourt grandement. Le livre est mis à contribution, sous forme de pamphlet un peu facile contre Blocher le député euro-fasciste sur le déclin ou dans des fictions d’exilés avec un grand sens de la construction éditoriale iconique chez Victor de Castro, qui nous conte une histoire personnelle du Brésil, son pays natal.

Laure Donzé tente même avec un certain succès un wall drawing photo peint en noir et blanc qui aurait encore gagné à un peu plus de soin dans sa finalisation. Les photos réalisés à l’EPFL, par Olivier Pasqual oublient son aspect école Polytechnique pour exalter l’aspect expérimental du laboratoire, on ne quitte pas vraiment l’esthétique de la commande mais on aborde un corporate inventif. Elles dialoguent cependant avec une installation d’une vraie sensibilité sur le devenir du pixel par Dorothée Baumann : le voxel en 3D est issu des recherches en imagerie médicale, elle en donne une version sous vitrine avec la photographie comme potentiel art qui soigne !

On peut apprécier l’humour immédiat du double portrait Mario et Luigi de Régis Golay qui anime grandeur nature et dans toute son italianité le personnage des jeux vidéo le Big Mario Bros. L’humour reste plus distancié dans un triple hommage à la bande à Baader, à Antonioni et à Rainer Werner Fassbinder mort, comme le rappelait Jean Luc Godard, pour avoir incarné seul le cinéma allemand pendant une décennie. Diego Castro se représente tenant une pancarte parodiant une citation du réalisateur « Je ne pose pas de bombe, je (ne) fais (pas) de(s) film(s) ». Le souvenir de cette performance s’accompagne d’une simple listes de dates évoquant les trois destins, son Internationale Immatérialiste ayant un goût frais dans la relecture artistique des situs 40 ans après 68.

La série la plus originalement manifeste, le projet le plus abouti plastiquement, celui d’Elisa Larvego, concerne des stands de tir, leurs monuments instantanés à la ruine en kit, et les personnages qui hantent leurs rituels mortifères à blanc, La découverte de cet univers mêlant loisir et violence qui exalte une économie haute en couleur et formes modernes de la destruction justifierait à elle seule cette exposition pleine de bonnes surprises par ailleurs.

Mais le Bâtiment recèle encore un troisième univers dont la poésie transgressive est à découvrir sous le programme « Between Art and life, performativity in Japanese Art ». Des liens s’y établissent entre les années 70 et nos jours aussi bien par des pièces historiques comme l’hilarant dialogue vidéoté des fessiers de John Lennon et Yoko Ono réalisé par cette dernière, que par des hommages quand Yasumasa Morimura renonce au transformisme historique pour rendre un tribut appuyé au benzai de Mishima. Deux installations marquent la capacité des artistes japonais à se montrer aussi à l’aise dans des relectures de la tradition que dans les plus complexes expérimentations technologiques. Pour Rikuo Ueda, sa Maison de thé, machine à peindre avec le vent, est aussi séduisante dans son design naturel que convaincante dans ses productions minimalistes renouvelant la recherche picturale de formes zen. L’installation alambiquée de Taro Izumi joue au contraire de la mise en abyme de petits éléments simples, mus par des ventilateurs pour faire ombre et image projetée. En tant que spectateurs nous nous y retrouvons aussi habilement pris au piège, loin des poncifs des dispositifs de l’ interactivité culturelle. Le même artiste propose une installation domestique, hommage à nos 33 tours des Beatles qui récuse avec légèreté toute nostalgie.

Un même esprit léger anime les propositions des peintres, photographes et dessinateurs réunis par Charlotte Moser autour de l’invite « Chaud’Biz ». L’érotisme de Béatrice Cussol de plus en plus baroque emprunte les mêmes aquarelles que brident Tursic & Mille pour des portraits d’une prégnance extraordinaire. Ensemble à revoir à l’aune des corps si sensuellement démembrés par le désir que Stéphane Pencréac’h peint en à plats flashy. Dans l’ensemble le charnel le dispute à la sensualité.

La démarche d’Uriel Orlow, proposée par Blancpain, bien qu’apparemment compliquée, allie dessins, photos et vidéo dans une reconquête ardue de la mémoire d’un lieu, le café Odéon à Berne. Ses personnages de la diaspora intellectuelle et politique de l’entre deux guerres (croqués en larges à plats) peuvent-ils fraterniser avec nos émigrés d’aujourd’hui qui tiennent propre le chic débit de boisson. A côté des alcools forts on continue d’y consommer les nouvelles des journaux de partout pour lesquels il faut continuer de sacrifier tant d’arbres ; Les images vidéoprojetées nous le rappellent au son des rotatives.

L’œuvre de Mat Collishaw demeure trop rare en Europe, elle allie pourtant une dimension tragique de la beauté détruite à une réactivation plastique des zones mémorielles, en déshérence historique ou individuelle. Une exposition monographique chez Analix Forever en fait la démonstration. Chez lui les fleurs s’enflamment physiquement de toute l’énergie de leur beauté tandis que les archives les plus douloureuses, celles de la nuit de cristal par exemple, reprennent souffle au même titre que les scopitones de strip–tease dans des meubles télévisuels des sixties aux araignées électroniquement projetées.

Institutionnels, curateurs et galeristes savent rester à l’écoute de leur temps et des artistes suisses et internationaux qui peuvent en donner la mesure, en apporter aussi la critique en œuvres.

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++INFO++

www.mamco.ch www.centre.ch www.galerieùoser.ch www.blancpain-artcontemporain.ch www.analix-forever.com

Voir aussi Sylvie Fleury Chez Thaddaeus Ropac, 7, rue Debelleyme, 75003 Paris Jusqu’au 10 janvier

Et encore à Genève Les figures minimales peintes sur carton d’emballage par Jean Crotti chez Skopia www.skopia.ch

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