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Très peu d’écrivains sont contemporains

Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint - Prix Médicis 2005 pour Fuir, son huitième et dernier roman, paru aux Éditions de Minuit -, est né en 1957, à Bruxelles. Celui que l’on donne comme un héritier d’Alain Robbe-Grillet et du « nouveau roman » , est aussi cinéaste et plasticien. Réputé user à ses débuts d’une écriture sèche, voire anorexique, il conjugue aujourd’hui formes ludiques et certains baroquismes. Après une longue parenthèse, puisqu’il n’a pas publié entre 1991 et 1997, Jean-Philippe Toussaint a donné avec ses récents ouvrages l’impression qu’il souhaitait davantage se confronter avec le monde tel qu’il est. La Fondation d’entreprise Espace Écureuil de Toulouse [1]présente, en cette fin d’hiver, sa première exposition en France. Nous avons fixé le rendez-vous à 11h, en cette mi-janvier 2006, au café Le Florida, place du Capitole. Ses interviews sont plutôt rares. Profitons-en.

Alain (G.) Leduc : Tant dans vos derniers livres que dans vos films ou vos expositions, on semble quitter des lieux clos, pour s’ouvrir sur le monde. Un peu moins d’intériorité et un peu plus d’affrontement avec les problèmes de l’heure. La question des espaces me paraît fondamentale, chez vous.

J.-P. T. : C’est un processus long. Cela fait vingt ans que je publie. Mon premier livre est paru en 1985. Cela fait quinze ans que j’ai fait mon premier film. Cela fait cinq, six ans, seulement que je réfléchis à des champs plus plastiques en passant par la photographie. Pour moi, la voie d’accès à la chose plastique, c’est la photographie.

A. (G.) L. : Et puis, il y aura des vidéos, des néons, qui déclineront le mot « livre » en plusieurs langues. À la manière de ceux de Keith Sonnier « De Dan Flavin » Les néons, cela renvoie toujours à du spectaculaire, du féerique, Picadilly Circus, Times Square... Le cirque, le music-hall...

J.-P. T. : Ici, cela va être la première fois que la vidéo va apparaître. Dans un travail complémentaire. Il y a des néons, certes, mais la photographie a été la voie royale.

A. (G.) L. : Le statut de la photographie bouge très vite. À l’heure des « installations » , de la « photographie plasticienne » ...

J.-P. T. : J’étais un peu intimidé de présenter des photos, au début. J’ai fait à ce jour trois expositions de photos. L’une à Bruxelles, les deux autres au Japon, à Kyoto et au Contemporary Art Space d’Osaka. En cinq ans, je suis passé d’un côté très mesuré, artisanal, en noir et blanc, à la couleur.

A. (G.) L. : L’utilisation du numérique serait donc allée de pair avec une arrivée de la couleur. N’avez-vous pas comme beaucoup de photographes la nostalgie du grain « Celle du laboratoire »

J.-P. T. : Le numérique m’a permis de passer à la couleur. J’en vois encore l’intérêt, mais je ne suis pas intéressé par l’argentique. Je suis plus attiré par le numérique, même si du point de vue artisanal c’est moins léché...

A. (G.) L. : Vous venez d’employer deux fois coup sur coup le mot « artisanal » . Or, votre pari semble être d’utiliser de nouvelles technologies pour répondre aux interrogations telles que : « Lire est-il une échappatoire » « , » Que cherche-t-on en s’évadant dans la fiction «  » . « Une quête de soi-même » ?

J.-P. T. : Je me retrouve en phase avec la photographie numérique. Il y a bien sûr la nostalgie de l’argentique, qui n’est pas tout à fait fini. On peut encore faire des photos en noir et blanc. Dans le dossier de presse, d’ailleurs, nous avons utilisé des photographies en noir et blanc prises en Chine. Cela remonte déjà à 2001. Je n’ai pas l’impression qu’elles sont datées. Elles restent dans le domaine du contemporain.

A. (G.) L. : Apparemment, vous êtes devenu cinéaste par étapes, en effectuant une sorte de crochet. J’ai étudié le dossier de presse de Fuir. ? (...) une écriture efficace. Cinématographique «  » , s’interroge Bernard Pivot, dans Le Journal du dimanche [11 septembre 2005] . ? (...) l’art de Toussaint est d’une précision impeccable, géométrique ?, juge Patrick Kéchichian, dans Le Monde [9 septembre 2005] . « (&) un regard net à la Antonioni » , note pour sa part Jacques-Pierre Amette [Le Point, 15 septembre 2005] .

J.-P. T. : C’est une longue histoire. Quand j’étais étudiant, j’avais une attirance plus grande pour le cinéma que pour la littérature. C’est parce que je ne pouvais pas faire de films que j’ai écrit. Je suis arrivé à la littérature par le biais du cinéma. Le succès de La Salle de bain [2]m’a permis d’aborder le cinéma. L’écriture a été au début un moyen pour moi de faire du cinéma. Mais elle m’a tellement passionné que c’est l’art qui m’intéresse le plus, désormais. Même si les arts plastiques, comme c’est plus nouveau pour moi, ont cette fascination de la nouveauté. Et aussi le fait de ressentir...

A. (G.) L. : Une certaine excitation ?

J.-P. T. : J’ai à prouver. Je procède avec prudence. Lors de ma première exposition faite au Japon, j’ai souhaité proposer quelque chose d’ordre artisanal. Y aller doucement, apprendre. Des premiers portraits en noir et blanc. Je ressens une marque de responsabilité, vis-à-vis de la photo. Des photographies que je développais adolescent dans la salle de bain...

A. (G.) L. : Déjà, la salle de bains...

J.-P. T. : Quinze ans après, je reprends des choses.

A. (G.) L. : Vous êtes pragmatique. Au fil de votre « résidence » à Toulouse, en janvier et février, vous allez être accueilli à l’École Supérieure de l’Audiovisuel. Une des vidéos montrées durant l’exposition sera d’ailleurs réalisée cet hiver avec le concours des étudiants de cet établissement.

J.-P. T. : Cela me plait d’être en contact avec des jeunes. Le pragmatisme n’exclut pas une grande ambition. J’ai commencé prudemment. L’exposition de Toulouse est une étape importante. Jamais encore je n’ai effectué un projet de cette nature. Avec des néons, notamment. Toulouse me plaît, et cela m’intéresse de faire cette première exposition d’ampleur ici. J’aime l’échelle de la ville et pouvoir travailler avec une école de cinéma, à la fois. Je suis invité, je vais opérer des choix. De films programmés à la cinémathèque [Voir encadré.] , et d’expos. Des débats à Ombres blanches également, et à la fac du Mirail. Cela à un sens.

A. (G.) L. : Un sens global, une cohérence. Une installation - ce « Texte intégral » -, va rassembler la totalité des lignes écrites par vous depuis votre premier roman.

J.-P. T. : Une cohérence qui va être très visible, géographiquement. Les divers lieux sont proches, pour lier les œuvres que je propose. L’ouverture sur la place du Capitole m’intéresse, également. Je vais essayer de faire en sorte qu’une partie des néons soient tournés vers la ville, vers l’extérieur. Des néons et des écrans que l’on verra paradoxalement mieux du dehors que du dedans. Que ça reste toujours allumé la nuit, aussi. Un technicien m’aidera pour l’accrochage, ainsi qu’un technicien vidéo, afin de constituer une œuvre un peu plus complexe avec des systèmes de caméras de surveillance. En bas, je présenterai quatre vidéos. Trois seront présentées sans son. Une seule sera sonore. Un triptyque vertical, réalisé en collaboration avec Pascal Auger. Un cinéaste théoricien qui en a eu l’idée.

[Il y a toujours un moment où un entretien s’étiole. Parce qu’on amène un nouveau café, qu’un loufiat trop bruyant vient vous déranger. Je relève le goût qu’a mon interlocuteur des chiffres et des nombres. Sa pudeur, aussi. « La réticence » , au demeurant, est le titre d’un de ses romans. La Belgique lui est une fierté. Il est retourné vivre à Bruxelles. ? Il y a en Belgique une densité de création extraordinaire. ? Nous parlons de La Salle de bain, qui s’ouvrait sur la définition pythagoricienne du carré de l’hypoténuse. Certains critiques y auront perçu l’influence de Musil, y voyant une réécriture en version « light » de l’Homme sans qualité, ainsi que celles de Perec ou de Sartre. Mon interlocuteur semble apprécier le terme de « minimaliste » pour qualifier son écriture.

Mais nous reprenons :]

A. (G.) L. : Militant de la lecture, c’est par ce glissement vers les images que vous comptez montrer, saisi à Tokyo, à Bruxelles ou à Paris, le même spectacle de lecteurs absorbés dans leur glorieux vice. Au fond de la galerie, « Le mur d’images » zoomera sur des yeux qui déchiffrent des mots et des mains qui tournent des pages.

J.-P. T. : Mon idée était de faire un hommage visuel au livre sans passer par l’écrit. La force réelle du livre est immatérielle. Mais en montrant simplement la surface, on en reste au cSur, le côté immatériel est en même temps sous-jacent. Il existe.

A. (G.) L. : Vous dites : « Ceci est un livre » , comme on dirait « Ceci est mon corps » ... Vous sanctifiez le livre ?

J.-P. T. : Ce qui compte, c’est ce qu’il contient. Je viens de lire un texte de Borgès, en pensant à mon expo. Nombre de mes confrères ne sont pas contemporains quand ils écrivent. Très peu d’écrivains sont contemporains. Chez moi, chaque phrase est attentive au contemporain. Ce qui n’est pas le cas de mes confrères. Même si quand j’écris, cela n’a pas fondamentalement changé, depuis Flaubert, Balzac. Même si nous avons l’ordinateur, la technique n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Pour parler du temps présent, je le fais avec le bagage classique. J’ai conscience d’une culture. C’est important d’être en phase avec le présent en ayant une connaissance du passé.

A. (G.) L. : Je vous écoute, depuis une heure. Vous oscillez entre émotion et raison. Vous me paraissez avoir une démarche de nature phénoménologique.

J.-P. T. : Je ne me pose jamais la question de la réception de mes ouvrages. Mes livres sont publiés. Les lecteurs les trouvent dans les gares, les aéroports. Ils ne sont pas obligés de les lire, d’aller au fond. Je m’en fous de ce que les gens vont penser de mes néons et qu’ils les découvrent par hasard. L’immédiateté de la réception n’a pas vraiment d’intérêt. Ce qui m’intéresse, c’est une réaction plus complexe. Je n’ai pas à me justifier. Minimalisme... Cela ne me perturbe plus, désormais. Il y a eu Les Gommes. Malgré ça, mon livre peut paraître difficile à certaines personnes. « C’est quoi ce livre, cela ne raconte rien » ... « Que voulez-vous faire, exactement » ... ?

A. (G.) L. : Depuis Claude Simon, qui a eu le Nobel, on serait en droit d’attendre du public un peu plus de décence... Pourtant vos livres jouent avec des formes établies, identifiées. Avec Fuir, l’on pense à un feuilleton de Dumas ou à un polar de Dashiell Hammett, nourri d’une cascade d’aventures, entrelardé de scènes d’humour et de réflexions théoriques sur la littérature.

J.-P. T. : Il y a quelque chose de ludique dans ce que je fais. Toujours du plaisir. Les photos, j’ai failli les appeler « Les joies de la lecture » . Mais je les appelle « La lecture » . Un certain nombre de personnes peuvent y trouver un certain agrément. Il faut que les idées fassent plaisir et qu’il y ait ensuite matière à réfléchir. Que cela soit beau. Après, que ce soit complexe, abordable, que l’on apprécie plus si l’on est cultivé, ça n’a pas d’importance.

Cinémathèque

Natacha Laurent, la conservatrice de la Cinémathèque de Toulouse, est une spécialiste du cinéma stalinien. C’est une intellectuelle, très efficace dans son rôle et directe à la fois.

Nous lui avons posé trois questions.

- C’est vous qui avez institué ici le principe des « cartes blanches » , qui contribuent à faire bouger l’image que nous avions de votre institution. Cette fois-ci, c’est à Jean-Philippe Toussaint, qui passera un partie de l’hiver à Toulouse, accueilli en résidence par l’École Supérieure d’Audiovisuel (ÉSAV), que vous en confiez une, durant la première semaine du mois de mars [3]. - Je n’ai pas inventé le principe des « cartes blanches » , que j’ai déjà appliqué avec l’actrice Dominique Blanc, en septembre dernier. C’est l’occasion de dévoiler un artiste, un acteur, d’effectuer avec lui une sorte de portrait chinois, en creux. De le découvrir par d’autres œuvres que les siennes.

- Avec succès. Vous avez obtenu un très bon écho dans les médias. Jean-Philippe Toussaint diffusera ses propres longs métrages et les films tirés de ses œuvres [4]. Il y aura La Ricotta, de Pasolini... Un Robbe-Grillet... - Des films asiatiques, naturellement. Il viendra présenter son film, La patinoire, et parlera de son métier. La façon dont le cinéma se fait. S’enracine sur une pratique. Comment ça se fabrique. Il y aura parallèlement une présentation des affiches, des photographies tirées de ses films, de photographies de tournage, dans le hall, à partir du 27 février.

- Jean-Philippe Toussaint est un homme qui depuis « les courts métrages d’un soir, les courts métrages d’un jour ou d’une semaine » , façon chasse aux vampires et blagues de potache (on songe aux débuts de Romain Goupil), a pris l’habitude de l’Silleton, pour régler un détail technique, de cadre ou de lumière. - Nous avons souhaité montrer une œuvre complète ou presque, dans sa cohérence. Homogène. En effectuant un portait presque exhaustif, par des films variés. C’est aussi le rôle de la Cinémathèque que de travailler sur les frontières du cinéma. De donner le maximum d’informations sur un sujet, que le public puisse avoir accès à la plus grande quantité de documents possible.

Prochain invité : Pedro Almodovar.

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++Notes++

[1] « BOOK » Du 9 février au 25 mars. Fondation d’entreprise Espace Écureuil 3, place du Capitole 31 000 - Toulouse. 05 62 30 23 30

[2] Repris en poche dans la collection « Double » , avec un court texte inédit de l’écrivain relatant sa rencontre avec Jérôme Lindon (140 p., 5,30 ?)

[3] Carte blanche à Jean-Philippe Toussaint : Trans-Europ-express. Intervista. La Ricotta. Millenium Mambo. La Rivière. Vivre.

[4] Films de Jean-Philippe Toussaint : Berlin 10h46. Cuisine. Monsieur. La Patinoire. La Salle de bain. La Sévillane. Toussaint de corps et d’esprit.

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