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La danse du dessin

L’écrivain Catherine Lépront présente au Musée de la vie romantique un choix de dessins d’Ingres issus du musée de Montauban et écrit un livre catalogue inspiré publié par les éditions Lepassage. Les nombreux aspects du talent d’Ingres sont à nouveau visibles et en particulier, les relations qu’une lecture rétrospective de ces dessins permettent d’établir avec certaines grandes œuvres de la modernité, comme la danse de Matisse ou certains dessins de Balthus et Klossowski.

Stupeur La plus intense particularité de la pratique du dessin, c’est d’être, pour la plupart des artistes, le moment de la vraie liberté. En fait, il faudrait dire de la liberté que donne le plaisir d’essayer en mettant un peu entre parenthèse l’obsession du résultat, de l’achèvement, de l’œuvre. Ces essais forment souvent un corpus immense, 4 500 dessins légués par Ingres au musée de sa ville natale, Montauban, par exemple. Mais plus que leur nombre, c’est ce qu’ils évoquent qui importe. Et la première chose que l’on doit constater concerne l’expression des visages. Le dessin travaille en général à rendre l’unicité d’un « sentiment » ou d’une perception, et toujours il se situe à la crête de la vague, sur le fil de la lame, là où la douleur est la plus grande, le plaisir aussi bien ou la stupeur. Ingres a su rendre cette stupeur qui pour être intense semble pour nous spectateurs, sans objet. Elle devient ainsi, en passant du personnage dessiné à nous, la stupeur qui nous saisit à double titre devant le réel, le visible et le vide qui les enveloppe et les porte.

Drapés Il y a ici, bien sûr, des dessins qui sont des études pour des grands tableaux, mais ce qui importe, là encore, c’est la forme même du travail, la manière de creuser un sillon dans le circuit des évidences. Alors, tout vibre, tout résonne, tout craque, à l’instar de ces études de drapés qui sont la signature des grands maîtres. En effet, souvent le corps est absenté dans l’étude d’un drapé, ou plutôt, support invisible, il s’efface devant les possibilités plastiques qu’offre le tissu par rapport aux membres humains. Ainsi se libèrent des forces puissantes qui ne cessent de plier et déplier la matière, de lui faire prendre des angles improbables, de lui faire connaître des états inédits. Ainsi on sent pointer ici les souffle du fleuve, là les accents de la cathédrale, là encore les rumeurs tectoniques des volcans. Mais parfois comme dans cette étude pour Jésus remettant les clés du paradis à Saint Pierre, c’est un corps présent quoique absolument invisible et donc inhumain en ceci qu’il n’est pas cerné par des contours précis, que l’on voit vibrer de tensions incommensurables. Là tout tire et pousse à la fois, tout penche et se dresse en même temps, là c’est à proprement parler l’incommensurable que l’on rend visible. Que ce soit un dessin évoquant le christ ne fait que renforcer la puissance de l’incommensurable actif dans ce dessin, car l’enjeu de tout drapé c’est sans doute de dire le devenir chair du trait et de la ligne dans le déploiement indéfini des plis.

Femmes et anges Et il y a bien sûr les femmes, leur beauté sans partage, augmentée de la puissance de l’abandon qu’exaspère la solitude toute particulière dans laquelle les capture le dessin. Il peut en effet y avoir des dessins avec plusieurs personnages mais le plus souvent le caractère d’étude les inscrit dans une solitude essentielle et si deux corps s’approchent c’est dans la véritable confrontation de leur unicité indépassable. Un corps dans un dessin, ce n’est pas la représentation d’un moi ni même d’un individu, c’est l’exhibition de la vérité du corps charnel, disons le corps tel que la peinture peut le rendre, porté par la ferveur de son double fantomatique, le corps « nu » parce que sans couleur, sans chair donc, du dessin. Ingres excelle dans cette approche comme en témoigne aussi bien le groupe de la danse que ces anges, Etude pour le Vœu de Louis XIII. Dans un cas NOUS pouvons déchiffrer la présence, liée à l’évidence à cette grande communauté de rêve qui unit les peintres à travers le temps, de Matisse et même y voir la structure même de l’œuvre du maître fauve. Dans l’autre, NOUS pouvons faire résonner la ressemblance entre ces anges et des corps dessinés par Balthus et plus encore par son frère Klossowski. Ces échos nous ouvrent à la compréhension du dessin comme à cette pratique qui traverse le temps en biais et se moque des calendriers. Ainsi, voir une exposition de dessins d’Ingres, comme c’est en ce moment le cas, cela nous ouvre à la compréhension de notre constitution psychique qui est tout autant tissée par des effets de rémanence que par des avancées souvent illusoires. En effet, nous faisons face alors, une fois encore, à ce paradoxe qui veut que nous soyons histoire et que dans cette histoire nous ne cessions de trouver des signes qui nous disent que nous sommes éternels. Mais il s’agit de l’éternité de la chair, celle qui se joue du temps parce que le temps l’emporte.

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