Hal Foster
Cette importance donnée à la réactualisation du passé par le présent lui permet de développer sa théorie de l’après-coup - ici encore empruntée à un prédécesseurs, le même Sigmund Freud [3] - opérant ici une analogie avec l’apparition des avant-gardes : « suivant un relais complexe d’anticipation et de reconstruction » .
Il s’agit donc pour Foster de tenter une redéfinition de la notion d’avant-garde, de son émergence dans les années 1910-1920, communément appelée avant-garde historique jusqu’à ses formes les plus récentes, définies pour l’après-guerre, par le terme de néo- puis par celui de post-.
Pour se faire, Foster s’appuie sur Bürger [4] qui reste pour lui la référence sur cette question, tout en en dénonçant les limites [5] , se positionnant ainsi en deçà. Définissant l’avant-garde historique comme « une co-articulation cruciale des formes artistiques et politiques » [6].
Foster fait ainsi apparaître ses successeurs, les tenants de la Néo-avant-garde [7] , comme s’attachant ? à défaire cette co-articulation de l’art et du politique que travaillent le récit posthistorique de la néo-avant-garde ainsi que la notion éclectique du postmoderne. De là la nécessité de tracer de nouvelles généalogies pour l’avant-garde qui restituent la complexité de son passé et soutiennent son avenir. «
C’est le temps qui travaille chez Foster, qui fait apparaître, disparaître, réapparaître : » Un événement ne s’enregistre qu’à travers un autre qui le code ; nous en arrivons à n’être qui nous sommes que dans l’après coup [8]. « , ou encore » ce n’est qu’avec le moment du minimalisme que l’avant-garde est devenue clairement consciente d’elle-même. ? [9].
La notion de Temps induit celle de la distance, distance avec le référent, avec le sujet, avec l’Autre - culturel ou inconscient. Mais pour être efficiente, faut-il encore trouver la « bonne distance » .
Qu’il s’agisse de réactivation, de répétition, de distance, c’est le processus du passage qui est en jeu ici. Le plus important de tous étant décrit par Foster comme le passage du modernisme au postmodernisme, ou encore du sujet au texte [10] , puis passage du sujet individuel à l’autre culturel. Manifestation récente, significative de la fin du XXème siècle que Foster est le plus à même de décrire dans la mesure où cette notion d’autre culturel - issue des Cultural Studies - apparaît d’abord aux Etats-Unis.
Si Foster essaie de démontrer à travers la généalogie des néo-avant-gardes (du Pop Art et Minimalisme au Néo-géo en passant par Sherman et Kruger jusqu’aux signes marchandises de Koons) en quoi la répétition - qui n’est d’ailleurs pas simple reproduction - peut être encore porteuse de subversivité, c’est dans la posture de l’ethnographe que l’artiste semble encore avoir une chance de se substituer à celle de nostalgie du temps passé, et cela, avant même que ce temps ne soit passé [11] .
Les choses se passeraient-elles ailleurs ? Serait-ce le moment de réactualiser Baudrillard [12] « Même si, à priori, la position de Foster semble s’opposer à celle du Français, l’enjeu de l’auteur étant ainsi défini dès l’introduction : » Il s’agit d’un travail de déconstruction : redéfinir les termes de la culture et reprendre la main en politique ?, la question reste ouverte.
Le futur retour du passé nous apprendra s’il aura, avait, aurait eu raison ou pas.
Hal Foster, Le retour du réel, situation actuelle de l’avant-garde, La Lettre volée, Bruxelles, 2005.
Isbn : 2-87317-218-5
29 euros.
[1] Hal Foster, The Return of the Real, Massachusetts Institute of Technology, 1996.
[2] Hal Foster, Le retour du réel, situation actuelle de l’avant-garde, La lettre volée, Bruxelles, 2005, p. 24.
[3] « Chez Freud, un événement n’est appréhendé comme traumatisme qu’à travers un événement ultérieur qui le recode en différé, dans l’après-coup (Nachträglichkeit) » . In Hal Foster, op. cit., p.11 et ? Pour Freud, en particulier dans la lecture qu’en fait Lacan, la subjectivité n’est pas établie une fois pour toutes ; elle est structurée comme relais d’anticipations et de reconstructions d’évènements traumatiques. ? (...) Il faut toujours deux traumatismes pour faire un traumatisme. ?, p.57.
[4] Theory of the Avant-Garde, Minneapolis, University du Minnesota Press, 1984.
[5] Selon Foster, Bürger oblitère ? la dimension mimétique, celle par laquelle l’avant-garde mime le monde dégradé de la modernité capitaliste non pour s’en réclamer mais plutôt pour s’en moquer (...) il ne perçoit pas non plus la dimension utopiste par laquelle l’avant-garde propose ce qui ne peut pas être bien plus que ce qui peut être, à nouveau comme une critique de ce qui est. (...) Cela conduirait plutôt à définir ses attaques comme contextuelles et performatives à la fois. ?
[6] Hal Foster, op. cit., p. 30.
[7] ? artistes nord-américains et européens des années 1950 et 1960 qui reprirent des procédés avant-gardistes des années 1910 et 1920, tels que le collage et l’assemblage, le ready-made et la structure primaire, le monochrome et la sculpture construite. ? in Hal Foster, op. cit., p. 23
[8] In Hal Foster, op. cit., p. 57.
[9] In Hal Foster, op. cit., p. 84.
[10] Manifestation artistique du projet Dada de changer le langage (plus de quarante après son énonciation).
[11] Cf. Greil Marcus, « Aujourd’hui ne meurt jamais » in Mouvement, janvier-mars 2006, pp. 20-25, sur le « sens de la nostalgie ou un sens de la perte » .
[12] Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, Paris, 1981, p. 218. Sur l’association, faite à tort, entre les artistes postmodernes (de Peter Halley à Jeff Koons) à la pensée apolitique de Baudrillard voir : François Cusset, French Théorie, La Découverte/Poche, Paris, 2005, p. 254.
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