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L’art depuis Versailles (II) : Murakami après Koons.

Une époque, toujours déjà encore seconde du temps plus que passé.

Murakami / Versailles
Murakami / Versailles
Réconcilier, amalgamer les techniques picturales avec l’imagerie publicitaire et l’illustration a déjà eu lieu. L’art aime les suites à épisodes et aussi simuler les feuilletons populaires en série, pour donner le change quand plus rien ne peut plus changer.

Il y a déjà de cela plus de cinquante années, des artistes iconoclastes, en Europe et aux Etats-Unis, ont pu peindre des images grandioses et absurdes de frigidaires et d’automobiles avec la palette d’un Veermer, ou, inversement composer des tableaux immenses et des sculptures avec des fragments de photos publicitaires ou d’objets industriels. Ces artistes ont su ainsi mélanger le raffinement subtil de l’art avec le marché industrialisé des images, des objets et des idées, confondre l’art avec la culture amusante et populaire des magazines, des foires commerciales et des fanzines. C’était au milieu du vingtième siècle, durant les années soixante. Ce fut l’œuvre ironique, provocatrice et souvent dérisoire du Pop art.

Or, celui-ci nous est devenu tellement commun, que nous l’avons pour ainsi dire oublié. La différence entre les productions de cet art et la culture publicitaire dont il se moquait et s’amusait tout autant, a été abolie par la télévision, la publicité et l’industrie. Il en est résulté une grande confusion où toutes les distinctions, déjà résiduelles en ce temps, entre art et non art se sont trouvées abolies. D’une part, certaines formes de publicité et d’industrie du divertissement ont pu atteindre au niveau du grand art en technicité formelle, voire atteindre à l’art même, non sans quelque complaisante vulgarité. D’autre part, certaines formes d’art ont pu produire, avec les moyens de l’art, de la grande publicité et du divertissement très sophistiqués, à haute valeur ajoutée sur le plan économique, non sans quelque traître cynisme. Comprenons que la publicité n’a aujourd’hui plus rien de ridicule, elle est aussi devenue un art respectable à part entière.

Une seconde phase se produit aujourd’hui de cette convergence ancienne ; elle est donc tout à fait nouvelle et originale, hyper actuelle et déjà dépassée. Il s’agit de faire se rencontrer les techniques les plus classiques et savantes de la tradition picturale ancienne avec l’imagerie culturelle publicitaire et ludique contemporaine. Cela se fait hors de tout cadre hiérarchisé d’un système de valeurs et d’appartenances temporelles dont, effectivement, plus personne ne pourrait exactement encore avoir idée. C’est ce que fait fort bien, il faut l’avouer, Murakami. Certes, une telle convergence relève de la virtuosité et du somptueux. Elle peut paraître magique et grandiose, drolatique et surréaliste à souhait, mais elle ne nous apporte plus grand chose de foncièrement significatif quant à ce qui nous arrive. D’ailleurs, qu’est-ce qui nous, vous arrive encore ? C’est un art technique et constatif qui dit, avec un luxe spectaculaire de moyens, voici ce qui vous est arrivé : rien de plus ne vous arrive encore que les petites nymphettes des mangas et les bouquets de fleurs dorées.

Attendez la suite, s’il y en a une, puisque notre histoire est finie et qu’il ne reste que des jeux de miroir autour de l’échange du simulacre et de son incroyable complexification décorative. Un tel art, totalement froid derrière son côté enjoué, il amuse la galerie des glaces, nous enseigne qu’aujourd’hui les techniques sophistiquées de la grande culture, les anciennes traditions, sont quasi intégralement au service de la publicité, de l’industrie et du divertissement sans conséquence. Il est donc du grand art à sa façon et mérite les honneurs de Versailles. Il n’en reste pas moins que cette culture publicitaire et industrielle n’a pas cessé de porter son vrai nom. Elle n’est pas en elle-même seulement un art, mais toujours un système de propagande que déplacements en masse des publics et sondages d’opinion régulent avec habileté. Louis XIV est bien le roi soleil, l’Apollon du Belvédère dont l’éblouissante clarté règne sur le monde des objets.

On peut alors en conclure sobrement que l’art est devenu un divertissement parmi d’autres, toujours susceptible de donner lieu à des foires commerciales et à des événements publicitaires. Pourquoi pas ? « Le commerce est un art », me disait récemment un galeriste parisien. Mais est-ce encore de l’art ? Disons que c’est du grand art, au service de ce qui a absorbé puissamment l’art pour l’instrumentaliser du côté du commerce et du divertissement. En ce sens, il n’y a plus que d’assez beaux Mickeys partout. De très beaux Mickeys même. Homards métalliques, crânes diamantés, mangas disproportionnés, cochons tatoués, corps plastinés, tous sont absolument des Mickeys.

Bien entendu, il est évidemment impossible de revenir à la tradition, ce serait en soi ridicule que de se faire néoclassique. L’art moderne et contemporain ont suspendu le cours de la tradition depuis la fin du dix-neuvième siècle, par une subversion généralisée de toutes les conventions, styles et formes de représentation. Tout artiste est saturé d’emblée par la connaissance raffinée de toutes les formes de déconstruction et de distanciation dont tous usent et abusent à dessein. Mais, que reste-t-il de la sorte de cette valeur subversive de l’art moderne et contemporain ? Paradoxalement, le retour au métier annoncé par De Chirico est devenu chez Murakami le plus parfait usage de la technologie de l’art, puissant et raffiné, au service d’un trop d’art qui est un peu d’art, ou l’inverse. D’un art pour l’art qui se mêle et se confond avec l’art de la communication, de l’industrie, du divertissement et de la publicité.

Un tel art, que l’on en vienne à l’encenser, au risque d’être traité d’affreux moderniste, ou à le dénoncer, en s’exposant à être traité de sale réactionnaire, ne supprime pas pour autant le malaise qu’une telle pléthore d’art engendre. Mais c’est l’art d’aujourd’hui, un art qui peut plaire et divertir mais qui est sans conséquence aucune sur quoi que ce soit d’important. Un tel art n’a plus rien de scandaleux, si ce n’est le scandale rituel toujours déjà lui-même attendu. Il est l’apogée de l’art même, mais d’un art plutôt anecdotique parce que vidé de sa valeur de rupture et de renouvellement du sensible, du regard et de la pensée. Un art pour l’art, un comble d’art qui est l’art d’un monde social contemporain en réalité sans aucun art. Où avez-vous vu de l’art ? Il y en a partout et nulle part. Un monde où l’art, mais comme bien d’autres choses, n’a plus qu’un sens contingent et incapable de saisir ou d’engendrer du réel, si ce n’est la religion de la survie économique et du placard. .

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