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Entretien avec Zineb Sedira

Infinies résistances à La Courneuve 2/6

Mother, daughter and I
Mother, daughter and I
Ses vidéos et films abordent l’identité algérienne, de manière extrêmement personnelle. Je pense en particulier à ses premières vidéos, comme « Don’t do to her what you did to me », et parfois d’une manière beaucoup plus détachée, comme avec « And the road goes on… ». Un de ses talents est d’ouvrir son histoire personnelle à l’interprétation de chacun

Voir en ligne : www.zinebsedira.com

Infinies résistances 2/6

Entretien entre François Taillade et Zineb Sedira, réalisé en mars 2009.

François Taillade : Tu as grandi à Gennevilliers, tu t’es installée depuis une vingtaine d’années à Londres, à la fin de tes études. Y a-t-il une raison pour avoir choisi ce pays ?

Zineb Sedira : Oui, j’ai fait des études d’art graphique en France et je suis allée à Londres au milieu des années 80, pour continuer des études d’art. Au départ, tout simplement je désirais apprendre à parler anglais, et expérimenter la vie dans un autre pays. Il n’était pas prévu, dès mon premier voyage, de m’établir à Londres.

F.T. : Tes vidéos et films abordent l’identité algérienne, de manière extrêmement personnelle. Je pense en particulier à tes premières vidéos, comme « Don’t do to her what you did to me », et parfois d’une manière beaucoup plus détachée, comme avec « And the road goes on… ». Peux-tu m’expliquer la genèse de ces vidéos ?

Z.S. : « Don’t do to her what you did to me » est la ré-interprétation d’un talisman avec lequel j’ai grandi, qui est un talisman arabo-musulman. Selon des situations particulières quand tu as besoin de protection, un prêtre musulman, un « taleb », écrit des versets du Coran sur un morceau de papier que l’on devait porter sur soi ou qu’il nous donnait à avaler. Ma mère me faisait boire cette potion quand elle était inquiète, par exemple pour avoir de bonnes notes à l’école, pour s’assurer que tout allait bien se passer pendant l’adolescence. J’ai donc travesti ce talisman, que le taleb écrivait, et j’ai filmé tout son processus de fabrication : l’eau versée dans un verre, la dépose du talisman dans le verre, et le roulement de cuillère pour le délayer jusqu’à ce qu’il soit buvable.

F.T. : C’est presque un rituel magique ?

Z.S. : Complètement, c’est un rituel magique et une sorte de médicament. J’ai décidé de filmer en continu, sans montage, le moment où je réalise ce talisman. Au lieu d’écrire des versets du Coran, je mets l’image d’une femme sur laquelle j’écris « Don’t do to her what you did to me » (Ne lui faites pas ce que vous m’avez fait). Plusieurs personnes en Europe ont vu un lien avec le rituel chrétien de manger l’Ostie, la chair du Christ, qui peut être mis en parallèle avec la photographie qui se dissout, et le sang du Christ, avec l’encre qui se dilue. C’est intéressant les interprétations que chacun peut faire à partir de mes données biographiques. J’aime laisser les spectateurs ouvrir les images de leur propre lecture, et avoir leur retour, leur ressenti.

F.T. : D’ouvrir ton histoire personnelle à l’interprétation de chacun ?

Z.S. : Oui, je le développe également avec « And the road goes on… », où je parle de mon autobiographie, de faits précis que j’essaye de transcrire et d’élargir pour que chacun puisse se les réapproprier. Il est question d’un voyage entre Alger et Tipaza. Je filme d’une voiture la côte algérienne, la vitre ouverte. En 2002, je décide de retourner en Algérie, après une absence de 12 à 13 ans, à cause de la guerre civile. Il ne faut pas oublier que je vis à présent en Angleterre, et ça influence beaucoup mon travail. En Angleterre les médias représentent peu ou pas l’Algérie à la grande différence de la France. L’Algérie se situe géographiquement entre le Maroc et la Tunisie qui sont deux destinations extrêmement touristiques. Tous les Anglais savent où se trouvent ces 2 pays, par contre si on leur parle de l’Algérie, ils sont incapables de la situer. Ça m’a toujours fait sourire, car c’est quatre ou cinq fois plus grand que l’un et l’autre. Je sais bien que c’est par rapport aux liens historiques et politiques que l’on connaît ou pas un pays. J’ai voulu montrer un pays qui se veut une autre image que celle de la guerre civile ou de la guerre coloniale. Je voulais montrer la beauté de la côte et y rencontrer ses habitants. Je l’ai intitulé « And the Road goes on… » (Et la vie continue…) car nous sortons tout juste d’une guerre civile qui était terrible, les séquelles de la guerre coloniale sont encore très lourdes, mais malgré cela, les algériens continuent de vivre, d’être.

F.T. : C’est ce que j’essayais d’amener avec ma question de départ : le fait de vivre en Grande-Bretagne n’est-ce pas une manière d’être en distance, de rechercher à mettre de l’espace avec l’histoire et les rapports douloureux entre l’Algérie et la France ?

Z.S. : A vrai dire quand j’ai déménagé en Angleterre, je ne l’ai pas pensé de cette manière. Et puis en commençant mes études là-bas, j’ai réalisé que je recherchais une interruption, à faire une pause avec la famille, peut-être aussi avec la communauté maghrébine et surtout avec la France.

F.T. : D’avoir une plus grande liberté pour dire ce que tu as à dire ?

Z.S. : Je pense que cela m’a aidé. J’ai pu regarder la France et l’Algérie d’une manière plus neutre. Ce qui m’a donné la possibilité de créer toutes ces pièces. Si j’avais étudié dans une école d’art en France, je n’aurais certainement pas travaillé de la même manière. L’Angleterre m’a donné certes le recul nécessaire pour mieux comprendre mon histoire, mais elle m’a permis de faire la rencontre de livres et d’écrivains, comme Jacques Derrida, Hélène Cixous, Assia Djebar, ou Frantz Fanon par exemple, dont je n’avais pas entendu parlé en France, en tant qu’Algériens ou d’auteurs qui avaient vécu en Algérie. Quand j’avais 18 ans en France, je pensais qu’il y avait peu d’écrivains algériens, ou artistes algériens…

F.T. : Avec Saphir et MiddleSea tu opères une grande rupture dans ton traitement de l’image, il y a un changement radical. Tu as une recherche esthétique beaucoup plus poussée. On est toujours dans le détail, mais c’est une grande attention à d’autres détails : de l’eau qui vibre dans un verre, où un regard perdu dans l’horizon de la mer… que s’est-il passé, qu’est-ce qui a amené à cette transformation ?

Z.S. : En 2005, j’ai travaillé avec Christine Van Assche conservatrice au Centre Pompidou qui m’a invitée à faire une exposition personnelle à la « Photographers Gallery » à Londres. Parallèlement à cela, une institution anglaise qui s’appelle « Film and Video Umbrella » m’a accordé un budget, et j’ai pu combiner les deux. Pour réaliser « Saphir » et « MiddleSea » j’avais toute une équipe : cameraman, preneur de son, monteur, etc… Ces opportunités permettent d’explorer d’autres manières de faire du film. Avant la vidéo « Saphir », j’étais derrière la camera, et je faisais pratiquement tout…, c’est pourquoi certaines vidéos paraissent « mal » filmées. J’aime bien ce style expérimental, documentaire. Cela allait bien avec mon travail de recherche. Cette pièce « Saphir » montre un tournant, pour plusieurs raisons. C’est mon premier projet à Alger où je travaille avec une équipe professionnelle. Ceci m’a permis de faire beaucoup plus, car je n’étais plus limitée par l’espace, l’argent, le matériel, l’aide technique… Mon intérêt « esthétique » a toujours été là, seulement j’ai pu le transformer ou l’approfondir avec plus de moyens. De là je suis passé au film « MiddleSea », qui est encore une autre évolution de matériaux puisque je l’ai réalisé avec du film super 16 mm. J’ai par la suite développée cette idée de trilogie avec « Saphir », ce parcours dans Alger, le deuxième volet « MiddleSea » est cette traversée de la Méditerranée, et enfin, le 3ème volet qui n’est pas encore réalisé, ce fera à Marseille.

F.T. : Que représente ce voyage entre Alger et Marseille ?

Z.S. : C’est cet espace de mer entre les deux, cette mer qui sépare et en même temps qui ouvre et relie. La liaison entre Alger et Marseille se fait naturellement, c’est un passage très fréquenté. C’est aussi le rêve du jeune qui est au chômage en Algérie et qui désire partir en Europe. C’est mon histoire, c’est l’histoire de tous les beurs qui cherchent à retourner pour comprendre leurs racines, c’est l’histoire du retour des Français d’Algérie vers la France en 1962. C’est donc un espace très riche, en mouvement… « Saphir » est beaucoup plus ancré sur Alger, sur la ville, mais j’avoue avoir voulu brouiller les pistes sur l’identité réelle de la ville. J’ai voulu jouer sur une ambivalence, que l’on soit dans une ville de la Méditerranée sans savoir exactement où l’on est. Les dernières minutes nous dévoilent le drapeau algérien et le bateau où est inscrit « Algérie-Ferry ». Mais c’est finalement plus d’une culture méditerranéenne dont il est question, un mouvement sur la modernité, qui toucherait un ensemble de pays, une ouverture que « MiddleSea » illustre complètement, car on part d’un port à un autre sans bien distinguer de quel pays il s’agit. Il s’agit d’un périple ou d’un déplacement.

F.T. : Comment as-tu choisi les comédiens pour ces deux derniers films ?

Z.S. : Samir El Hakim est basé à Alger, et Caroline Lena Olsson est d’origine « pied noir », ce sont des acteurs professionnels. Je les ai choisi pour leur expérience de vie… dans ces deux films les acteurs n’ont pas besoin de jouer mais d’être. Je demande à mes acteurs d’être eux-mêmes. Samir a vécu en France il y a quelques années, , mais très vite il est retourné en Algérie parce que la vie en France est loin d’être facile… Il a donc cassé le mythe « du départ avantageux ». L’actrice par contre, c’était la première fois qu’elle venait en Algérie, grâce au film, et elle a pu découvrir les racines de sa famille. Je les ai suivis et accompagnés dans leurs découvertes ou redécouvertes du pays ou de la traversée.

F.T. : Le cycle proposé à La Courneuve s’intitule Infinies résistances. Te considères-tu comme une résistante dans ta manière de travailler, de produire des œuvres ?

Z.S. : Oui, ma personnalité fait que je suis une résistante, mais il me semble que c’est aussi le travail de l’artiste. Certaines de mes pièces sont plus sur le thème de la résistance que d’autres, je cherche à résister contre les clichés et les stéréotypes notamment sur des pays qui ne sont pas bien connus finalement, c’est là où je me sens résistante contre ces formes d’ignorances cachées derrière des poncifs.

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