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HUMANITY : Photographies d’Alain Nahum

Galerie Pierre Marie Vitoux du 28 avril au 4 juin.

Alain Nahum 1
Alain Nahum 1
Cinéaste depuis toujours, Alain Nahum entretient une relation étroite avec les images. Le dessin et la photographie sont deux autres manières de produire des images qu’il a retenues en lui pendant longtemps. Depuis quelques années, il a choisi de leur donner une place dans sa vie.

Voir en ligne : www.galeriepierremarievitoux.com/

Ses dessins qui deviennent parfois des peintures tendent à peupler la feuille ou la toile de figures humaines aux formes rondes, aux expressions intenses se pressant par endroit comme attirées par un magnétisme inconnu. Les photographies, il a commencé à en prendre pour enregistrer des éléments singuliers peuplant les rues de Paris que nos regards pressés ne remarquent jamais. Ainsi, il y eut les papiers que l’on colle sur les gouttières et qui forment comme un poème barbare et déchirant, témoignant de la trame de vies inconnues trouvant ici une reconnaissance qu’aucun média ne leur accordera jamais.

C’est en laissant errer son regard, en se laissant aimanter par des formes qui peuplent les rues de leur apparente insignifiance qu’Alain Nahum a commencé à photographier aussi des traces sur le bitume, des éclats de néon dans des flaques d’eau. Il s’est aperçu que les reflets qui s’y manifestaient pouvaient révéler une autre face du visible, et conférer à la réalité une autre consistance.

Ses yeux ne pouvaient pas ne pas remarquer un jour ces papiers ou plutôt ces mouchoirs qui traînent sur les trottoirs, esquifs à l’abandon semblant vivre là comme des fantômes avant d’être emportés par quelque jet d’eau irascible, car ces mouchoirs habitent cette strate infime qui sépare la matérialité de la chair de son effacement absolu. Si l’on s’efforce de leur prêter attention, c’est comme si on glissait un œil dans les replis de l’invisible, un invisible au demeurant fort singulier puisqu’il laisse des traces devant lui.

Fantômes de papier Alain Nahum est habité par la mémoire. Il ne s’agit pourtant pas pour lui de parler du passé ou au passé. La mémoire qui le hante est une mémoire tournée vers demain. Il se souvient avoir vu sur un écran de télévision, une femme rwandaise sécher des larmes en parlant du génocide et soudain jeter le mouchoir en papier qu’elle venait de passer sur son visage. Pour Alain Nahum, un tel mouchoir est une charge intime de vie et de mémoire. Même si cette vie reste à jamais indéchiffrable, le mouchoir en est porteur et l’image qu’il peut faire d’une telle chose, il la veut capable d’exprimer non le contenu du souvenir mais la valeur absolue de la mémoire. Il y eut donc des images de mouchoirs et de papiers divers, pris sur le vif, la nuit, sur des trottoirs humides, et lors du développement, ces fonds noirs « aux reflets alléchants » figuraient un cosmos indivisible et transformaient ces formes sans forme en super nova du quotidien. Pris au jeu de l’image, Alain Nahum a perçu la puissance expressive propre non plus au seul mouchoir chargé d’affect et de mémoire, mais aux formes même qu’il peut prendre. Et en cohérence avec sa vision du monde, il a choisi de retenir les formes qui pouvaient figurer non pas des choses ou des formes abstraites, mais bien des êtres vivants, ou si l’on préfère de sortes de fantômes. Fidèle à la prise de vue initiale, il a cependant compris la nécessité d’intervenir sur l’image mais d’une manière toujours prescrite par la forme même. Une sorte de fente sombre ou de trou noir posés là où son esprit avait non pas fantasmé, mais bien reconnu la présence d’un visage, d’un être vivant, et la forme prenait littéralement corps et devenant corps elle prenait sens.

Fil rouge Au cœur des préoccupations d’Alain Nahum, il y a la relation, cet autre nom de la mémoire lorsqu’elle est pensée au présent. Au-delà des scénarios de l’intimité qui habitent ces papiers mouchoirs jetés dans la rue, aujourd’hui, ce sont des personnages qu’il fait naître de ses images. Dégagés des reflets engendrés par l’eau et la nuit, ces formes se sont mises à « appeler », comme si leur solitude leur devenait insupportable et qu’elles voulaient être mises en relation avec d’autres de leurs semblables. L’intime mis en scène révélait quelque chose d’absolument inédit, une sorte de peuple de fantômes, mais de fantômes bien vivants. Les papiers mouchoirs étaient déjà devenus des personnages.

Pour dire la vie, leur vie, pour rendre lisible ce qui les unit, Alain Nahum a eu recours à un geste pictural fort. Il a relié chacun des membres de ce peuple avec un trait, un trait rouge comme le sang, comme le soleil, comme la vie. Ce trait, trop imprégné de la main humaine est vite devenu un fil, le fil de la métamorphose car il n’était plus possible de voir ces papiers mouchoirs fantomatiques autrement que comme des sortes d’être ressuscités d’une catastrophe encore innommée.

Ces personnages se sont mis presque malgré eux à exprimer une sorte d’humanité paradoxale. Plus exactement, ils sont devenus les personnages d’un théâtre proche de celui de Kantor, de Kafka ou de Beckett. Le fil rouge, au-delà de l’évidence de la métaphore, fonctionne dans ces images comme lien et comme marque, comme limite et comme frontière. Il matérialise la relation, la détermine en partie, mais en fait, il fonctionne comme une frontière. Il fonctionne comme un cadre pour une histoire qui semble à la fois passée depuis longtemps et indéfiniment en train de se produire. Mais le fil rouge assume en même temps une fonction de coupure. Il semble matérialiser celle que produit le déclic de la prise de vue. Dans ces photographies d’Alain Nahum, ce qui est séparé revient comme image dire ce qui unit le regard aux êtres et aux choses.

Ajouté à la photographie après coup, ce fil rouge y trouve une place absolument légitime. Il joue le rôle d’un opérateur symbolique qui, ne signifiant rien de moins mais rien de plus que le lien que constitue le territoire, ouvre la porte au travail de l’imaginaire.

Or ces mouchoirs en papier ne représentent pas seulement « les autres ». Notre regard plongeant dans leur vie improbable mais réelle, cette vie que les photographies d’Alain Nahum exposent sous nos yeux, nous découvrons que c’est nous qui sommes à leurs yeux des « autres ». Nous demandant alors ce qu’ils peuvent bien penser de nous qui les épions, nous sommes au bord de comprendre que le singulier et l’anecdotique de l’invisible blessure recueillie dans les plis de ces mouchoirs fragiles est en passe, de prendre l’allure de l’universel.

Alain Nahum réussit ici un pari singulier, celui de faire des traces infimes de nos blessures incommunicables, le vecteur d’une invention et d’un lien, celui qui réconcilie le regardeur et son regard à travers la vision de l’autre.

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