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FACE AU MUR. PAPIERS PEINTS CONTEMPORAINS

Vue de l'exposition
Vue de l’exposition
Difficile de trouver meilleur titre pour l’exposition présentée au mudac (musée d’arts décoratifs et de design) de Lausanne et au musée de Pully, commune limitrophe. Une des premières synthèses importantes sur la production de papiers peints par des artistes et designers actuels a en effet retenu une approche radicale et en tous points cohérente : présenter le papier peint pour ce qu’il est, un objet destiné à recouvrir les murs.

Voir en ligne : http://www.mudac.ch

Celle-ci fait suite à une autre exposition d’envergure, différente, qui s’est tenue en 2010 à Manchester sous le titre Walls are talking, signe qui confirme que le sujet est d’actualité. En dehors de quelques œuvres vidéos, le visiteur se retrouve donc en présence d’une exposition murale, à l’échelle de l’architecture où le support se déploie, sans autres "objets" que les papiers peints. Cette impression de domesticité voire d’intimité, si elle est présente sur les cimaises du Mudac, se retrouve encore renforcée au musée de Pully, logé lui aussi dans une ancienne maison. Ici, pas de cimaises, les papiers peints sont posés à même les murs des pièces d’exposition, entourant parfois une cheminée restant de l’ancienne attribution des lieux.

Le papier peint, outil de décoration intérieur extrêmement répandu jusque dans les années 1970, est ensuite tombé un peu en désuétude. Ringardisé, il laisse alors la place à des intérieurs épurés. Pourtant, depuis une décennie sa production à des fins décoratives repart à la hausse et surtout, de très nombreux artistes, designers, architectes s’y intéressent pour son histoire décorative, la maniabilité du support, la reproductibilité qu’il suppose. Mêlant volontairement 49 artistes et designers, réunis avec une soixantaine d’œuvres présentées sur les deux sites, l’exposition traite une douzaine de thèmes, du motif aux nouvelles technologies, de la politique au féminisme, en passant par le jeu ou encore l’approche conceptuelle. Cette exposition, si elle ne se veut pas exhaustive d’une production qui s’est considérablement développée, n’en demeure pas moins un jalon important pour découvrir des œuvres pas toujours très visibles. Chez certains plasticiens, la création de papier peint est ponctuelle, un support utilisé à l’occasion d’un projet. Chez d’autres en revanche, elle est plus récurrente, le papier peint étant en lien étroit avec leur travail. Car il pose opportunément la question du statut de l’œuvre d’art. Par définition multiple, il interroge sa définition et son devenir.

Processus créateur qui nécessite le concours d’autres interlocuteurs, le producteur, le diffuseur, il a traditionellement pour objectif de décorer un intérieur. Apparu au XVIème siècle, le papier peint connaît une foisonnante histoire. Sa production explose entre la fin du XVIIIème et le XXème siècles. La question du motif y est centrale et loin de n’être qu’une simple préoccupation de goût, elle reflète également les sociétés qui le font naître et se diffuser. Ainsi, des motifs datant de l’Ancien régime à l’orientalisme en passant par la première modernité, les interrogations sur le discours dont le papier peint est porteur sont fondamentales. C’est cette potentialité du discours qui préside à bon nombre d’expériences menées par les artistes contemporains. D’Andy Wahrol à Jenny Holzer, de Claude Closky à Virgil Marti, de Carlos Amorales à Francesco Simeti, le papier peint sert une critique ou une représentation acide du champ politique, économique et social, dans un contexte où la communication généralisée génère l’amnésie permanente et nécessite le besoin du rappel. Ici, la finalité décorative est mise en sourdine mais les caractéristiques - répétition, enchaînement, géométrie, contraste des couleurs, plans successifs - sont abondemment disséqués et employés. Tel le Mao Wallpaper, portrait dessiné de Mao sur un ovale violet, placé en quinconce sur fond clair, que Wahrol posait avant d’accrocher ses peintures, ironisant sur la figure omniprésente du "grand timonier" dans la propagande chinoise.

Autre expérience d’usage du support à des fins artistiques mais aussi clairement politique, celle de General Idea. Les trois artistes du collectif auront fréquemment recours à des outils de communication de masse et au détournement d’œuvres d’art célèbres. A partir de 1987, General Idea oriente pour partie son travail autour du Sida et de ses conséquences. S’appropriant l’œuvre Love de Robert Indiana de 1966 qui devient Aids, il crée un logotype dont la diffusion est réalisée sous différentes formes, dont le papier peint. Les lés collés bord à bord démultiplient le mot Aids dans une palette de rouge, bleu, vert qui accentue le relief de la typographie et sature le regard. Ainsi, non seulement le logo - visuellement très efficace - figure t-il partout mais fonctionne comme une métaphore de la maladie, une contamination qui ne cesse de se propager. Beaucoup des artistes qui s’intéresent aux codes et aux agencements du support, subvertissent l’idée d’une sage décoration apposée aux murs. Lina Jabbour, avec son motif d’araignée ordonné et proliférant dans Les métamorphoses, proposition N°1, le duo britannique des Timourous Beasties avec leur Devil Damask, une tête de diable sous couvert d’un motif purement floral et symétrique, s’en saisissent pour questionner l’angoisse des représentations contemporaines. Oscillation entre humour et gravité, le papier peint ne participe plus d’une réassurance mais est une surface qui renvoie au spectateur ses propres zones d’ombre, reprenant les codes du décor "cosy" pour mieux le miner.

A travers trois vidéos, Brigitte Zieger explore cela à merveille. Elle choisit les images véhiculées depuis le XVIIIème siècle par la toile de Jouy, à la fois bucoliques et enfantines, pour les "dynamiter" de l’intérieur. La bande son vient renforcée la dimension improbable de ce que l’on voit à l’écran. Du bosquet où conversent les amoureux, une femme soudain se lève, s’approche de nous, déguène son pistolet et tire ! Dans une scène sylvestre où un cerf nous fait face paisiblement, un tank déboule et suit son chemin bruyant et agressif. Dans une troisième vidéo, des groupes d’enfants explosent les uns après les autres, victimes d’un bombardement soudain, laissant à leur place un "trou" dans le motif. Dans l’intimité de nos intérieurs douillets et fantasmés, Zieger infiltre avec culot l’âpreté du monde et sa violence. Erwan Venn présente lui aussi une œuvre vidéo où, en dix séquences qui se succèdent, des papiers peints chatoyants ne tardent pas à s’effondrer, d’abord motif par motif, puis tout entier au bas de l’écran, dans un bruit fracassant. Les animations numériques de Destroy Wallpaper, titre de la pièce, balancent entre dérision comique, distance prise avec ces intérieurs kitsch de notre histoire personnelle, et une réflexion sur ce qui n’est plus, ce qui est passé de goût, révolu dans les vies dont le décor fout le camp...

Les designers prennent parfois le papier peint pour une aire verticale de jeux, tels les 5.5. Designers imaginant des papiers peints noir et blanc qui invitent au jeu (papiers peints Labyrinthe, Mots mêlés) et à l’écriture à même le mur, le rêve défendu de tout enfant ! Cette forme d’interaction entre une proposition plastique et son public, on la retrouve dans le projet allemand de Surrealien. Utilisant les technologies numériques, le designer se propose de réaliser un papier peint dont les bandes verticales alternées épousent au plus près les contours de la pièce où il est posé. Le motif contourne donc soigneusement prises de courant, portes, fenêtres mais aussi tout cadre accroché au mur. L’effet optique, a priori incongru, donne à ce papier peint une grande inventivité formelle car le regardeur est plongé dans une zone intermédiaire entre décor et dimension alternative.

Le papier peint pousse à revisiter certaines des grandes aventures artistiques de la modernité. Rodney Graham, avec City self/country self, reprend les images d’Epinal utilisée en 2000 dans une vidéo homonyme. Graham n’en retient qu’une seule ; un bourgeois mettant son pied aux fesses d’un paysan sur un trottoir, qui en perd son chapeau ! Imprimée en quinconce sur fond beige, elle crée une sorte de damier en alternance. Le carré répété de quatre images identiques est d’autant plus présent visuellement qu’une partie de la figure du paysan sort du cadre de l’image et vient déborder sur la couleur de fond. A force de regards, l’action se met en route, le burlesque de la situation et la répétition du même créent une boucle absurde qui se reproduit sans arrêt. On retrouve ici les éléments centraux de l’œuvre filmique de Graham. Autre variation d’après une œuvre antérieure, Douglas Gordon entreprend avec Two minutes, playing dead de déconstruire une de ses séquences. Sous la forme d’une grille, le papier peint aligne chaque photogramme d’une scène filmée où un éléphant s’allonge et simule la mort, donnant une représentation spatiale de la durée du film. L’effet visuel est à la fois totalement abstrait - la petite taille des images - et hypnotique lorsque la compréhension de ce qui se joue sur le mur pénètre le spectateur. Comme si chaque image, une parmi des milliers, se trouvait ravalée au rang de simple donnée ordonnée, rangée, sériée dans une accumulation vertigineuse.

La suisse Mai-Thu Perret plonge dans les avant-gardes et leurs aspirations profondes sur le plan politique et social. Elle s’inspire d’un motif de triangles et de cercles superposés, créé pour un tissu par l’artiste russe constructiviste Varvara Stepanova en 1924. Perret construit alors une sorte d’hommage aux engagements artistiques et sociaux, mêlant beaux-arts et arts appliqués dans une relecture des utopies modernes et du progressisme. Son papier peint, jeu de plans et de formes géométriques couleur argent, mauve et noir, a été édité par Wallpapers by artists, jeune structure installée à Dijon et spécialisée dans la production de papier peints créés par des artistes.

Parallèlement aux expositions, les concepteurs ont réalisé un catalogue très complet qui prend la forme du nuancier de papier peint en magasin, où les clients découvrent les échantillons : format allongé, couverture de carton épais, deux rivets venant maintenir l’ensemble. Ce très bel objet présente 67 papiers peints et s’amorce avec six textes d’auteurs spécialistes de cinéma, photographie, dramaturgie ou d’histoire de l’art et du design, chacun éclairant le fil directeur des différentes thématiques abordées. Parmi eux, le texte introductif de Marco Constantini, commissaire de l’exposition, fait une synthèse des trois notions clé du papier peint contemporain : spatialisation, répétition, absorption. La première implique que le papier peint n’est plus un support à décoration mais à discours, qui s’adresse au regardeur et fait évoluer la notion d’espace d’exposition. La seconde fait écho dès les années 1960 à l’influence de la société de consommation, aux démarches conceptuelles sur les pratiques artistiques. Elle permet, en partant d’une unité de base multipliée, de créer du sens avec des signes, un rythme particulier, une mise en branle mentale. Enfin, la troisième autorise une confusion entre la réalité et ce qui est représenté. Une qualité d’absorption à double détente qui aspire le réel, son environnement, le mobilier qui l’entoure, mais aussi celui qui le regarde.

Cette analyse, comme les œuvres présentées, achève de créer les conditions d’une réévaluation de ce que porte le papier peint. D’élément d’accompagnement, il se retrouve sur le devant de la scène et à travers les choix des artistes, le jeu subtil avec ses caractéristiques pose des questions essentielles aux modes de présentation dans l’espace et de perception de l’œuvre. Multiple par essence, il est un vecteur d’audaces formelles et de sens qui se mélangent allègrement avec les attendus repensés de son histoire matérielle et symbolique. Au final, son caractère profondément hybride - prit entre les notions de support et de marqueur des temps historiques et sociaux, expression des cultures savantes comme populaires, est le meilleur sauf-conduit pour une expérimentation contemporaine renouvelée.

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++INFO++

Face au mur. Papiers peints contemporains. Exposition au Mudac Lausanne et au Musée de Pully jusqu’au 13 février 2011

Catalogue édité par : mudac Lausanne, Musée de Pully, Infolio éditions, Gollion, Suisse, 2010.

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