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Gregory Crewdson - 1985-2005

Gregory Crewdson

Les éditions allemandes Hatje Cantz publient la première grande rétrospective du photographe américain Gregory Crewdson, dont l’œuvre immense est surtout connue et exposée aux Etats-Unis. Grand observateur de la société contemporaine, il est par excellence le photographe de l’envers du rêve américain.

Né en 1962 à New York, Gregory Crewdson est, dès le début de son œuvre, obsédé par l’ambiguïté du mode de vie américain et, plus généralement, par celle de nos sociétés modernes de confort et de repli sur le foyer familial. Nous rêvons de bonheur et entendons le construire à travers la cellule familiale, sa maison, son petit jardin, c’est-à-dire en fait à travers ce que le sociologue français Jean-Claude Kaufmann appelle « la chaleur du foyer ». Mais, au revers de cette aisance matérielle et affective se dessine un vide de sens désemparant. Le travail de Crewdson consiste d’abord à montrer comment se fissure cet idéal de bonheur, qui est un bonheur privé. Ses photos semblent illustrer à merveille les thèses d’Alexis de Tocqueville qui, déjà dans la première moitié du XIXème siècle, observait les dangers du repli individualiste d’une société américaine monadique. Si les gens ne cherchent plus leur bonheur que dans la sphère familiale privée, ils se désengagent des affaires publiques, se ferment au monde, et deviennent vite de simples spectateurs passifs de leur temps. Or, ce qui est manifeste avec le travail de Crewdson, c’est que cet isolement ne répond pas du tout aux attentes de bonheur qu’il devait pourtant promettre.

Ainsi, dans la série Early Work (1986-1988), c’est l’ennui de ces familles américaines qui est mis en scène. L’ennui du couple et de ses enfants, contre lequel la télévision, le panneau de basquet ou l’animal domestique ne peuvent rien. Nous avons affaire à une sorte de solitude plusieurs, que rien ne peut enrayer - telle cette photo saisissante, où un jeune joueur de baseball cherche sa balle perdue dans des bosquets alentours. Le jeu lui-même transpire l’ennui et la vacuité. Vautrés sur leur canapé ou sur leur lit, ces couples qui n’ont plus rien à se dire ne semblent avoir plus rien à penser non plus. Le rêve américain d’autonomie et de liberté tourne au cauchemar.

La série Natural Wonder (1992-1997) insiste sur ce même thème, sur un mode kitsch-gore. Crewdson zoome sur les micro-événements monstrueux de la petite vie animal de nos jardins privés. D’apparence bien propres et bien entretenus, les pelouses et arbustes des maisons individuelles sont en réalité le théâtre d’atrocités : charognes rongées par les vers, cadavre d’homme en décomposition, etc. Il s’agit bien, là encore, de montrer l’envers du décor, l’autre côté d’une vie quotidienne sans problème et sans histoire.

La série Hover (1996-1997) met justement en scène une batterie d’événements qui viennent s’insérer dans une quotidienneté banale, faisant ainsi ressortir, par effet de contraste, cette banalité même. Les photos prises de haut, montrent des vies de quartiers temporairement bouleversées par un incendie, les ravages d’un ours perdu, une présence policière, etc.

Avec la série des crépuscules (Twilight, 1998-2002) Crewdson inaugure une nouvelle façon de travailler, qui marquera d’un style unique tous ses recherches, y compris les plus récentes. L’atmosphère angoissante et étrange des photos rappelle celle des films de Spielberg (E.T, Rencontre du troisième type, notamment) et de Lynch (Blue Velvet, Twin Peaks, Lost Highway, Mulholland Drive) - deux cinéastes auxquels Crewdson se réfère explicitement. Sa façon de travailler est d’ailleurs celle d’un metteur en scène : toutes les photos supposent une gigantesque mise en scène, un décor, des acteurs, coiffeurs, maquilleurs, techniciens en tous genres. Le résultat est époustouflant : il se dégage des clichés comme une « inquiétante étrangeté », celle dont parlait Freud, et qui signifiait pour lui aussi l’intrusion de l’étrange dans le familier. La photographie de Crewdson ne parle précisément que de cela. Le rapport à la psychanalyse n’est pas du tout artificiel, puisque l’artiste reconnaît avoir été marqué et influencé par la profession de son père, psychanalyste. Il écoutait derrière la porte du cabinet, confie-t-il.

Bref, toutes les œuvres de la dernière période semblent empreintes de cet univers psychanalytique, où des symboles angoissants font intrusion dans les lieux familiers. Les séries Dream House (2002) et Beneath the Roses (2003-2005) prolongent ainsi le travail de Twilight. Des scènes quotidiennes basculent souvent dans le fantastique et l’onirique, à l’occasion de l’apparition incongrue d’un élément surréel. Chaque œuvre reproduit d’une façon unique cette atmosphère étrange, sur fond de fausse quiétude de la vie de famille américaine moyenne.

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++INFO++
  • Gregory Crewdson 1985-2005
Editions Hatje Cantz édité par S. Berg avec des textes (anglais-allemand) de S. Berg, M. Hochleitner et K. Siegel, 248 p. 45€
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