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Hors de frontières manichéennes et illusoires

Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction.

Alors que Jean Baudrillard s’efface, parti vers un Orient éternel au moment où l’univers s’impertintaille de signes plus virtuels les uns que les autres, Ariel Kyrou nous offre avec Paranofictions*, qui puise précisément dans les contrées du socio-philosophe disparu mais aussi dans les champs largement labourés par Paul Virilio, des arguments dénonçant cette sinistre époque et interrogeant le réel et la nature mutante de l’être humain.

Un livre de « philosophie contemporaine », selon l’auteur, auquel on doit déjà un ouvrage sur les musiques électroniques, et qui est écrit à la première personne du singulier... Mesurera-t-on un jour le potentiel de désarroi et de désespérance qu’il peut y avoir dans ce grouillement continu, cette tragique accumulation de signes qui viennent tout saturer ? Un mouvement exponentiel dont on souhaiterait non qu’il s’arrête, mais qu’il se ralentisse et se tarisse quelque peu. Ce que l’auteur appelle une « Machine implacable » – « Machine », comme le « Mal », avec une majuscule - et qu’il qualifie aussi de « Kraken capitaliste » (l’image fantasmatique du calamar enserrant pour les étouffer ses proies est parlante). Un monstre cannibale que ce capitalisme-là sur les contours et les véritables stratégies duquel il reste malheureusement un peu flou. Même s’il pointe des degrés de réalité - je cite (p. 15) : « Ces gens ont les pieds dans la boue, crèvent de faim ou meurent au nom de Dieu, sans capote à l’appendice mais avec des grenades à la main » -, Ariel Kyrou semble un peu trop négliger la logique des marchés, du profit. D’un capital « dématérialisé » en visqueux flux financiers. Idéalisme et fatalisme se nourrissent mutuellement. Il y a une grille qui fonctionne toujours, celle de l’économie, de l’argent. Du « toujours plus ». Et ce n’est pas l’exemple des 8,5 millions d’euros versés récemment en guise de parachute à un dirigeant avionneur qui venait de contribuer à licencier quelques milliers d’employés qui nous inclinerait à penser le contraire. Aujourd’hui, la « pub » a envahi le septième art jusqu’à en travestir les scénarii. On se souvient de Patrick Le Lay, le « patron » de TF1, déclarant, en 2004, qu’il y avait beaucoup de façons de parler de la télévision : « Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (...) Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Exemple d’un futur radieux qui s’approche : Dans Minority Report, Tom Cruise a troqué ses yeux contre ceux d’un citoyen nippon, histoire d’échapper aux contrôles d’identité. Il marche dans un magasin de vêtements. Sur un mur, au cœur d’un immense écran, les mouvements de somptueux mannequins... Quand soudain l’une de ces créatures numériques s’adresse directement au fuyard, ou plutôt aux deux globes oculaires d’un quidam dénommé Yakamoto, désormais incrustés dans la boîte crânienne du héros. Signe que la publicité ne se contente plus d’agresser « passivement » notre regard dans le métro et les lieux publics, mais qu’on l’entend désormais « de l’intérieur ». La marque vous identifie, puis vous parle, martelant au fin fond de votre crâne ses impératifs de consommation. « Ce type d’écran publicitaire télépathe existe dans Service avant achat, nouvelle écrite par Philip K. Dick dès 1953 », rappelle Ariel Kyrou. « Son personnage principal, Ed Morris, y regagne la Terre dans sa navette après une “rude journée de bureau” sur la lune de Ganymède. Alors qu’il conduit sur une autoroute de l’espace, le plus souvent en pilotage automatique, les pubs l’assaillent. Au-delà de l’affiche ou de l’écran, qui peuvent littéralement happer l’attention, elles s’appliquent “directement aux aires auditives et visuelles de son cerveau”. Ed subit d’abord des annonces audio, “les plus faciles à traiter par le mépris”, puis une pub audiovisuelle plus insidieuse : “Messieurs, éclata une voie onctueuse autour de lui. Bannissez à jamais les odeurs nauséabondes d’origine interne. L’ablation, par des méthodes indolores, du tractus digestif et l’implantation d’un système de substitution vous soulagera de ce qui reste le motif de rejet le plus fréquent dans les relations sociales.” » Plus de chair ! plus d’organes ! plus de matière ! Les vaches stellaires et virtuelles seront bien gardées.

*

Alors, que faire, devant cette logorrhée, englués que nous sommes dans cette confusion, dont chacun d’entre nous est à la fois complice et victime ? La réalité est imbibée, imprégnée comme éponge, perfusée d’images et de fictions. Nous avons besoin selon l’auteur, afin de lutter contre ce qu’il nomme « les robinets numériques du show dominant », de « romans de mots, de sons ou d’images contre les fictions imposées et leur misère spirituelle » ; de fictions qu’il qualifie de « consistantes » - songerait-il a contrario aux autofictions à la Christine Angot toutes aussi insipides et faussement téméraires les unes que les autres -, qu’il soit possible de partager, et qui ne soient parfois que des relectures d’œuvres essentielles du passé ? Voilà un projet bien idéal, mais aussi idéaliste, qui fait précisément fi des contradictions du marché et de l’autocensure qu’ont fini par réguler les grands groupes éditoriaux et des réseaux médiatiques. (Deux champs privilégiés de ce que Louis Althusser appelait les AIÉ, les « appareils idéologiques d’État ».) Suffira-t-il de prôner la relecture et l’appropriation d’œuvres dont l’auteur reconnaît qu’elles sont bien souvent le fruit de grands paranoïaques ? D’écrivains de série B, d’ancêtres surréalistes ou de grands écorchés formant une galerie hétéroclite, comme (c’est lui qui énumère, non moi) Philip K. Dick, Kolkoz, Francis Picabia, Patrick MacGoohan, les Yes Men, David Cronenberg ou encore James Graham Ballard ? Tous furent ou sont toujours au-delà d’un « vrai » et d’un « faux », hors de frontières manichéennes et illusoires. Mais ils sont loin d’être les seuls. Cela vaut pour William Faulkner, Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, Gustave Flaubert, V. S. Naipaul, Yasunari Kawabata, Pier Paolo Pasolini et tant d’autres !!!... Ouvrons donc des bibliothèques plutôt que des prisons privées (Nicolas Sarkozy) ou des structures d’encadrement militaire pour les jeunes délinquants (Ségolène Royal). Rien ne se fera dans la répression. Tout redébutera par l’éducation, la culture. Et chacun des maillons de cette myriade d’auteurs, d’écrivains, passés, présents et à venir pourrait en effet, dans un processus de reconstruction, amener sa pierre.

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++INFO++
* Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction. Paris, Climats/Flammarion, 2007. ISBN : 2-08-213135-1 17 €
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