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Générations, Igor Mukhin 30 années… de 1991 à 2021 


le livre : Génération, de l'URSS à la nouvelle Russie. Igor Mukhin
le livre : Génération, de l’URSS à la nouvelle Russie. Igor Mukhin
Le 25 décembre 1991, à 19h, Mikhaïl Gorbatchev, président du Soviet Suprême, annonce à la télévision la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Son allocution ne dure que quelques minutes et comme pour les élections, « Le Lac des cygnes » est retransmis juste après.En Juin 2021, parait aux éditions Bergger, le point de vue du photographe moscovite, Igor Mukhin, sur ces années de basculement.

Voir en ligne : https://maisondoisneau.grandorlysei...

L’ouvrage est rythmé par séquences : 1985, 1991, 2000 et 2021. Ce sont des dates historiques déterminantes : 1995, Perestroïka et glasnot, 1991 Fédération de Russie et fin de l’URSS, 2000, installation et développement du système actuel jusqu’à maintenant 1. Il manquerait 1996, la difficile ré-élection de Boris Eltsine (ré-élu in extrémiste avec le soutien d’oligarques et l’aide internationale pour sa campagne).

Igor Mukhin photographie de manière impulsive et chronique ainsi ses années particulières pour le peuple russe. Il photographie au plus près des scènes (au 50 mm) et collectionne d’innombrables planches contacts. Cette multitude se traduit dans le livre par une jaquette cartonnée à rabat sur laquelle sont « jetés » des tirages les uns sur les autres. Elle est autonome et en la retirant, en l’ouvrant, en la dépliant, quatre pages pleines d’images pêle-mêle s’offrent. L’entrée du livre prolonge cet album par deux pages recto-verso. Ce procédé était déjà sur la couverture « Ne parlons pas du communisme » du même photographe publié par le même éditeur en 2017.

Ce livre photographique accompagne l’exposition éponyme de la Maison Robert Doisneau à Gentilly de cette fin d’année. Une manière de « commémorer » ce qu’Hélène Carrère d’Encausse nomme « les six années qui changèrent le monde » (1985-1991)2 et ses conséquences dans la vie d’un peuple. Le style noir et blanc d’Igor Mukhin n’est pas anodin. Autodidacte, son œil s’est formé en regardant les photographes occidentaux dits « humanistes » (Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson notamment) à travers sans doute des samizdats sous la période soviétique. L’ouvrage montre la jeunesse de ces années, et plus particulièrement les mouvements punk et rock se développant dans l’anarchie de l’effondrement. Survivre devient pour bon nombre d’individus leur credo quotidien. La préface intitulée « Génération alternative » écrite par le directeur de la Maison Robert Doisneau, Michaël Houlette, aborde tous les aspects du photographe et ses photographies exposées avec minutie et esprit de synthèse.

Chaque période s’ouvre avec un court texte permettant une mise en contexte politique et sociale rapide avant de regarder les photographies. Ils sont signés de trois connaisseuses ayant vécu ces années à Moscou, Paola Messana, Julie Moulin et Caroline Gaujard-Larson. 
Ce choix judicieux permet de maintenir le regard d’un russe sur sa société, laquelle connait un chaos, où tout semble permis, de la liberté à la sauvagerie..

Michaël Houlette, le directeur de la Maison de la Photographie Robert Doisneau, a regardé sans doute, avec Igor Mukhin, un nombre incroyable de planches contacts pour réaliser l’éditing de l’exposition et du livre. Cela représente indéniablement une archive précieuse de cette période de ce qui se passe à Moscou car comme l’indiquent les cinq dernières pages consacrées aux légendes, les photographies sont toutes prises à Moscou. Il est vrai que Moscou est la capitale de cette Union qui vient de s’effondrer et la capitale de cette nouvelle Fédération bâtie sur des restes. Mégalopole où une certaine jeunesse conquise par le groupe Kino (voir le film Leto de Kirill Serebrennikov, 2018) s’approprie les codes de la culture alternative, de la contre-culture occidentale. Victor Tsoï, le chanteur de ce groupe rock, meurt le 15 août 1990 à 28 ans, un an avant la fin de l’URSS. En revanche, l’intitulé de ma critique ne garde pas le sous-titre du livre et de l’exposition (réserve de ma part). Car si Moscou est la grande ville de l’URSS puis de la fédération, elle ne peut pas représentée à elle seule (aussi démesurée soit-elle) un territoire vaste comme trois fois les Etats-Unis d’Amérique et un peuple pluriel composé d’une multitude. Le sous-titre serait une forme de synecdoque en raison des éléments évoqués précédemment. Moscou n’est pas toute la Russie.

Igor Mukhin a le sens des cadrages, des compositions. En un mot, il a un œil. Il sait voir aussi le quotidien en noir et blanc. Les contrastes de ses photographies de rue peuvent évoquer ceux de William Klein 4.. Plus qu’un chroniqueur autochtone, il est un auteur. Il saisit ce qui se passe avec humanité et esthétique, avec ironie, humour et gravité (sans complaisance) sur trois décennies. Le peuple est regardé et regarde le photographe, donc nous, lecteur. Les regards de tous ces habitants d’un territoire malmené sont directs, ils nous percutent.

Le livre relié par un fil rouge (au sens littéral) est construit avec un grand sens du détail dans la disposition des photographies et de leur articulation. La première photographie pleine page que le lecteur rencontre est un portrait inversé, la tête d’un homme sur un magnétophone dont la touche « play » est enfoncée et souligne que les photographies sont argentiques avec la pellicule sur les bords verticaux. Puis le chemin de fer fait montre d’une grande dextérité et sobriété : la marge blanche des pleines pages et le blanc entourant les photographies posées en constellation (comme sur une table lumineuse) évoque l’avenir incertain, l’inconnu. Quelques pages sont sans marge blanche : la femme blonde à l’imperméable ou à la blouse blanche vue de dos face à un téléphone blanc des années 80 ou des fragments d’héros soviétiques peints s’écaillant rythment l’ensemble. En tournant les pages, les années défilent avec insouciance pour certains, panique pour d’autres… et des pages blanches entières apparaissent aussi pour faire ressortir des portraits comme une femme tatouée dans son intérieur domestique pensive, les mains agrippées à un plan de travail, avant dernière photographie prise en 2018.

La maquette de l’ouvrage est d’une beauté classique rendant hommage à cette jeunesse respirant un vent de liberté dans ce chaos des années 90. D’une grande maitrise formelle, la publication témoigne du talent aussi d’Igor Mukhin, photographe et enseignant à l’École de photographie et d’art multimédia Rodchenko (beaucoup de jeunes photographes russes actuels comme Danila Tkachenko 3, Olga Matveeva (etc.) l ’ont eu comme enseignant). Mentionnons aussi Olivier Marchesi, photographe connaissant bien la Russie, ayant vécu à Moscou, le concepteur de l’ouvrage. Pour rappel, « Ne parlons pas du communisme », 1991-1999, Les années Eltsine, d’Igor Mukhin, publié par les éditions Bergger en octobre 2017 (ISBN 978-2-9555912-2-2) était déjà conçu par Olivier Marchesi (https://www.oliviermarchesi.net/ ). Ouvrage plus confidentiel tiré à 100 exemplaires avec une couverture sur un papier recyclé au fort grammage à l’effet jauni par le temps était déjà remarquable par sa composition ponctuée de trois citations de Boris Eltsine. La mise en pages suggére le Moscou de William Klein dans l’esprit des photographies de rue des années 60 (certaines ont ce grain si contrasté). Avec plusieurs photos avec marge blanche sorties d’albums posées sur des photographies imprimées pleine page du livre d’Igor Mukhin.

« La liberté installe un esprit ouvert, nourrit l’indépendance, les idées et les modes de pensée non conventionnels. Mais elle n’offre pas la prospérité instantanée, le bonheur et la richesse à tout le monde ». Une des trois citations de Boris Eltsine écrites en lettres blanches dans un rectangle noir collé dans l’angle haut à gauche d’une photographie de jeunes rockers motards.

1 Hold up à Moscou, documentaire de Madeleine Leroyer 2021 Arte en décembre 2021dans le cadre de la programmation "les 30 ans de la fin de l’URSS". https://www.arte.tv/fr/videos/RC-021474/les-30-ans-de-la fin-de-l-urss 2 "Six années qui ont changé le monde. 1985-1991, la chute de l’Empire soviétique" Hélène Carrère d’Encausse, Pluriel 2019 3 http://www.lacritique.org/article-restricted-ares-danila-tkachenko 4 William Kein , Crown Publishers, 1964

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++INFO++
La critique porte sur le livre et invite à visiter l’exposition (je n’ai pas eu le temps d’aller la voir malheureusement) pour découvrir les tirages en vrai avant sa fermeture le 5 janvier 2022. 

 Générations, de l’URSS à la nouvelle Russie / 1985 – 2021 / exposition à la Maison de la Photographie Robert Doisneau, Gentilly, du 22 octobre 2021 au 5 janvier 2022. https://maisondoisneau.grandorlyseinebievre.fr/

- Générations de l’URSS à la nouvelle Russie, Igor Mukhin / ISBN : 978-2-9572377-0-8 / Editeur BERGGER éditions, juin 2021 https://bergger.com/fr/ / Maison spécialisée dans le noir et blanc argentique (éditions, tirages, papiers, films, produits chimiques)

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