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Julio Le Parc, le principe participatif

Julio Le Parc est né à Mendoza en Argentine en 1928 ; depuis 1958 il vit et travaille essentiellement en France. Pour ses 89 ans la Galerie Perrotin organise une petite rétrospective : les œuvres présentées dans l’espace de la galerie jusqu’au 23 décembre 2017 jalonnent la période entre 1958 et 2017. Le visiteur de l’exposition parcourt 59 ans de créations abstraites que l’on place habituellement dans l’art optique et/ou cinétique. Certaines pièces exposées sont des recréations à partir des productions historiques mais beaucoup d’entre elles sont des œuvres nouvelles qui complètent et diversifient le travail de recherche de l’artiste.

Voir en ligne : https://www.perrotin.com/artists/Ju...

Julio Le Parc a toujours été favorable à la variété dans sa production artistique tant pour l’étendue des matériaux employés que pour la diversité des recherches stylistiques. Chaque engagement créatif plastique va le conduire à une suite d’expérimentations propre à déboucher sur de nouvelles recherches mais avec, comme nous allons le voir, quelques principes directionnels marqués. L’exposition réunit de nombreuses créations bidimensionnelles de la série Alchimie. La pièce originale, Spirale des Carrés Sept Couleurs conçue en 2008, a été reprise en 2016 pour donner ensuite lieu, en 2017, à de nombreuses variations. Le travail réalisé par petits points de couleur, plus ou moins serrés, conduit à l’apparition d’une ou plusieurs figures sur la toile. Les jeux des plans et des modulations colorées créent un effet spatial qui incite le spectateur à avancer et reculer devant le tableau pour mesurer pleinement la richesse de l’effet optique. Inviter le spectateur à partager l’expérience perceptive est une caractéristique constante de Julio Le Parc. Cette fois avec la collaboration de son fils Juan Le Parc il a poussé plus loin l’application. Le visiteur est invité à enfiler un casque de réalité virtuelle qui lui permet ensuite en se déplaçant dans la salle consacrée à cette création d’avoir l’impression de se promener successivement dans plusieurs figures semblables à celles en pointillés vues dans la salle précédente. Encore mieux il a l’impression de pouvoir agir par sa gestuelle sur le déplacement de celles-ci. Avec cette œuvre intangible, Alchimies virtuelles, 2016, le spectateur a la sensation de participer à la recréation de la proposition de l’artiste. Cette œuvre récente prolonge, avec une technologie nouvelle, l’esprit des propositions du GRAV, ce groupe de plasticiens à la création duquel Le Parc collabora à partir 1960. Il s’agissait pour ces artistes d’inciter les spectateurs à se mouvoir dans leurs créations, de donner vie à celles-ci par leur participation active souvent ambulatoire. La présente exposition est aussi un parcours avec des sollicitations multiples. L’expérience est souvent ludique ; le jeu est la meilleure manière d’ouvrir la sensibilité à autre chose. A la différence d’un art politiquement engagé défendu par certains artistes des années 1960-1970, les créateurs d’art interactif proposent au visiteur de s’engager corps et esprit dans une immersion sensitive. On peut espérer que celle-ci le déclenche et le transforme. Pour Julio Le Parc l’enjouement a toujours été primordial par-delà la livraison d’un message d’artiste.

Dans ses créations picturales bidimensionnelles, le plasticien a mis en place un contrôle de la surface par l’application de principes choisis par lui antérieurement. Le meilleur exemple de cette décision initiale est le choix qu’il a fait depuis longtemps d’adopter une gamme unique de 14 couleurs plus 3, le noir le blanc le gris, et de s’y tenir. Ce parti pris ne nuit pas à la variété de la production tant dans l’usage des matériaux que le choix des styles des productions. Deux types d’évolutions sont possibles ; d’une part chaque engagement créatif plastique conduit à une suite d’expérimentations qui souvent entraînent vers une autre recherche, d’autre part l’usage de matériaux différents vient diversifier les modalités créatives. Tension n° 1 est une sculpture tout en inox tandis que Sphère noir 2001/2016 est réalisée à partir de plexiglas noir de fil d’acier et d’aluminium.

L’exposition montre combien cet art cinétique est loin d’être impersonnel. On reconnaît les créations de cet artiste sans qu’il ait besoin d’installer une image de marque. Ces œuvres sont celle de Le Parc et de lui seul. Le trait commun à celles-ci est sans doute l’incitation faite aux visiteurs d’être actifs dans leur découverte de l’objet exposé. Les jeux de mouvements et de lumière sont là pour induire un mouvement du spectateur, pour l’emmener au delà d’un simple regard. Le visiteur ne reste pas un spectateur passif comme au musée ou au théâtre, il est invité à participer à une expérience visuelle basée sur son déplacement libre face à l’œuvre ou même au cœur de celle-ci comme dans Espace à pénétrer avec trame, 2017, une variation du Labyrinthe de 1963. Alors qu’il déambule à l’intérieur des trames et miroirs, découvrant de ci de là sa propre image, le rapport à la création est modifié, il devient moins sacré. L’esprit ludique incite le spectateur à ne plus ressentir d’inhibition devant l’œuvre d’art. Les dimensions de l’espace et du temps s’éprouvent dans le déplacement du corps comme dans celui du regard. On prend conscience d’une autre caractéristique des œuvres de cet artiste dans cette pièce à savoir la coexistence de l’ordre et du désordre à l’intérieur d’une forme globale apparemment ordonnée.

On retrouve encore la coexistence de l’ordre et du désordre dans des créations comme Continuel lumière au plafond, 2017 où des plexiglas et des miroirs semblent agiter par des lumières incidentes. La transformation incessante des réflexions de lumière projetée sur les miroirs est propre à fasciner le regardeur. Celui-ci reste en arrêt, comme envouté, devant d’autres pièces, comme 14 formes en contorsions sur fond blanc, 1971, dans lesquelles un petit moteur entraîne divers mouvements ondulants des lames d’acier souples. Les ondoiements transforment la géométrie initiale en une succession d’apparences biomorphiques. Julio Le Parc choisit de s’intéresser aux mouvements réels plutôt qu’à la représentation de ceux-ci.

L’autre élément constitutif du travail de cet artiste est la lumière. La lumière est travaillée sous diverses formes en évitant tout naturalisme. Les environnements et les installations nécessitent des éclairages spécifiques. Les créations bidimensionnelles évoquent par accumulation de ponctuations colorées des pseudo volumes installés sous une lumière directionnelle fictive. Les tableaux cibles de la Série 14 E jouent sur la progression des luminosités des couleurs pour provoquer des effets de profondeurs feintes. La série des Modulations oublie toute parenté avec la lumière colorée pour se contenter d’un éclairage directionnel qui fait ressortir en dégradés gris, blanc et noir, des formes volumiques parentes sur un fond noir. La lumière est effective mais ni réaliste ni expressive. Elle participe à un sentiment neutre propre à résister à l’interprétation prospective.

Au sortir de l’exposition le visiteur est heureux d’avoir assisté à la célébration des aptitudes créatrices de l’homme artiste et admiratif de sa capacité à mettre en place, avec lui, différents dialogues en fonction des œuvres exposées. Julio Le Parc, bien qu’il ait accédé à la célébrité depuis de nombreuses années, continue à produire un art qui s’adresse aussi bien aux gens cultivés, experts et collectionneurs, qu’à un public non averti ou qui le découvre et qu’il séduit par l’expérience de participation active proposée. Cela se fait en conscience mais sans dogmatisme. Déjà en 1967 l’artiste écrivait dans le catalogue Lumière et mouvement, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris : « j’essaye d’approfondir un aspect de la réalité hautement attirant : la condition d’instabilité. Pour la saisir en sa propre nature, il faut la traiter avec les éléments les plus dématérialisés possibles. » On voit que 50 ans après l’artiste est resté fidèle aux principes qu’il s’était donné.

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Jean-Claude Legouic

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