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Ingrid Dorner. Une phénoménotechnique photographique du temps

13ème pari critique d une artiste émergente sans galerie en lien au salon unRepresented

Liminal
Liminal
Rendre l’impalpable, figurer l’invisible, faire non pas voir mais ressentir le caché pourtant bien là, tel est l’objet de la série photographique Liminal, dernière série de l’artiste Ingrid Dorner. Ce caché, cet invisible, cet impalpable que la photographie ne livre pas directement, c’est le temps. Non pas l’instant, soudain, bref, inattendu. Mais bien le temps, dans toute sa complexité, sa pesanteur. Un temps qui, faute de ne pouvoir être capté comme simplement figé, se doit d’être véritablement construit artistiquement et techniquement, au long d’une succession d’étapes où lumière et matière plusieurs fois se rencontrent, où les couches matérielles se mêlent et se séparent, se mélangent puis se fixent.

Voir en ligne : https://ingrid-dorner.art

Au travers de cette représentation complexe, abstraite mais fidèle du temps, c’est une émotion, une sensation pour l’artiste qu’il s’agit de rendre réelle, et réellement présente. La saisie d’un instant fugace par l’objectif n’est pas suffisante, et peut même être destructeur pour qui cherche à analyser l’idée de temps. L’émotion est elle-même un phénomène et un phénomène qui n’existe qu’en durant. C’est cette durée, cette épaisseur temporelle de la sensation, sa naissance et son évolution, que l’artiste cherche à retranscrire. Il lui faut dès lors faire apparaître, en la matérialisant, l’image, et même les images liminales du phénomène. Révéler les transitions imperceptibles, les discontinuités qui confèrent au temps son caractère émotionnel.

Comme le scientifique qui, pour rendre compte de la réalité du monde des phénomènes physiques, doit passer par l’abstraction mathématique des équations, l’artiste qui vise à représenter la vérité d’une émotion ressentie ou à transmettre ne peut le faire par une simple illustration, par une copie. L’image figurative, aussi précise soit-elle, ne suffit pas. Pire elle peut être trompeuse car figée, trop réductrice car trop immédiate, fausse car trop unique. Cependant, le passage par l’abstraction ne constitue qu’une première étape, entre le réel spatial de la prise de vue et la vérité temporelle de l’émotion que doit retranscrire l’œuvre une fois achevée.

Les créations plastiques d’Ingrid Dorner contiennent en elles le mouvement, l’évolution du sentiment intérieur de l’artiste tout au long du processus de création. Ce processus est de nature dialectique. Créer et détruire. Clarifier les lignes et brouiller les pistes. Rectifier manuellement les formes et laisser aller la gélatine et les cristaux d’argents dans leur mouvement naturel une fois ceux-ci libérés par le bain de mordançage. Ces nécessaires allers-retours successifs entre liberté et contrainte impriment la marque du temps dans l’espace limité de la photographie. Ruptures et discontinuités morcellent l’image de départ, définissent de nouvelles frontières, floutent progressivement une représentation qui en perdant sa clarté initiale devient multiple, fragile, changeante, vivante. Alors, le temps, et avec lui l’émotion, apparaissent, se révèlent dans leur complexité, sculptés dans les différentes couches et leurs réarrangements ordonnés par l’artiste.

Par sa démarche et sa manière d’intégrer dans la création la technique dans le but de mettre au jour le sens ou la raison cachée de phénomènes, Ingrid Dorner réalise le pendant artistique de ce que l’épistémologue français Gaston Bachelard dénommait en science la « phénoménotechnique ». Ce n’est qu’en combinant la raison et la technique, l’abstraction mathématique et l’instrumentation scientifique, que l’homme n’est parvenu à comprendre, expliquer et utiliser les phénomènes de la nature. Par l’analyse artistique qu’elle combine avec l’utilisation de la technique du mordançage, la série Liminal constitue de la même manière un premier exemple de phénoménotechnique photographique. L’expérimental dans la démarche mise en place par Ingrid Dorner n’est donc ni un artifice secondaire, ni un « bonus » ajouté à un tirage argentique classique.

Créer signifie pour elle prendre des risques, et même tout risquer. Voir possiblement disparaître pour toujours l’œuvre presque achevée, emprunter des chemins créatifs complexes et donc encore inexplorés, imposer au spectateur une vision inattendue, voire déroutante. Tels sont les risques encourus, mais telles sont aussi les nécessités de la quête qu’a débutée l’artiste dans sa tentative de mettre en image les mouvements internes et personnels des émotions. Seule cette prise de risque permet à l’artiste de rendre plus qu’une intuition de l’instant, qu’une scène inanimée coupée de son passé et son futur. En liant intimement l’espace capté par le cadre de l’appareil photographique avec la durée d’un processus créatif laissant la place à l’évolution de la matière, elle fait naître un véritable espace-temps artistique, un cosmos en miniature. Chaque œuvre de la série Liminal contient en elle toute son évolution, depuis sa naissance, l’ensemble des discontinuités successives, générées par l’artiste, jusqu’à l’image finale.

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++INFO++
Née en Auvergne en 1980, bretonne d’adoption, Ingrid Dorner vit aujourd’hui à Munich. Elle démarre par le théâtre, puis la mise en scène et le doublage. Cette dimension théâtrale et cette vision dramatique se retrouvent dans son travail. Autodidacte acharnée, elle se forme en solitaire entre les murs rassurants de sa chambre noire. Le travail photographique d’Ingrid Dorner est exposé depuis 2018 à travers l’Europe et publié dans plusieurs magazines. Elle reçoit plusieurs prix comme le premier prix du Passepartout Prize à Rome et est nommée « photographe de l’année 2023 » et primée par le Annual Photography Award. Elle participe en 2024 au salon du médium photographique unRepresented by Approche. Sans jamais chercher la prouesse technique, Ingrid Dorner se plait dans ses explorations expérimentales illimitées. Superposition de films, destruction de plans film, immersion d’une photographie dans un bain chimique, pour finir par percer ou bouger la gélatine comme l’acte symbolique de lever le voile sur une autre réalité. Ses photographies sont toujours sur ce fil entre rêve et cauchemar...

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